PAUVRETÉ - COTEAU RAFFIN : Squatter puisqu’il n’y a pas d’autre choix

Le 3 août, sur les instructions des officiers du ministère du Logement et des Terres, plusieurs maisons de squatters ont été détruites par des bulldozers à Coteau Raffin. D’autres bicoques, affichant des numéros rouges encerclés, tiennent toujours debout. Malgré la crainte et la précarité, ces habitants “chanceux” n’ont pas été voir ailleurs. Loin de se sentir au-dessus des lois, ces hommes et ces femmes tentent de résister. Leur situation ne relève pas d’un choix. Il leur faut surmonter de nombreuses difficultés de la vie quotidienne en faisant face au mépris et aux critiques.
Comme dans un jeu de cache-cache, nous apercevons quelques petites têtes courant vite se tapir derrière un arbre, une clôture ou à l’abri de leur case en tôle. Depuis le récent passage des bulldozers à Coteau Raffin, l’heure est à la méfiance. La présence d’inconnus est scrutée. Les enfants ont eu pour consigne de ne pas trop s’éloigner, alors que certains adultes évitent de parler pour ne pas attirer l’attention sur eux. Ils espèrent ne pas être les prochains sur la liste de démolition. Ceux qui veulent bien se confier sont unanimes : “Si j’avais le choix, je ne serais pas ici à vivre dans de telles conditions.” Pour ces squatters, cette occupation illégale est un fardeau qu’ils portent chaque jour. “On nous considère comme la peste. On nous colle toutes sortes de titres et nous traînons une mauvaise réputation.”
Mais derrière ces bouts de bois et ces feuilles de tôle se cache une lutte quotidienne. Une réalité que “les gens ignorent ou font semblant de ne pas voir ou comprendre” : se nourrir, se laver, s’habiller et surtout dormir au chaud. “C’est le minimum que tout être humain recherche. Pour nous, si nous parvenons à l’avoir, c’est comme si nous recevions notre plus beau cadeau. Il faut se mettre dans notre peau pour comprendre à quel point ces petites choses peuvent être importantes.”

“Lakaz pou koule”.
Le squatter n’est jamais en sécurité, même avec un semblant de toit sur la tête et des cadenas, qui ne font pas reculer les voleurs. Le squatter n’est jamais sûr de ce qu’il va advenir le jour suivant. “Je vis dans la peur d’être contraint de vivre dans la rue comme un SDF”, confie Serge, 36 ans. Il est constamment sur ses gardes. “Je préférerais payer un loyer que vivre cette angoisse. Ceux qui pensent que squatter est un choix, que nous avons choisi la facilité ou que nous sommes des profiteurs se trompent complètement”, précise Georgette, 47 ans. Ces “hors-la-loi” sont des hommes, des femmes et des enfants éjectés du système.
En ce jeudi après-midi, le ciel s’est assombri. Il faut s’activer à compléter les dernières corvées quotidiennes : le repas du soir, ramasser et plier le linge, le bain, les devoirs, se rendre à la boutique du coin. Rien d’inhabituel. Sauf que pour Sylvie, ces nuages ne sont pas bienvenus car “lakaz pou koule”. Les ruelles menant jusqu’à chez elle seront boueuses. “Parfois, quand ça tombe trop, nous ne pouvons pas sortir de chez nous et mes petits-enfants ne peuvent pas aller à l’école.”

“Pa kwrar ki mo res lebra krwaze”.
Aldo, 45 ans, s’empresse de vérifier si sa bâche pourra encore protéger sa tente. Il ne peut s’empêcher d’attendre les premières gouttes de pluie afin de faire son stock d’eau. “Je n’aurai pas à perdre du temps à me rendre au jardin d’enfants pour remplir mes gallons.” Chaque minute est précieuse depuis que les autorités ont rasé sa bicoque et qu’il ne peut pas trop s’éloigner de ses effets personnels. Malgré ce nouveau coup dur, il n’hésite pas à empiler pierre après pierre, pour “tout reconstruire”.
Un peu plus loin, deux enfants guettent l’arrivée de leur mère. Exceptionnellement, Vidusha, âgée de 29 ans, n’était pas à la maison à leur sortie d’école. “J’ai pu décrocher un petit boulot supplémentaire pour deux semaines. Cela nous permettra de mieux finir le mois.” Cette femme de ménage habite sur place depuis bientôt deux ans. “Je ne sais plus à quelle porte frapper. J’ai fait tellement de démarches, je me suis inscrite à la NEF et à la MHC, mais en vain. Pa kwrar ki mo res lebra krwaze.” Avec des revenus ne dépassant pas Rs 7,000, impossible de louer une maison, de s’acquitter des factures d’eau, d’électricité et pourvoir aux autres dépenses pour la nourriture et le transport. “J’ai récupéré des bouts de tôle et j’ai fait construire ce deux pièces. Aujourd’hui, le gouvernement nous demande de partir. Kot pou ale ? Anba pon ousi zot pou fini par vinn tir mwa. C’est inhumain d’agir ainsi car je me tue à travailler et à m’occuper de mes enfants. J’essaie de m’en sortir mais je n’ai malheureusement aucun bien. Ma famille n’a jamais possédé de terrain.”

