PERCY YIP TONG : Il faut une décision courageuse pour combattre la drogue synthétique

Producteur de musique et interprète simultané auprès d'organisations internationales, Percy Yip Tong est aussi un membre fondateur du Collectif Urgence Toxida. Partageant ses inquiétudes sur la « folle progression » de la drogue synthétique dans le pays, il pense que la décriminalisation des drogues douces pourrait renverser la situation. Il attire également l’attention sur le fait que la pénurie de drogue dure sur le marché, découlant des récentes saisies, rend la mafia « plus forte ». Percy Yip Tong revient sur la consécration des frères Joseph aux Jeux de la Francophonie et plaide pour une politique culturelle basée sur la promotion de l’art.

La culture a remporté une fois de plus la médaille d'or aux Jeux de la Francophonie. Quel est votre message aux autorités mauriciennes ?
Il est grand temps que la culture soit prise au sérieux et qu’on pense à valoriser les artistes. Comparons la culture et le sport. Le ministère de la Jeunesse et des Sports a des infrastructures, des programmes de détection et d’accompagnement qui ont contribué à la réussite internationale d’Éric Milazar, de Bruno Julie et de Stéphane Buckland. En 2009, au Liban, Maurice a remporté avec le SR Dance Group sa première médaille d’or en danse de création aux Jeux de la Francophonie. Depuis, le ministère des Arts et de la Culture n’a toujours aucun programme pour la danse contemporaine. Sans grand soutien, les frères Joseph réussissent l’exploit de gagner huit ans après une nouvelle médaille d’or, devançant plus d’une quarantaine de pays, dont des pays hyperencadrés et préparés comme la France, le Canada ou la Suisse. Un danseur qui se prépare à représenter son pays à une compétition internationale sans avoir une salle de danse pour répéter, c’est grave ! C’est comme un coureur de 100 mètres qui n’aurait pas de piste d’athlétisme pour s’entraîner. C’est à force de persévérance et d’énormes sacrifices, et ce sans le soutien de l’État, que les frères Joseph ont atteint le niveau international en danse contemporaine. Si l’État s’occupait sérieusement de la culture, ce n’est pas une, mais plusieurs médailles que nos artistes ramèneraient à Maurice. Les autorités doivent comprendre que, tout comme le sport, la culture est un facteur important afin d’empêcher les jeunes d’être victimes des fléaux sociaux. Mon message aux autorités, c’est qu’il est temps d’avoir une politique culturelle basée sur le développement de la scène culturelle, la promotion de l’art et l’épanouissement des artistes. Je rêve d’un ministère qui soit vraiment dédié aux arts et à la culture, et pas centré sur le socioculturel, les fêtes religieuses et les Speaking Unions.

La chorégraphie des frères Joseph sur les salines était-elle une manière de dénoncer le développement prévu à cet endroit ?
Bien sûr ! Suite à ma campagne pour sauver les salines, les frères Joseph, que je côtoie depuis leur adolescence, m’ont parlé de l’idée de créer une chorégraphie rendant hommage aux salines. Je les ai fait venir à Tamarin pour observer les mouvements des travailleurs des salines. Tout le talent de chorégraphe des frères Joseph a permis de transformer cette observation en une danse magnifique et sensuelle. J’ai beaucoup d’estime pour les artistes qui créent pour une cause. Faire de l’art uniquement pour l’art ou pour se faire de l’argent ne m’intéresse pas. La culture doit être liée au développement de la société. Tout au long de ma carrière, j’ai tenu à ce que mes activités artistiques passent des messages pour sensibiliser et améliorer la société. Beaucoup de mes concerts étaient dans le cadre de campagnes de sensibilisation sur le sida, la drogue, la protection de l’environnement ou le changement climatique. La visibilité de la médaille d’or des frères Joseph permettra de sensibiliser les Mauriciens sur la disparition des salines. Depuis la fermeture des salines de Mont-Calme, il n'en reste qu’une dernière encore en activité à Maurice, celles de Yémen ! L’État doit absolument soutenir les propriétaires pour sauvegarder ce dernier site de production de sel local tout comme il aide les producteurs de sucre en difficulté.

