PATRICK ASSIRVADEN (PRÉSIDENT DU PARTI TRAVAILLISTE) : « Le Ptr aspire à revenir seul au pouvoir ! »

Dans le cadre du 1er mai, Le Mauricien reçoit le président du Parti travailliste, Patrick Assirvaden. Il explique la non-participation de son parti aux célébrations de la fête du travail et aborde la question des finances du Ptr, le tout sans esquiver les questions sur l’argent découvert dans les coffres de son leader, Navin Ramgoolam, ni celles relatives à l’ambition politique affichée publiquement par les quatre jeunes députés rouges à l’Assemblée nationale. Il commente aussi l’actualité politique, parle de la « vendetta politique » dont, dit-il, est victime son leader, et explicité enfin les conditions d’un éventuel retour du Ptr à l’hôtel du gouvernement.

Le Ptr a choisi encore une fois de ne pas organiser de rassemblement le 1er mai. Pourquoi ?
Rappelons d’abord que le Ptr est l’initiateur à Maurice des rassemblements de la fête du Travail. Il y a plusieurs années, alors que nous étions au gouvernement, nous avons constaté que le 1er mai est devenu très folklorique, très « tamassa », « manze bwar », et où l’intérêt des travailleurs est absent.
Après discussion, le bureau politique a estimé que, même si nous sommes en « état d’urgence politique », nous devons laisser les syndicats se servir de cette journée à l’avantage des travailleurs. Nous nous sommes rendu compte que nous étions partie prenante de ce « hijacking » de la fête des travailleurs, où c’était devenu une guerre des foules entre partis politiques ou à qui « a tiré » le plus grand nombre de bus de partisans.
En revanche, comme les années précédentes, le Ptr a décidé de faire le tour de toutes les circonscriptions du pays. Nous avons commencé à Nouvelle-France, au No 11. Le vendredi précédent, nous étions à Vallée-Pitot, Port-Louis, au No 2, et hier (le 28 avril, Ndlr) nous étions au No 6, à Goodlands. Après le 1er mai, nous serons au No 15, à Vacoas, puis dans toutes les autres circonscriptions pour véhiculer le message du Ptr.

Que répondez-vous à ceux qui disent que le Ptr n’organise plus de rassemblements du 1er mai car étant « incapable » de mobiliser les foules d’antan par rapport aux autres partis ?
On n’a qu’à voir les photos des journaux ainsi que les pages Facebook pour se rendre compte que les foules suivent le Ptr. Par contre, ce qui est vrai, c’est que le Ptr a un grave problème de finances pour opérer en tant que parti. La fortune de guerre du Ptr a été confisquée par la police avec la complicité de nos opposants politiques. Cela ralentit notre marche, mais ne l’arrêtera pas.

Parlons justement des finances de votre parti…
Aujourd’hui, le Ptr est à nu, dans le sens où tous les Mauriciens savent combien d’argent le parti a. L’argent dans le coffre de Navin Ramgoolam, c’est la fortune de guerre du Ptr pour faire campagne, dont la moitié est son propre argent, ses per diem. La population doit savoir que les comptes bancaires du Ptr ont été gelés. Nous n’avons pas assez d’argent pour les prochaines élections générales. Pourquoi ne vont-ils pas également fouiller les comptes bancaires du MSM, du MMM ou du PMSD ? Ce gel des comptes du Ptr nous empêche donc d’opérer et ralentit la marche du Ptr vers l’hôtel du gouvernement.
Il est temps par ailleurs que le financement des partis politiques soit au coeur d’un débat national. Il faut que tous les partis soient sur le même pied d’égalité. Si la population sait que le Ptr n’a pas d’argent parce que ses comptes sont gelés, est-ce qu’elle connaît le montant des finances du MMM, du PMSD ou encore du MSM ? Quand on me parle des coffres de Navin Ramgoolam, je leur parle du bâtiment Sun Trust, qui a été construit par des donations, de l’aveu même de SAJ. Il faut une loi régissant le financement des partis pour savoir qui a quoi, comment on l’a eu et d’où on l’a obtenu.

