PAULA ATCHIA, présidente de la MMHA: « Nous sommes forcés de cesser nos activités en janvier »

Notre invitée de ce dimanche est Paula Atchia, présidente de l’ONG Mauritius Mental Health Association (MMHA). Elle vient d'annoncer que, comme beaucoup d’ONG, celle qu’elle préside va être obligée de cesser ses activités en janvier faute de fonds. A travers l’interview que vous allez lire, Paula Atchia fait un plaidoyer pour que le gouvernement donne les moyens aux ONG de continuer à faire leur travail pour les plus démunis de la société mauricienne, nos handicapés physiques et mentaux.
Commençons par un peu d’explications pour nos lecteurs: qu’est-ce que la Mauritius Mental Health Association, dont vous êtes aujourd’hui la présidente, Paula Atchia ?
-- La Mauritius Mental Health Association est une ONG qui existe depuis plus de 50 ans, 52 pour être plus précis. Le centre a ouvert ses portes il y a un demi-siècle grâce à une Anglaise. Il a été ensuite dirigé par Mme Rawat, puis Mme Fanchette. Je me suis jointe à l’association il y a huit ans et j’ai été Manager avant de devenir la présidente. Au fil des années, nous avons bâti un centre à Stanley, Rose-Hill, pour nous occuper des enfants handicapés physiques et mentaux qui ont besoin de soins spéciaux et qu’on ne peut pas envoyer dans des écoles « normales ». Le centre comprend des salles de classe, un atelier, un day care centre, un petit terrain de sport. Nous nous occupons de 125 bénéficiaires, dont des adultes qui ont un âge mental de six à sept ans. Notre travail consiste à offrir à nos bénéficiaires toute l’attention et tous les outils disponibles pour vivre une vie normale malgré leurs handicaps. Nous les formons, les éduquons autant que leur état le permet. Nous avons une trentaine d’employés qui s’occupent de nos 125 bénéficiaires.
Quelles sont les sources de financement de l’action de la MMHA ?
-- Nous avons droit à deuxgrants against salaries des ministères de la Santé et de l’éducation qui font à peu près Rs 2,8 millions. Le ministère de la Santé nous donne la même somme depuis… quatorze ans ! Tandis que le ministère de l’éducation nous a donné des augmentations au fil des années. Mais cette somme est insuffisante pour couvrir nos frais de fonctionnement, puisque nous avons un budget de Rs 5 millions. Jusqu’à maintenant, nous pouvions récolter la somme manquante pour boucler le budget avec le CSR et la quête annuelle. Au cours des huit dernières années l’essentiel de notre travail a été d’aller à la recherche de fonds pour équilibrer notre budget, pas de donner le maximum de notre temps aux bénéficiaires. Notre mission c’est de contribuer au bien-être des enfants handicapés, de leur offrir une formation qui leur permet de travailler. Beaucoup d’entre eux peuvent faire un travail léger, adapté à leur handicap et ainsi mener une vie quasi normale.
Et quels sont ces problèmes qui vont vous obliger à cesser les activités de la MMHA?
--Nous en avons deux principaux. Le premier est d’ordre industriel puisque l’époux d’une de nos employées est un leader syndical qui multiplie les cas contre nous au ministère du Travail malgré le fait que nos employés travaillent moins que ceux des autres secteurs industriels. Le syndicat veut se servir de nous commetest casepour les autres secteurs du travail à Maurice. Mais notre problème principal, et celui de toutes les ONG, c’est le financement de nos activités. Cette année, le ministre des Finances a annoncé la fin du CSR, par conséquent on ne peut plus boucler notre budget. Avec l’argent qui restait, on a pu terminer l’année en payant les salaires de décembre. Il ne nous reste que
Rs 83 000 en caisse, ce qui nous oblige à fermer le centre au début de l’année prochaine.
Vous avez déjà annoncé la fermeture aux employés et aux bénéficiaires de la MMHA ?
-- Nous avons déjà prévenu les employés de la situation. Cette semaine le Manager va appeler les parents pour les mettre au courant et leur dire que si la situation n’évolue pas en janvier, nous n’allons pas pouvoir ouvrir les portes du centre. Avec cette fermeture obligée, je ne sais pas ce que vont devenir nos 125 bénéficiaires et également les bénéficiaires des autres ONG qui se trouvent dans la même situation que nous. Nous avons en caisse Rs 85 000 et avons besoin de Rs 300 000 par mois pour fonctionner : nous sommes obligés de fermer !