Le dernier Finance Bill comprenait un amendement à la National Heritage Fund Act, stipulant que le ministre de la Culture peut déclassifier un site du patrimoine dans certaines conditions. Qu'en pensez-vous ?
C’est inquiétant que ces décisions ne dépendent que du ministère alors qu’on a l’impression que la préservation du patrimoine n’est pas sa priorité. La preuve : il a compilé un dossier solide qui a permis au séga d’être inscrit au patrimoine mondial par l’Unesco. Mais que fait-il pour la préservation et la promotion de ce patrimoine ? Les écoles de ravanne de Cité Vallijee et de Tamarin ont dû fermer car les sponsors privés ne les financent plus. Pour préserver le séga, c’est au ministère de prendre l’initiative d’ouvrir des écoles de ravanne à travers l’île.

Vous faisiez partie du collectif en faveur d'un boycott de la fête nationale en mars dernier. Est-ce que cette action a servi à quelque chose ?
Bien sûr. Le boycott de la fête nationale a donné une forte visibilité au ras-le-bol des artistes. Le ministre a tout de suite réagi et a invité les artistes à le rencontrer. Mais cela sera difficile pour lui d’apporter un changement vu qu’il a hérité d’un ministère qui fonctionne avec des habitudes et des structures qu’il faudrait radicalement revoir. Le boycott a aussi permis aux artistes de comprendre qu’il faut s’unir et qu’un collectif regroupant toutes les disciplines a plus de force que si chacun se bat pour son propre domaine artistique. Toutefois, se plaindre n’est constructif que si c’est accompagné d’un document proposant des solutions concrètes. Le problème, c’est que des propositions écrites ont déjà été faites. En 2012, nous avons eu des journées de réflexion avec deux experts de l’Unesco mandatés par le gouvernement. Suite à ces rencontres, ils ont rédigé un rapport intitulé “Cultural Economy in Mauritius: Strategy and Action Plans”. En 2013, un 2e document important “Creative Mauritius - Vision 2015” a été rédigé par le Dr Hans Ramduth à la demande du ministère. Malheureusement, ces deux excellents documents, proposant des réformes importantes, ont été mis à moisir dans un tiroir.
Autre résultat positif : c’est la première fois qu’un Premier ministre et ministre des Finances convoque des artistes avant le budget. Mais le problème du ministère des Arts et de la Culture n’est pas qu’un problème d’argent. C’est surtout un problème de politique culturelle. Il faudrait un autre département pour les affaires socioculturelles et religieuses. Nous célébrons bientôt les 50 ans de l'indépendance de Maurice, mais nous n'avons toujours pas de Centre culturel mauricien ! C’est bizarre qu’aucun parti politique ne réclame sa création, ce qui cimenterait la nation mauricienne. Ils préfèrent compartimenter les différentes ethnies et religions de Maurice pour renforcer le communalisme, qui est le socle de toute campagne électorale. Le comportement de certains politiciens ne fait qu’attiser la division communale. C’est le cas avec les menaces choquantes du vice-Premier ministre Soodhun à l’encontre du chef de l’opposition Duval sans qu’il soit sanctionné par le Premier ministre.

En tant qu'ancien candidat indépendant aux élections, quel constat faites-vous de la situation politique actuelle du pays ?
La situation politique à Maurice est catastrophique. Non seulement à cause des graves scandales à répétition, mais aussi car le Parlement est un poulailler cacophonique où des mots vulgaires fusent et où le Speaker a peu d’autorité. L’instabilité politique actuelle freine l’avancement économique et social du pays. L’opposition et le gouvernement sont tous deux divisés. La population en a marre de ces dinosaures politiques et rêve d’une troisième force qui pourrait apporter un renouvellement du paysage politique. Je suis certain que Ram Seegobin, Roshni Mooneeram, Jacques Bizlall, Lindsay Collen, Ashok Subron, Ivor Tan Yan, Sheila Bunwaree ou Georges Ah-Yan seraient de meilleurs parlementaires que les députés bouche-trous qui ont été choisis uniquement pour leur appartenance ethnique/religieuse ou grâce à la taille de leur compte en banque. Malheureusement, toutes ces personnes ne s’uniront jamais pour créer une troisième force. Et les partis « dinozors » continueront de s’alterner. Personnellement, je ne participe pas aux élections dans le but de me faire élire. C’est avant tout pour sensibiliser l’électorat et faire évoluer sa façon de voter avec mon message : « Aret vot blok ! Vot dimounn ! ». Nos politiciens ne sont pas les seuls responsables de la faiblesse de notre parlement. Les électeurs ont une grande part de responsabilité. Ce sont eux qui mettent des incompétents, des escrocs et des arrogants au parlement en votant aveuglément pour des partis, quels que soient leurs candidats.