N’est-il pas triste qu’un parti comme le Ptr, qui a initié la mouvance de la célébration de la fête du travail depuis les années 1930, n’organise pas aujourd’hui de rassemblements du 1er mai ?
Le monde évolue. Aujourd’hui, nous devons tous compter avec les nouvelles technologies de l’information et des communications que sont l’internet, les e-mails, Facebook, WhatsApp et Twitter, entre autres. D’autre part, nous devons refuser de faire partie de tous ces « tams tams » qui ne servent pas la classe des travailleurs.
Ceci dit, le Ptr a certes été l’initiateur de la célébration de la fête du travail. Mais c’est à notre honneur de refuser de prendre part dans un événement qui va à l’encontre de l’intérêt des travailleurs. En ce sens, nous avons toujours été un parti avant-gardiste, toujours en avance sur notre temps. D’ici 5 ans, peut-être que les autres partis politiques du pays laisseront eux aussi les grandes manifestations de la fête du travail aux travailleurs, comme cela se fait déjà dans certains grands pays, comme la France. En ce 1er mai, nous rendrons hommage à tous ces tribuns qui ont servi le Ptr.

Depuis les années 1930, les rassemblements du 1er mai ont toujours été pour le Ptr une occasion de promouvoir les valeurs et les idéaux du parti, comme la défense des droits des travailleurs, la protection des plus vulnérables, la lutte contre la corruption, etc. Mais ces dernières décennies, la Ptr a été accusé d’avoir trahi ces valeurs et de s’être embourgeoisé. Quels sont ces idéaux que défend aujourd’hui le Ptr alors que son leader se retrouve devant la justice avec un tas de casseroles ?
C’est une question en deux temps. D’abord, concernant les valeurs et idéaux du Ptr, ils sont basés sur le respect de l’autre et, surtout, sur un socialisme à visage humain. Le Ptr a été fondé pour l’émancipation de la classe des travailleurs. Si certains ont argué que le Ptr a trahi ses valeurs, c’est juste pour pouvoir récupérer cette masse qui suit le parti. Ceux qui disent que le Ptr a dévié ne visent qu’à récupérer son électorat.
Retournons aux fondamentaux : les gens disent que les Mauriciens sont mieux lotis que quand le Ptr était au pouvoir. Certes, nous ne sommes pas des saints. Mais on ne peut pas dire non plus que le Ptr et ses dirigeants n’ont pas changé et appris de leurs erreurs. Seuls les imbéciles ne changent jamais.
Face aux réalités économiques et sociales ainsi qu’aux développements que nous avons connus au fil des années à Maurice et dans le monde, il est normal que le Ptr ait dû adapter son programme, sa vision et sa manière de gouverner. Mais le Ptr a toujours mis l’humain au centre de ses préoccupations. Par exemple, la démocratisation de l’économie, c’est le socialisme à l’état pur. C’est permettre l’entrée dans l’économie, dans le business, de nouveaux opérateurs.
Toutefois, pour salir le Ptr, on a dit « vwala pe protez ti kopin, ti kopinn »». Durant les 10 années que le Ptr était au pouvoir, on peut citer le nombre de nouveaux opérateurs économiques que notre gouvernement à permis d’émerger.
N’oublions pas en outre que l’Equal Opportunies Commission a été instituée par le Ptr pour donner une chance égale à ces Mauriciens que l’histoire a désavantagés de par leur naissance, leur situation familiale ou leur statut socio-économiques. Dire donc que nous avons dévié, non ! Nous sommes devenus réalistes et pragmatiques par rapport à la façon de gouverner et face à certaines réalités socio-économiques. Si nous comparons Ptr des années 1960 à celui d’aujourd’hui, nous sommes restés pareils sur les fondamentaux. Les travailleurs, la femme, les droits du citoyen et la justice sociale sont toujours au centre de nos politiques.
Pour en venir à la seconde partie de votre question, nos valeurs fondamentales et nos idéaux n’ont rien à faire avec cette vendetta politique qui s’abat depuis décembre 2014 sur Navin Ramgoolam. Ce que vous appelez « casseroles » est en réalité un complot contre notre leader. La politique en 2017 étant ce qu’elle est, l’argent, les moyens financiers, c’est le nerfs de la guerre. C’est pourquoi il nous faut une loi sur le financement des partis.

Vous dites qu’on a voulu descendre votre politique de démocratisation de l’économie en l’associant à la pratique d’une « politique de copain-copine ». Est-ce que l’affaire Soornak n’est pas l’illustration parfaite de cette politique de petits copains pratiquée par le Ptr quand il était au pouvoir ?
Soyons francs : le Ptr a fait des erreurs quand il a gouverné. Si le Ptr ne reconnaît pas ses erreurs, nous n’allons pas pouvoir avancer et convaincre. Nous devons faire notre mea-culpa. Mais cela ne devrait aucunement dire qu’il ne nous faut pas voir émerger une nouvelle race d’entrepreneurs à Maurice. Le business ne peut continuer à être la chasse gardée d’une catégorie de Mauriciens. Je persiste à croire que la politique de démocratisation de l’économie permet à de nouveaux entrepreneurs à entrer dans le jeu économique et à participer eux aussi au développement du pays. Ce n’est pas une politique de petits copains.
Aujourd’hui, ce que ce gouvernement fait en matière de népotisme, de protection des petits copains et de mauvaise gouvernance n’est pas comparable à ce que l’on reprochait au Ptr dans le temps. On a qu’à citer ces cas de « big fat salaries » des proches du pouvoir actuel, qui continuent de défrayer la chronique.