Les ministres et députés de Rose-Hill ne se sentent pas concernés par cette situation ?
--On dirait que non. Personne n’est venu nous voir. Ce n’est pas seulement le problème de la MMHA qu’il faut régler, mais celui de pratiquement toutes les ONG.
Avez-vous averti le gouvernement que faute de ressources financières, vous étiez obligés de fermer la MMHA ?
--Nous avons essayé. A la fin de novembre, le Managera téléphoné au ministère de l’éducation pour expliquer que nous allions fermer. On lui a répondu de ne pas se tracasser, qu’il y avait un autre PRB qui allait été publié et qu’on y figurait.
Ce rapport du PRB n’a pas été publié et nous avons dû appeler le staff pour le mettre au courant de la situation et lui dire qu’on allait arrêter de travailler. La grosse majorité des ONG se retrouvent dans la même situation que la MMHA : elles sont obligées de cesser leurs activités faute de moyens financiers. Le gouvernement doit enfin prendre la décision d’utiliser l’argent du budget correctement pour les ONG. Le gouvernement dispose d’un fonds de Rs 500 millions pour le CSR. C’est maintenant qu’il va décider comment utiliser cet argent à travers une CSR Fondation…
Qui entre en opération en janvier et dont les membres n’ont même pas été nommés à quelques jours de la fin de l’année…
-- Mais il y a pire : savez-vous que les ONG, dont certaines ont, comme nous, des dizaines d’années d’expérience sur le terrain, n’ont même pas été consultées sur la manière dont devrait fonctionner cette fondation. Ce sont les ONG qui sont sur le terrain, qui ont une connaissance de la situation, ce sont les ONG qui « deal » quotidiennement avec les handicapés et leurs parents. Il faudrait nommer au sein de cette fondation qui va gérer tout le secteur des personnes qui ont de l’expérience et savent comment gérer, quels sont les besoins, etc.
Mais en attendant que les membres de la CSR Fondation soient nommés et se mettent au travail, que faudrait-il faire pour empêcher les ONG de fermer en janvier ?
Je crois que LA solution c’est que le gouvernement prenne en charge les salaires des employés des ONG — qui, je le répète, font le travail du gouvernement à sa place et beaucoup mieux que lui. Il faut juste faire comme la PSSA fait pour les écoles secondaires : le gouvernement prend en charge les salaires du personnel. Il y a ensuite un « management grant » pour les bâtiments et leurs cours, leurs terrains de sports si elles en ont, dépendant de leur importance. C’est à mon avis la meilleure méthode pour sortir de la situation actuelle et permettre aux ONG de fonctionner au mieux de leurs capacités. Ainsi, le gouvernement aura un contrôle sur l’argent du CSR alloué aux ONG. Pour moi, la seule manière de désamorcer la crise annoncée avec la fermeture des ONG et leurs bénéficiaires laissés sur le pavé est que le Conseil des ministres prenne la décision de prendre en charge le financement des ONG pour trois mois, le temps que la CSR Fondation annoncée depuis le budget soit enfin mise en place. Le gouvernement, qui n’arrête pas de dire qu’il est responsable, doit enfin faire face à ses responsabilités et arrêter de donner quelques pistaches aux ONG pour qu’elles fassent son travail. Il faut le dire et le répéter : les ONG font le travail que le gouvernement ne sait pas ou ne veut pas faire dans le domaine du social. Ce n’est pas moi qui dit : Government is government and government décides. C’est à lui maintenant d’assumer ses responsabilités et de subventionner correctement les ONG qui font leur travail et aident à faire que TOUS les Mauriciens aient les mêmes droits et que les autrement capables soient traités, du point de vue des aides sociales, exactement comme les citoyens dits normaux.
Que va-t-il se passer pendant ces trois mois de, disons, sursis ?
-- Pendant ces trois mois, on va s’organiser pour que les Rs 500 millions du CSR soient utilisées pour payer les salaires des ONG et leur donner de quoi continuer leur travail. Il faut mettre au point un système méthodique pour éviter aux responsables des ONG d’aller frapper aux portes dans le but de trouver de l’argent. De la sorte, le travail sera bien fait et le gouvernement contrôlera les fonds alloués aux ONG à travers la CSR Fondation. Il faut que le nouveau système soit mis au point avec la collaboration des ONG, pas sans elles, pas contre elles.
