L’anthropologue et essayiste belge Paul Jorion, plus connu pour avoir prédit la crise des subprimes en 2007, a depuis un moment déjà fait son deuil de notre vision capitaliste du monde, qui fait nous précipiter aujourd’hui droit dans le mur. Dans cet entretien accordé au Mauricien, il rappelle aussi l’urgence de nous « tourner massivement vers les énergies renouvelables », quand bien même l’issue du réchauffement climatique serait inéluctable. Alors, éternel pessimiste, Paul Jorion ? Non, juste un libre penseur n’ayant à cœur que de prévenir l’humanité des désastres à venir. 

De l’anthropologie, dont vous avez un doctorat, vous vous êtes rapidement dirigé vers le secteur financier. Comment expliquer cette transition, pas forcément inscrite dans les « gènes » de l’anthropologue standard ?

La transition de l’anthropologie à la finance n’aura pas été si rapide pour moi : il y aura eu six années au cours desquelles j’ai d’abord été expert des pêches en Afrique occidentale dans le cadre de la FAO, l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, et ensuite, chercheur en intelligence artificielle (IA) pour British Telecom. C’est alors que je travaillais dans le secteur de l’IA que la proposition m’a été faite d’être de la première génération de concepteurs de systèmes de trading automatisé sur les marchés à terme, ce qui deviendrait le “high frequency trading” : les opérations boursières à haute fréquence.

Vous vous êtes principalement fait connaître pour avoir prédit la crise des subprimes. Comment en étiez-vous alors arrivé à cette déduction alors que personne alors ne l’avait vu venir ?

Ce sont les économistes universitaires qui n’avaient rien vu venir, leur « science » s’étant petit à petit déconnectée de la réalité dont ils prétendaient parler. Plus les économistes affirmaient, à partir du « tournant marginaliste » des années 1870, que leur domaine était une science, plus leur discipline devenait en réalité dogmatique et se désintéressait toujours davantage de ce que les données pouvaient faire apparaître. Les praticiens de la finance sur le terrain (dont je faisais partie) savaient eux fort bien ce qu’il en était. S’ils n’en parlaient pas, c’était essentiellement pour des raisons de logique commerciale – le genre de considérations qui ne m’a jamais personnellement retenu de parler. Alan Greenspan, qui était alors à la tête de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, niait la venue de la crise à venir (dont lui parlaient cependant ses proches, en particulier Edward Gramlich l’un des gouverneurs de la Fed) pour des raisons purement idéologiques : en raison de son engagement ultralibéral libertarien qui prônait le laisser-faire absolu, sous prétexte de protéger les citoyens contre l’emprise de l’État, mais en réalité pour empêcher l’État de refréner les appétits sans bornes des milieux d’affaires.

Croissance, capitalisme, libéralisme… Ces mots vous évoquent quoi dans la conjoncture ?

La croissance a cessé d’exister avec la crise de 2008. Depuis cette époque, on se réjouit à grands cris quand, dans de simples vibrations autour de 0 %, elle atteint péniblement 1 %. Ces gains sont dilapidés en intérêts versés à des prêteurs ou des dividendes versés à des actionnaires. La chose est d’autant plus déplorable que nous avons, dans notre innocence, fait dépendre de la croissance le fonctionnement de l’état de bien-être (que ses adversaires qualifient avec moquerie d’État providence) qui nous tient tous tant à cœur.

Qu’est-ce que le capitalisme ? C’est le système qui, dans nos sociétés, donne un avantage politique aux détenteurs de capitaux par rapport aux autres acteurs de l’économie, les salariés en particulier. Qu’est-ce que le capital ? C’est une somme d’argent qui, manquant à l’endroit où elle est nécessaire pour permettre la production de marchandises ou l’offre de services, ou permettre la distribution des produits, ou la consommation des ménages, a dû être déplacée et se voit rémunérée en termes précisément de versements d’intérêts et de dividendes. Le capitalisme n’existe donc, il faut le souligner, que parce que la propriété privée fait en sorte que, chez nous, les ressources en argent manquent le plus souvent là où elles sont nécessaires pour faire fonctionner la machine économique – et les choses vont de ce point de vue chaque jour en s’aggravant.

Le libéralisme, lui, est une doctrine admirable qui vise à déterminer où doivent s’arrêter les pouvoirs de l’État pour assurer le bonheur des citoyens. On appelle aujourd’hui malheureusement « libéralisme » – il faudrait dire plutôt « ultralibéralisme » – un dévoiement de ce libéralisme d’autrefois qui décrète que l’État ne devrait plus se consacrer qu’à une seule tâche : la défense de la propriété privée pour ceux qui en bénéficient pleinement.

Depuis quelques années maintenant, on note, à travers vos ouvrages, un pessimisme grandissant quant à la survie de l’espèce humaine. Quels sont les principaux dangers, selon vous ?

Le réchauffement climatique va désertifier de vastes zones dont les populations partiront en errance ; les eaux vont monter, faisant disparaître certaines îles et submergeront des zones côtières hyperpeuplées, voire des pays entiers comme le Bangladesh ou les Pays-Bas ; la fonte du permafrost des steppes va dégager des quantités colossales du gaz à effet de serre qu’est le méthane.