Vous dites que Maurice est en « situation d’urgence politique ». Que voulez-vous dire?
En décembre 2014, la population a mis une confiance extraordinaire dans le programme et les promesses de l’Alliance Lepep. Aujourd’hui, deux ans et demi après, sir Anerood Jugnauth et son fils, Pravind, ont trahi presque toutes leurs promesses électorales. En termes de recrutements, jamais on a observé une politique de népotisme aussi flagrante. En matière de corruption, Ivan Collendavelloo avait parlé de « bann pouritir » en parlant de Ptr et de Navin Ramgoolam. Mais c’est aujourd’hui, sous le régime MSM-ML, que l’on voit toute l’étendue de la pourriture. Au point où leur allié d’alors et aujourd’hui leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, a récemment dénoncé publiquement le manque de volonté politique de Pravind Jugnauth de donner priorité à la lutte contre la corruption.
Réalise-t-on que l’Angolais Sobrinho Alvaro, sur qui pèse des allégations de corruption dans plusieurs pays, s’est permis d’arriver jusqu’au sommet de l’État ? L’ironie veut qu’Ivan Collendavelloo, le père de la Prevention of Corruption Act (POCA), déclare publiquement qu’il regarde Alvaro droit dans les yeux et affirme qu’il est honnête. La Finances Services Commission est aujourd’hui en panne et décrédibilisée ! Alors que Maurice a connu des Speaker de la trempe d’un Harilall Vaghjee, d’Alan Ganoo et de Kailash Purryag, nous avons une Speaker dont la maison sert à mettre en boîte des biscuits pour la vente…
Parlons de développement. Qui avait promis une fourniture d’eau 24/7 ? Or, on parle aujourd’hui de privatiser la CWA. Qui avait parlé de la création de 15 000 emplois ? Le chômage fait rage et zéro développement ! La croissance économique plonge, le coût de la vie grimpe ! La classe moyenne a disparu tandis que certaines personnes sont en train de s’enrichir.
En outre la façon dont Pravind Jugnauth a été nommé Premier ministre interpelle. Se enn PM linpos ki pa pass par le urn ! Une première à Maurice. Quand a-t-on jamais vu un ministre des Finances s’adonner à la spéculation sur l’or et les devises étrangères ? L’Alliance Lepep a aussi écrasé l’empire BAI et, aujourd'hui, la cour a rayé les accusations portées sur les filles Rawat, entre autres, tandis que leur père, Dawood, réclame Rs 35 milliards de dommages au gouvernement. Betamax et CTPower aussi déclament des dommages ! Zame enn gouvernma inn fer le kontrer tou saki li finn promet. Il est clair que l’on est en état d’urgence politique !

D’où cette demande du Ptr de réclamer de nouvelles élections générales, surtout dans le sillage de Theresa May, la PM britannique, qui a décidé d’aller vers les urnes…
À Maurice, il y a une tradition selon laquelle le poste de Premier ministre est plébiscité par la population à travers des élections générales. Il n’est jamais arrivé qu’on présente quelqu’un comme un éventuel PM et que l’on nomme quelqu’un d’autre. Même en 2000, quand SAJ et Bérenger avaient conclu un accord à l’avance, il était connu que le leader du MMM allait être Premier ministre après 3 ans. Par la suite, le peuple avait voté pour cela. Là, dans ce passage de pouvoir entre SAJ et son fils Pravind, il y a eu arrangement entre père et fils dans le clan familial. Le drame, c’est que le père est encore ministre, ce qui veut dire qu’il pouvait encore exercer comme Premier ministre, comme le peuple l’avait souhaité en votant en décembre 2014. Si Pravind Jugnauth veut être Premier ministre, qu’il passe par les urnes. Devant cette imposture, devant cette dégradation sociale et institutionnelle, que j’ai évoquée plus tôt, il est impératif d’aller aux élections pour éclaircir la situation et donner une nouvelle direction au pays.
En outre, a-t-on jamais vu une saisie record de 135 kg de drogue, valant plus de Rs 2 milliards, et un trafiquant présumé de drogue qui a ses entrées au PMO ? Du jamais vu ! Laissons donc au peuple le soin de légitimer Pravind Jugnauth comme Premier ministre et lui donner les coudées franches car rien de ce que le gouvernement est en train de faire n’a été annoncé dans son programme électoral. Ils font exactement le contraire de ce qu’ils avaient promis. Cette escroquerie politique à différents échelons ne peut continuer…