Revenons en arrière : comprenez-vous la décision du ministre des Finances concernant le CSR ?
--Pas du tout ! Au départ, l’institution du CSR était une bonne chose parce qu’elle permettait aux ONG de trouver des moyens de financer leur action et leur fonctionnement. Mais, avec le temps, le système du CSR est devenu de plus en plus compliqué, davantage bureaucratisé. Il fallait voir la quantité de formulaires à remplir pour obtenir Rs 50 000. Il fallait consacrer énormément de temps à expliquer aux fonctionnaires le projet déjà écrit. Je vous le répète : le temps dépensé en formalités est un temps pris sur celui que les ONG doivent consacrer à ceux qui ont besoin d’elles.
N’avez-vous pas écrit au ministre des Finances quand il a présenté son budget et annoncé les mesures qu’il comptait prendre concernant le CSR ?
--Nous avons écrit plusieurs lettres au ministre des Finances. D’abord ,pour lui présenter des suggestions avant le budget. Ensuite, pour lui dire ce que je suis en train de vous dire : qu’avec les nouvelles mesures des ONG seront contraintes de ralentir ou de mettre fin à leurs activités. Nous avons écrit plusieurs lettres à plusieurs ministères pour les alerter, mais nous n’avons pas reçu de réponse. A l’exception du ministre de la Famille qui nous a offert un van, qui ne nous a pas encore été livré. La situation financière au MMHA est telle que nous nous sommes demandé s’il ne fallait pas essayer de vendre le van pour payer les salaires des employés ? Mais ceci étant, c’est bien de nous offrir un van, qui peut être très utile, mais ce n’est pas une priorité parce qu’il apporte des dépenses supplémentaires : le chauffeur pour le conduire, l’essence pour le faire rouler !
Pourquoi est-ce que les ONG n’ont pas réagi plus vigoureusement face à ces mesures ? Pourquoi ne se sont-elles pas regroupées pour lutter ensemble? --Des tentatives de regroupement ont été faites. Des actions ont été entreprises et des lettres, beaucoup de lettres, envoyées aux décideurs du gouvernement, mais en vain ! Jusqu’à maintenant les parents ne se rendent pas compte de la gravité de la situation. Il faut aussi dire que les parents des bénéficiaires ne sont pas organisés parce que leur principale occupation est de s’occuper d’enfants qui demandent beaucoup plus d’attention que les enfants dits « normaux ». Les parents de ces enfants subissent eux aussi l’indifférence. Mais en janvier la situation va devenir plus compliquée et les autorités vont se retrouver face à un grave problème social, plus important à gérer que de faire voter une loi au Parlement. Pour moi, la seule manière de désamorcer la crise annoncée avec la fermeture des ONG et leurs bénéficiaires laissés sur le pavé est que le Conseil des ministres prenne la décision de prendre en charge le financement des ONG pour deux ou trois mois le temps que la CSR Fondation annoncée depuis le budget soit enfin mise en place.
Il m’arrive souvent d’entendre des membres d’ONG ou des parents de bénéficiaires dire que non seulement on ne les écoute pas, mais qu’en plus, on ne s’intéresse pas à ce qu’ils font. Vous partagez cette opinion ?
--Il faut dire une chose : tous les gouvernements ont négligé, pour ne pas dire, ignoré les handicapés. Ils ne constituent pas une force et un lobby pour les élections. C’est pourquoi les gouvernements les ignorent, ou pour mieux dire, les rejettent. Ce n’est que quand on est soi-même touché par un handicap ou qu’un de ses proches en est atteint que l’on s’intéresse à eux. S’il y avait des proches de ministres et de députés atteints par la maladie, je suis sûre que les handicapés seraient mieux traités qu’ils ne sont aujourd’hui ! Je dois dire que ce désintérêt, cette méfiance même, pour les ONG n’est pas seulement le fait du gouvernement actuel. Le précédent gouvernement aussi n’a pas écouté les suggestions et cherché un moyen pour faire fonctionner le CSR à la satisfaction de tous. Le problème découle d’un mindsetmauricien : les handicapés physiques ou mentaux — et même les pauvres — ne comptent pas. Or, c’est le point sur lequel nous nous battons, ce sont des citoyens mauriciens qui ont le droit d’avoir le même traitement que les autres Mauriciens. Ils ont le droit d’avoir le même traitement que les autres enfants mauriciens dans les écoles du gouvernement. Mais le fait brutal est que l’allocation accordée par le gouvernement a un enfant « normal » qui fréquente une école est beaucoup plus que celle accordée à une enfant handicapé mental ou physique. On fait semblant de s’intéresser à la situation une ou deux fois par an : un ministre et des députés viennent participer à une manifestation dans une ONG, se font voir à la télévision et puis disparaissent jusqu’au prochain évènement médiatisé. Ils ne s’intéressent pas à la question, démissionnent de leurs responsabilités en laissant les ONG faire LEUR travail, mais sans leur donner les moyens de le faire. Et ce alors qu’il y a de l’argent pour ça ! Ces Rs 500 millions du CSR !