À vous lire, on se rend compte en effet que la question du réchauffement planétaire vous interpelle au plus haut point. Malgré la COP21 et ses suites, à l’instar du récent « One Planet Summit », voyez-vous une réelle volonté politique afin de renverser la vapeur ?

En matière de lutte contre le réchauffement planétaire, la volonté politique commence à se dessiner. Mais il ne suffit pas de vouloir renverser la vapeur, les problèmes devant nous sont peut-être d’ores et déjà insolubles. Si nous arrêtions tout du jour au lendemain, nous cesserions en effet de produire les aérosols qui nous protègent quelque peu du réchauffement, et nous accélérerions encore celui-ci. Prendre les mesures nécessaires dans ce domaine réclame rien moins qu’un authentique gouvernement mondial. Mais dans la zizanie qui règne actuellement entre les nations, nous en sommes hélas très loin.

À Maurice, nous dépendons encore très largement des énergies fossiles. Combien de temps pensez-vous cela encore tenable pour une petite économie insulaire et que préconisez-vous ?

Le pic pétrolier a été dépassé : nos ressources en pétrole sont désormais déclinantes. Il faut en diminuer la consommation le plus possible et le plus rapidement possible et nous tourner massivement vers les énergies renouvelables. Le soleil, dont vous ne manquez pas, nous dispense tous les jours bien plus d’énergie que nous n’en aurons jamais besoin, mais il faut encore la dompter de manière efficace.

Depuis quelques années, on assiste à un nouvel engouement pour un retour aux sources en communion avec la nature. Que pensez-vous de ceux cherchant à se désolidariser du système pour vivre en totale autonomie ? Cela sert-il réellement à quelque chose ?

Je ne suis pas sûr que la communion avec la nature et les tentatives de vivre en totale autonomie soient liées dans tous les cas. Deux types de comportements peuvent apparaître en surface comme identiques ou tout au moins apparentés alors qu’ils sont en réalité distincts : le véritable retour à la nature dans la tradition de Henry David Thoreau, quand il écrivit Walden ou La vie dans les bois (1854), et le survivalisme fondé sur l’hypothèse d’un effondrement sociétal qui ferait que seuls quelques petits groupes survivraient. Je crois que certains « amoureux de la nature » déclarés sont en réalité des survivalistes cachant leur jeu. Cela apparaît clairement dans les conversations que l’on peut avoir avec eux : quand on leur souligne que leur comportement n’est pas généralisable au sens où il faudrait des centaines d’années pour qu’il fasse une différence significative à l’échelle planétaire s’il était adopté par tous ou qu’il paraît quasi impossible dans tel ou tel domaine, comme les jardins potagers urbains, d’atteindre la masse critique nécessaire pour qu’une transition s’opère, leur réponse, ou absence de réponse, montre clairement qu’ils n’ignorent pas cette objection possible mais qu’ils n’en ont cure en réalité : ce qu’ils recherchent, c’est une solution pour leur famille, pas pour le genre humain.

Vous pourriez visiblement rejoindre le club des collapsologues… Quelles solutions nous reste-t-il alors ?

Une course est engagée entre la destruction que nous opérons de notre environnement en tant qu’il nous permet de continuer de vivre à la surface de notre planète, et notre capacité à coloniser d’autres mondes. Dans le meilleur des cas, nous parviendrons à maintenir les conditions de notre survie à la surface de la Terre et nous explorerons d’autres étoiles, autour desquelles nous pourrons peut-être nous établir. Dans le pire des cas, nous échouerons dans les deux tâches. Mais il existe aussi deux scénarios possibles de semi-échec/semi-réussite : nous coloniserons les étoiles mais nous aurons rendu la Terre inhabitable, ou nous aurons créé les robots qui nous survivront dans un univers dont nous aurons disparu du fait de notre ineptie quand il s’agissait de gérer notre planète avec sagesse.

C’est un peu ce que vous expliquez dans votre ouvrage « Le dernier qui s’en va éteint la lumière », où vous dites qu’il est temps de faire « notre deuil de l’humanité ». N’y a-t-il vraiment aucune raison d’espérer ?

Je décèle dans l’absence de réaction appropriée et proportionnée à l’extinction qui nous menace, quelque chose de plus positif peut-être que la simple bêtise de la politique de l’autruche : une réconciliation avec le fait que notre espèce aura fait son temps dans un monde très généreux envers elle mais où notre nature profonde faisait que certains des obstacles qui se dressaient devant nous étaient en réalité insurmontables et que l’attitude la plus raisonnable aujourd’hui consiste à entamer sans tarder le deuil de notre propre espèce. Si la technologie que nous avons su créer constitue un miracle au sein de l’univers, il nous faut envisager qu’elle seule, peut-être, soit encore à même de nous sauver. Mais il faudra alors que nous fassions confiance à l’intelligence supérieure à la nôtre dont nous sommes en train d’équiper nos robots, pour qu’ils nous tirent d’affaire in extremis.