“Pa met nou tou dan mem panie”.
Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. “Mes enfants et moi prenons pioches et torches en pleine nuit pour faire nos besoins dans la nature”, confie Vidusha. Sylvie se sent coupable de faire “bouillir l’eau de pluie, que je donne ensuite à boire à mes petits-enfants”. Aldo et sa compagne dorment dans une tente, font la cuisine au feu de bois et s’éclairent grâce à une batterie.
Ces squatters trouvent inadmissible que l’écart se creuse davantage entre riches et pauvres. La plupart ont des emplois contractuels, peu rémunérés ou sont au chômage. “On nous considère comme des profiteurs ou des paresseux. Rares sont ceux qui nous font confiance. Nous ne pouvons produire de preuve d’adresse et beaucoup de démarches n’aboutissent pas”, souligne Serge. Cette injustice les amène à prendre le risque d’occuper un espace qui ne leur appartient pas. Une manière, selon Aldo, “de nous rendre justice parce que je n’accepte pas que l’État donne ou vende nos terres aux étrangers. Je suis né ici et on refuse de me laisser vivre tranquille. Nou pe fer tas. Zot bizin fer nou disparet pou ki touris kapav vinn ankor plis.”
Les premières gouttes de pluie font tinter les feuilles de tôle. On nous conseille de partir avant que la boue ne nous force à demeurer sur place. “J’ai de quoi vous donner à manger et à boire. On ne devient pas squatter du jour au lendemain. Cela demande une force et un courage surhumains. C’est pour cela que je demande aux gens de ne pas dire des choses méchantes sur nous car ils ne savent pas ce que nous vivons. Dakor ena profiter, me pa met nou tou dan mem panie.”


Karl Lamarque : “Vraiment inhumain”
Absent au moment des récentes démolitions, Karl Lamarque lance un appel aux autorités concernées afin de revoir leur façon d’agir. “C’est vraiment inhumain de démolir la vie des gens de la sorte. Ils ont agi très cruellement en faisant tout disparaître sur leur passage. Ces gens ne possèdent pas grand-chose; aujourd’hui, ils ne leur reste rien.” Cet ancien squatter à Coteau Raffin, dans les années 90, est aujourd’hui conseiller de village. Il est bien placé pour comprendre la situation de ces familles. “Il faut comprendre que si ces gens sont là, c’est parce qu’ils n’ont pas de choix.” Karl Lamarque les a interrogés. “Ils sont en détresse et veulent juste se mettre à l’abri pour ne pas dormir dans la rue ou sous un pont.” Selon lui, leurs revenus tournent autour de Rs 5,000 à Rs 7,000, ce qui rend impossible “le moindre projet”. “Ils doivent se nourrir. L’argent qu’ils touchent n’est pas suffisant. Ena pe travay manev mason, peser, labourer, dan lakour… Kouma pou tir rasion, pey lalimier, delo, anvoy zanfan lekol ? Ek ena pey enn lwaye.”
Il est déterminé à aider ces familles. “Je sais qu’ils sont traumatisés par cette situation. Comme eux, j’ai aussi connu des nuits à ne pas dormir, à être stressé et inquiet. Mo’nn kone ki ete sa kan bann misie-la pase, met nimero lor ou lakaz ek servi ou papie.”
Karl Lamarque est inquiet et tente d’atténuer le malaise qui s’est installé entre les anciens et nouveaux squatters depuis le passage des bulldozers. “La peur engendre d’autres problèmes, surtout que les politiciens sèment la zizanie dans l’esprit de ces familles. Bann-la pe dir pa les nouvo vini, bizin farous zot parski sinon zot pa pou reisi korek.”