Sans compter les Rs 100 millions données à UNE ONG qui n’a pas pu les dépenser et les a mises en banque pour avoir des intérêts !
--Je n’ai rien contre cette ONG et son projet. Je constate seulement que la MMHA, qui existe depuis 52 ans, ne pourra pas ouvrir ses portes en janvier, comme beaucoup d’autres ONG. Et notre budget annuel n’est que de Rs 5 millions ! Je pense qu’au lieu de mettre Rs 96 millions à la banque pour rapporter des intérêts, cette somme aurait dû être donnée aux ONG ! C’est honteux, c’est scandaleux. Ceux qui travaillent dans les ONG ont le sentiment de ne pas compter dans ce pays, de ne pas exister pour les autorités. Même les sections « special needs » dans les ministères concernés sont mal organisées. Nous parlons, là, de Mauriciens qui ont plus besoin que les autres de soutien, d’encadrement, de financement pour évoluer et essayer d’avoir une existence normale en dépit de leurs handicaps. Ce sont ceux qui méritent le plus d’attention de la part des autorités qui en bénéficient le moins. Le problème c’est que ce sont des personnes qui ont des enfants « normaux » qui décident de ce qu’il faut faire pour venir en aide aux enfants handicapés. Nous ne demandons pas la lune, nous demandons seulement que la justice soit appliquée et que les enfants handicapés mentaux et physiques de Maurice — et de Rodrigues — bénéficient des mêmes droits et des mêmes allocations en termes de subventions et de facilités que les enfants « normaux ».
Le budget a été présenté en juillet. Depuis, des voix se sont élevées contre les propositions concernant le CSR, mais le gouvernement a fait la sourde oreille jusqu’à présent…
-- Si le gouvernement ne prend pas la bonne décision, il va en prendre pour son grade, parce que les parents sont extrêmement patients, acceptent beaucoup de choses, acceptent même d’être moins considérés que les autres, mais quand on touche à leurs enfants, à leurs droits, à ce petit peu que réussissent à faire les ONG, ils vont se mettre en colère. Comment un parent pourra-t-il se rendre à son travail, alors que son enfant est à la maison ?
Le gouvernement semble ne pas avoir entendu les protestations des ONG depuis la présentation du budget. Croyez-vous que ce que vous dites dans cette interview va provoquer une réaction ?
--Je l’espère parce que les ONG ne veulent pas fermer, mais continuer le travail qu’elles font à la place du gouvernement. Ceux qui travaillent dans les ONG ont non seulement l’expérience, mais également font preuve d’abnégation et d’amour pour les bénéficiaires. Pour qu’un enfant arrive à dessiner un rond, savez-vous quels efforts doit déployer un enseignant, quelle attention ce dernier doit lui accorder ? C’est un travail qui demande une capacité émotionnelle hors du commun et qui est non seulement mal payé, mais que l’on va interrompre parce que le ministre veut changer le fonctionnement du CSR, mais n’a pas encore décidé comment il va le faire ! Et vous croyez que ceux qui travaillent dans le secteur et les parents des bénéficiaires vont rester les bras croisés alors que des ONG vont fermer les unes après les autres ? Le gouvernement va au-devant d’un énorme problème social dont il ne mesure pas l’ampleur. Il va le comprendre quand toutes les ONG, toutes les associations, organisations, parents et handicapés vont descendre dans la rue en janvier !
Jean-Claude Antoine