Que pensez-vous de la commission d'enquête sur la drogue ?
La commission d’enquête permettra de démanteler partiellement la mafia de la drogue et de réduire temporairement le trafic. Mais elle ne pourra jamais la stopper car la drogue est un business florissant. La commission a prouvé que même de la prison, la mafia continue de diriger le trafic. Le poids économique du trafic de drogue est énorme. Les Nations unies estiment qu’il y a environ 18 000 toxicomanes à Maurice. Même en baissant ce chiffre à 15 000 toxicomanes, qui n’achètent qu’une dose quotidienne de Rs 300, cela fait 4,5 millions par jour, 135 millions par mois et un strict minimum de 1,6 milliard d’argent sale non déclaré par an. Comme beaucoup de toxicomanes prennent deux doses par jour, c’est plus de Rs 2 milliards de chiffre d’affaires annuel non déclaré pour les trafiquants.
D’autre part, si la commission réussit à faire condamner des avocats, politiciens et autres criminels et que, parallèlement, la police continue à faire des saisies records de drogue, il faut réfléchir à ce qui se passera ensuite et anticiper. Le résultat sera une grave pénurie de drogue sur le marché. Les prix grimperont. La mafia s’enrichira. De même, la criminalité augmentera car les toxicomanes seront obligés de voler plus pour s’acheter la même dose. Ils seront comme des malades en manque de médicaments. Car la toxicomanie est avant tout un problème de santé, et non de criminalité. Il est essentiel de différencier le trafic de la drogue qui enrichit des criminels et la toxicomanie, qui concerne des malades victimes de ce trafic. Avec le système répressif actuel, au lieu de soigner les toxicomanes dans des centres de désintoxication et de réhabilitation, on les enferme en prison, qui est une université de la drogue. À leur sortie, ils sont plus agressifs et psychologiquement instables. Certains en sortent séropositifs. La plupart n’auront quasiment aucune chance de réinsertion avec un casier judiciaire les pénalisant pour trouver un emploi. Et ils recommenceront à voler pour se droguer. En mettant un toxicomane en prison, on l’enfonce encore plus dans sa maladie au lieu de le guérir.

Étant vous-même sur le terrain, notamment avec le CUT, pensez-vous qu'il y a une réelle volonté de combattre la drogue dans le pays ?
Le Collectif Urgence Toxida (CUT) est un regroupement d’Ong lancé en 2004 suite à la montée du sida et de la toxicomanie. En 2017, notre présence continue sur le terrain indique que la situation actuelle est très grave. J’espère bien qu’il y a une réelle volonté de combattre la drogue. Mais c’est la méthode utilisée qui conditionnera la réussite de ce combat.
À Maurice, toutes les mesures utilisées jusqu’ici pour combattre la drogue ont échoué. Depuis les années 80’, où quatre de nos députés se sont fait arrêter à l’aéroport d’Amsterdam avec 20 kg d’héroïne, jusqu’aux récentes prises records de la police, la drogue est toujours omniprésente. Sauf que maintenant, le nombre de toxicomanes est plus élevé et que le problème s’est nettement aggravé avec l’apparition de la drogue synthétique, qui a envahi le pays. Même la mafia traditionnelle, qui importe du “brown sugar” et du subutex, est dépassée par la drogue synthétique produite localement. C’est un produit chimique mélangé avec n’importe quel végétal compressé. Donc, on ne sait pas de quel produit chimique il s’agit et combien il y en a dans une dose. C’est pour cela qu’il y a de la mortalité ou des effets graves, où les gens deviennent comme des zombies.
Le gros problème, c’est que le synthétique, aussi addictif que le “brown sugar”, se vend à Rs 50, et est donc accessible aux jeunes. Après deux ou trois jours, ils ne peuvent plus s’en passer. Ce sont surtout les adolescents qui sont les victimes de cette drogue. Et il n’y a pas de centre de désintoxication pour les adolescents. À Rs 50 la dose, soit presque le prix d’une bière ou d’un paquet de chips, les jeunes s’achètent de la drogue synthétique à la place de gandia, qui coûte six fois plus cher et est plus difficile à trouver. Aujourd’hui, il y a une grave pénurie sur le marché des drogues dures. Plus on saisit les drogues, plus il y aura de gens en manque. Il faut distribuer de la méthadone, produit de substitution recommandé par l’Organisation mondiale de la Santé. Cela permet à un toxicomane d’aller travailler et de gagner de l’argent au lieu d’aller voler pour payer sa dose sur le marché noir. Ce que Gayan a fait est un crime. Depuis qu’il a arrêté le programme de méthadone, nous distribuons trois fois plus de seringues et les nouveaux cas de VIH/Sida ont augmenté de 20%.

