PATRIMOINE - L’HÔTEL DE VILLE DE CUREPIPE : Confidences intimes d’une Dame en ruine

Nous étions partis à sa rencontre pour un constat. Car l’hôtel de ville de Curepipe, que le site de la mairie présente encore comme étant “une des structures coloniales les mieux conservées de Maurice”, est un patrimoine à l’agonie. Malgré son état, c’est la Grande Dame qui nous a ouvert son cœur…
“Bonjour ! Je vous ai vue me tourner autour. M’observer. Vous attarder sur mes contours. Vous êtes de la presse, c’est cela ? Oui ! Encore… Les journalistes se sont souvent – pour ne pas dire toujours – intéressés à moi. Qu’allez-vous écrire cette fois-ci ? Qu’y a-t-il de plus à dire que l’on n’ait déjà dit ? Quoi écrire sur une vieille dame qui perd son âme dans la grisaille d’une ville humide ?
Excusez-moi, je pose des questions, alors que c’est à vous de le faire. Vous m’en voyez fort navrée. J’aurais pu rougir de cette malencontreuse maladresse, mais voyez-vous, je suis usée, en décrépitude, dirais-je. Mais comme l’atteste mon vocabulaire dans ce court monologue, je reste une Dame. Digne et fière, même dans l’agonie.

“J’ai comblé le désir des hommes”
Vous ne dites rien ? Vous ne posez pas de questions ? C’est comme vous le souhaitez. Vous savez, le silence, je ne l’ai connu que très peu. Même en 1902, quand ce bon vieux gouverneur Sir Charles Bruce me présenta pour la première fois en grande pompe à la population, je connus des clameurs qui ne se taisaient qu’à la nuit tombée. Mais ces bruits d’autrefois n’avaient rien de ces tapages d’aujourd’hui.
Je suis l’ossature de la Malmaison, belle et imposante créole de jadis qui resplendissait à Moka. On disait que j’étais une des plus belles de l’île ! J’ai comblé le désir des hommes. Ces messieurs, membres du Board de Curepipe qui, pour faire plaisir aux citadins, se sont endettés pour mon acquisition. Rs 70,000 que je valais ! J’en ris aujourd’hui.
Quand je suis arrivée à Curepipe, le climat et la fraîcheur ne m’ont pas fait peur. J’étais à l’aise dans ce magnifique environnement où je dominais un sublime jardin. Les gens de la ville, un peu plus de 10,000 alors, m’étaient sympathiques. Ils étaient curieux face à mes 10,000 pieds carrés. Ceux qui me rendaient visite en foulant les pierres des marches, écarquillaient les yeux pour admirer les colonnes qui s’offraient à eux dès l’entrée, avant de s’émerveiller devant mes lustres accrochés au plafond, mes frises et mes motifs dorés. Ils restaient bouche bée lorsqu’ils se plaisaient à sillonner ma grande salle, empruntaient mon escalier en colimaçon pour visiter le grenier, traversaient les portes pour flâner sous mes varangues… Les solives, la tôle, les bardeaux, les pierres taillées au grain d’orge se fondaient dans un décor qui seyait à ma prestance. Mes quatre tourelles étaient mon diadème.

“Je ne suis pas une prétentieuse !”
Vous ne dites toujours rien ? Je continue alors. Les années 1910, 1920, 1930, 1940… furent de belles époques. Je resplendissais, j’étais majestueuse… Non, ne souriez pas. C’est la vérité. La reine en haillons n’a pas perdu la raison. Pas encore. Je ne suis pas une prétentieuse ! Pas à mon grand âge.
Si j’étais pédante, je n’aurais pas abrité en mon sein des blessés rentrés de la Première Guerre mondiale pour être soignés. Et, plus tard, le grenier, au sommet, n’aurait pas été l’antre de la première radio du pays. Voyons ! Eh oui, je fus le témoin de tant d’événements, heureux, ternes, malheureux, insipides. Certes, je n’ai pas vu ces messieurs voyageurs ou encore ces soldats qui s’arrêtaient là pour faire une pause et curer leur pipe avant d’entreprendre le trajet pour Port-Louis.
Vous savez, même au temps des Britanniques, tant que le soleil brillait sur la ville, je me portais à merveille. Je me sentais encore jeune. Je croyais qu’en moi coulait la sève de la jouvence éternelle. Jusqu’au jour où ce maudit cyclone, Carol, eut raison de ma force. Croyez-moi, je fus terriblement irritée et abîmée. Les hommes m’ont pansée…

“J’aime les fêtes, le champagne”
Si vous laissez parler une vieille dame au cœur lourd, elle ne s’arrête pas. Je vous disais donc que je me suis remise des dégâts causés par cet affreux Carol. Mais en mon for intérieur, je fus pro…fon.…dé…ment blessée.
Les années qui se sont écoulées n’ont pas suffi à apaiser ma douleur. Parfois, j’ai feint la bonne forme. Mais ce n’était qu’une façade, le temps d’être en location pour les célébrations de noces, de réceptions et d’expositions. J’étais néanmoins ravie. Car j’aime les fêtes, le champagne, la musique… C’est mon côté mondain qui ressort. J’aimais moins ce que les hommes appellent “les fonctions” officielles. Dieu, que c’est ennuyeux ! Les réunions politiques sont les pires. Je concède que je ravale ma fierté lorsque j’entends leurs piètres discours et les pétarades qui m’agressent l’ouïe.
Tout cela et aussi le temps ont abîmé mon âme. Mais pour camoufler le mal qui me rongeait, ces messieurs les dirigeants de la ville et ceux qui ont autorité dans le tout pays ont hélé des bras pour me donner un coup de pinceau et de marteau, comme pour retaper une chose vulgaire.

“On ne m’a pas respectée”
Je vais vous dire, il y a environ trente-cinq ans, j’ai pleuré toutes les larmes de mon être. On ne pouvait plus cacher les fissures béantes de ma boiserie, mes dorures s’écaillaient, le métal s’abîmait… Comme une reine déchue, je tombais en ruine. Conséquences de l’ignorance des hommes incultes.
On dira que je ne fais pas dans la dentelle. On m’en voudra peut-être. Mais je vais le dire haut et fort : ils m’ont abandonnée, ces ingrats ! Je reconnais qu’en 1995, j’avais retrouvé un ersatz de ma superbe après une opération qui a duré des années et qui a coûté une quinzaine de millions de roupies.
Une autre confidence ? Je ris toujours sous cape quand j’entends les maires dire que je demeure leur priorité. Aujourd’hui, la mairie ne dispose que de Rs 97 millions pour me remettre sur pied, alors qu’il lui faut deux fois plus.
Une Dame, une vraie, mérite le respect. On ne m’a pas respectée. Regardez ces bâches lourdes qui cachent ma misère ! Et si je me taisais un instant, approchez-vous, écoutez… Entendez-vous mon cri silencieux, celui qui traduit la douleur d’une Dame en détresse ?”