Récemment, le tout-Maurice a constaté avec beaucoup d’amertume, de tristesse et de colère comment on a si odieusement procédé à la démolition du bâtiment en bois qui abritait jadis “La School”, le Collège Royal de Port-Louis. C’est tout un pan de l’Histoire de notre pays, de notre patrimoine, qui est parti – en catimini, il faut le dire, et apparemment avec la complicité de l’État. C’était la même chose avec le bâtiment de l’Imprimerie du gouvernement, démoli afin de faire de la place pour la State Bank Tower. Ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres, malheureusement pour notre patrimoine.

Lors d’une table ronde au sujet de notre patrimoine justement, des membres du groupe RAFAL et leurs invités ont fait un constat de la dégradation qui s’est opérée dans beaucoup de cas. Il semblerait qu’ily ait un manque d’égard et de rigueur des autorités et un déficit criant de compétence et d’efficience au sein de certaines institutions responsables de la protection de notre patrimoine ; sinon, comment se fait-il que des joyaux comme le Théâtre de Port-Louis, le Plaza et le Jardin botanique de Pamplemousses, puissent tomber dans un tel état de délabrement et de décrépitude avant que l’on songe à faire quelque chose pour y remédier? Cela, malgré la promulgation de la National Heritage Fund Act du 8 novembre 2003 et la mise sur pied du National Heritage Trust Fund chargé de mettre en œuvre cette loi. Et on ose parler de bonne gouvernance !

Il a été question, lors de cette rencontre, non seulement de notre patrimoine matériel comme les bâtiments, les monuments et la biodiversité de nos espaces verts (du moins, ce qu’il en reste !) mais aussi de notre patrimoine immatériel, comme les arts, la cuisine locale, le “sega tipik” (merci Marclaine Antoine !) et les traditions folkloriques. Il ne faut jamais oublier que nous avons cette chance inouïe de vivre dans un beau pays qui est un creuset où plusieurs cultures se sont rencontrées et que la coexistence pacifique, qui a toujours été de mise chez nous, est applaudie de par le monde. C’est à nous de veiller à ce que notre richesse patrimoniale ne soit pas dilapidée, ni détruite par certaines têtes brûlées qui ne pensent qu’à oblitérer le passé, ou certains pans de notre passé… Notre patrimoine, c’est notre racine, notre identité, notre Histoire. C’est un bien collectif pour tous les Mauriciens que l’on devrait préserver non seulement par patriotisme, mais aussi par respect pour les générations passées ainsi que pour les générations à venir pour plus de cohésion sociale et d’humanisme.

Faizal Jeeroburkhan, pédagogue et agronome féru de l’environnement, a présenté tout un dossier (non exhaustif, comme il a précisé) où il énumère des cas de dégradation de notre patrimoine : le Théâtre de Port-Louis et Le Plaza ; le Musée de Port-Louis et le Musée Naval de Mahébourg ; l’Hôtel de Ville de Curepipe ; La Tour Martello; Jardin botanique de Pamplemousses ; Mare-aux-Songes; Ile Ronde, Ile de la Passe, Ile-aux-Fouquets ; Blue Bay Marine Park…

D’autres intervenants, dont Me Krishna Sawoo, Roubee Mauree, Aubaid Abdool Raman et Danibhai Gudddoye, ont aussi émis des commentaires et soulevé quelques points intéressants.

Tout le groupe était d’accord que nous avons hérité d’un patrimoine naturel exceptionnel (flore et faune, forêts, rivières, lagon, récif corallien, plages) mais qu’au fil des ans une bonne partie a subi une dégradation catastrophique. Les espaces verts se sont rétrécis comme une peau de chagrin, de belles surfaces boisées et des plages idylliques ont été transformées au profit du gros capital qui met en avant, comme d’habitude, le “développement” et la création d’emploi. Les hôtels de plage, bungalows et autres bâtiments ont envahi nos côtes jusqu’à l’asphyxie et nos lagons sont surexploités de façon honteuse et dégradante. Me Krishna Sawoo s’est appesanti sur la nécessité d’une Journée du Patrimoine, au moins une fois l’an, comme tel est le cas dans certains pays, afin que les gens puissent mieux comprendre l’Histoire de la patrie et se retrouver dans le passé – causeries, jeux pour les écoliers, portes ouvertes, dessins animés, etc.

En ce qui concerne l’Hôtel de Ville de Curepipe, Alexandre Barbès-Pougnet a écrit un fort bel article intitulé “HÔTEL DE VILLE DE CUREPIPE : Baromètre de l’état du patrimoine mauricien et de notre qualité de vie” (Le Mauricien – Forum du samedi 28 octobre 2017) où il met en exergue « La rentabilité du patrimoine comme moteur de sa sauvegarde ».

Il écrit notamment: « L’état de ruine de l’Hôtel de Ville de Curepipe… m’apparaît aujourd’hui comme étant un indicateur fort de l’intérêt (ou du peu d’intérêt) des autorités mauriciennes pour notre patrimoine… Un récent rapport de l’Union européenne faisait ressortir que, pour 1 euro investi par les autorités publiques dans un bâtiment historique, un retour de 40 euros en moyenne pouvait être espéré. » Ce qui veut dire que ça vaut la peine de faire les investissements requis pour sauvegarder nos bâtiments historiques, par exemple!

Faizal Jeeroburkhan a, lui, suggéré qu’il faut revoir les lois et donner plus de vigueur aux institutions responsables de leur application. Il pense que les ONG, bien encadrées et avec plus de moyens, peuvent être d’un apport considérable en termes d’éducation et de conscientisation basées sur la recherche et la documentation. Il faudra, bien sûr, avoir des personnes compétentes pour une gestion saine et efficace de ces institutions et autres entreprises, et non des square pegs in round holes ! C’est primordial, donc, qu’il y ait cette volonté politique sans faille de penser à la patrie avant tout.

RAHEEM GOPAUL