Comment le Ptr analyse-t-il le retrait du PMSD de l’Alliance Lepep ?
La première conséquence, c’est que ce gouvernement n’a plus sa légitimité. Il n’y a plus ni Premier ministre ni ministre des Finances élus par le peuple. L’Alliance Lepep n’existe plus. L’ancien ministre Roshi Bhadain, utilisé comme fer de lance pour « finir » le Ptr, est aujourd’hui un des adversaires les plus acharnés de ce gouvernement. Ce gouvernement gouverne grâce à des transfuges. Mais la population n’est pas dupe. Il est par conséquent évident que notre demande pour des élections anticipées est justifiée. Que Pravind Jugnauth dispose d’une légitimité populaire à travers des élections, tout comme Theresa May (à laquelle SAJ et Pravind se sont référés pour justifier leur passation de pouvoir) a décidé de le faire pour mieux réussir son Brexit !

Est-ce que ce n’est pas un handicap qu’un parti historique comme le Ptr ait aujourd’hui un leader traînant autant de casseroles de la justice ?
La stratégie du clan Jugnauth a toujours été de décapiter le Ptr. La preuve : sur les 11 accusations portées contre Navin Ramgoolam, dix ont été jusqu’ici rayées. Quel que soit celui qui sera à la direction du Ptr, ils trouveront un moyen pour le rendre handicapé. Navin Ramgoolam, Anil Bachoo et Shakeel Mohamed, entre autres, ont été arrêtés. Toutes les accusations mises contre les proches du Ptr sont tombées. Tous ceux qui sont au pouvoir depuis 2014 (y compris le PMSD) portent la responsabilité du désastre dans lequel se trouve le pays. J’espère qu’un jour Roshi Bhadain sera assez honnête pour venir révéler ce qui s’est réellement passé dans « la cuisine », qu’il semble avoir bien connue. Il sait comment a commencé ce complot pour décapiter le Ptr.

Comment le Ptr vit-il cette situation, où son leadership est hors du parlement mais où il est représenté par quatre jeunes députés qui ont affiché leurs propres ambitions et visions ?
Ne pas avoir notre leader au parlement, ça, c’est un handicap. Bérenger, Duval, Ganoo et Pravind Jugnauth sont au parlement. C’est le peuple qui en a décidé ainsi. En 2014, présenter Paul Bérenger comme Premier ministre a été fatal pour le Ptr. Notre électorat a réagi de telle manière que la plupart des dirigeants du parti se sont retrouvés hors du parlement. Toutefois, nous y avons quatre jeunes députés qui gardent vivante la flamme du Ptr au parlement. Sur le terrain, nous valons beaucoup plus que ça en terme électoral. Nos parlementaires ont droit à leurs visions et ils ont démontré leur autonomie. Ils sont complémentaires de la force de frappe du Ptr au bureau politique.

Est-ce que cette autonomie ne leur a pas donné des ambitions démesurées de par, par exemple, ces déclarations publiques d’Ezra Jhuboo contre la vielle garde, ou de Shakeel Mohamed, qui veut être le No 2 ?
Il est légitime d’avoir de l’ambition. Au parti, les dirigeants sont élus de par les Rules and Regulations au congrès. Dans le Ptr, il y a d’autres membres qui aspirent aussi à assumer de hautes fonctions. Je suis le président du parti, mais mon ambition ne s’arrête pas là. Pourquoi pas, d’ici 5 à 10 ans, être moi-même le leader du Ptr ?

Par rapport à la présente conjoncture sociopolitique, que va être l’avenir du Ptr ?
Le Ptr aspire à revenir seul au pouvoir. Le pays a besoin du Ptr. Pour reprendre le pouvoir, nous devons être en communion avec le peuple. Cela passe par une rupture avec le passé en termes de programme gouvernemental, par le rajeunissement du parti (avec une dose de ceux ayant de l’expérience politique) et, surtout, en mettant un accent plus marqué en faveur des personnes les plus vulnérables de notre société.
Le Ptr ne reviendra pas au pouvoir s’il ne prend pas l’engagement qu’il ne gouvernera pas autrement que dans la transparence, dans le respect de la population et dans la méritocratie, et en ayant un comportement exemplaire nous-mêmes en tant que citoyens et politiciens, tout en pouvant rendre compte de nos décisions et actions à la population. Cette rupture avec les pratiques du passé sera le tremplin permettant au parti de regagner la confiance de l’électorat.