Vous prônez la dépénalisation ?
Il faut être réaliste. Une Drug Free Society n’existe pas et la politique de “War against Drugs” à travers le monde a été un échec. La Global Commission on Drug Policy, qui regroupe d’anciens chefs d’État, de secrétaires généraux des Nations unies et des chefs de la police, comme Kofi Annan et Bill Clinton, reconnaît que le combat répressif contre la drogue a échoué et qu’il faut décriminaliser l’usage de drogues. Étudions ce qui se fait ailleurs. Comparons les résultats des pays qui ont instauré la peine de mort pour combattre la drogue et les pays qui ont pris des initiatives de dépénalisation et de contrôle de la vente de drogues, comme le Portugal ou l’Uruguay. Prenons l’exemple du subutex, qui est en vente légale en France et qui est illégal à Maurice. Un cachet coûte Rs 40 dans une pharmacie en France. Il est revendu à Rs 800 à Maurice. Pour un investissement de Rs 40, le profit est donc de Rs 760. La forte rentabilité du trafic de drogue enrichit tellement la mafia qu’elle peut corrompre politiciens, avocats, policiers, douaniers et gardiens de prison. Pour casser le trafic du subutex, légaliser sa vente dans les mêmes conditions qu’en France est une solution. Cela réduira de beaucoup sa valeur marchande et son intérêt pour les trafiquants. Pour combattre la drogue synthétique qui peut être mortelle, pourquoi ne pas rendre légale la consommation de gandia, comme c’est le cas dans de plus en plus de pays ? Il y a de grandes chances que cela débalancera le marché de la drogue, baissera la consommation des drogues synthétiques, de “brown sugar” et de subutex, réduira la criminalité et le chiffre d’affaires de la mafia. Si après un essai sur plusieurs années, on voit que ces mesures n’ont aucun résultat, on stoppe l’expérience. Pour le savoir, il faut avoir le courage de légaliser le subutex et réglementer la consommation de gandia. Ce sont deux mesures qui ont fait leur preuve dans d’autres pays. L’exemple de la prohibition de l’alcool aux États-Unis, en 1919, est instructif. Elle n’a pas empêché les gens de boire et a engendré son trafic illicite, enrichissant la mafia. La vente réglementée d’alcool a de nouveau été autorisée en 1933 car les autorités avaient compris que c’était moins nocif que son interdiction.

Que pensez-vous des allégations selon lesquelles les barons de la drogue financent les campagnes électorales ?
Allégations ? Pour nous, si vous êtes assez intelligent, c’est certain à 100%. Si moi, en tant que candidat indépendant, j’ai dû dépenser beaucoup d’argent, combien faut-il aux grosses alliances ? Une campagne électorale est un moyen facile de blanchir de l’argent, tout comme les paris aux courses et les casinos. D’ailleurs, les faits révélés en ce moment tendent à le démontrer. Une campagne électorale qui coûte cher est obligatoirement financée par de l’argent non déclaré. Tous les partis politiques qui ont reçu de l’argent soupçonnent que cet argent est sale. Mais sans cela, ils ne peuvent faire une campagne de la dimension des grosses alliances. Et la mafia, quand elle donne, elle s’attend à être couverte par les partis politiques. Donner de l’argent, c’est aussi contrôler la politique en même temps. Aujourd’hui, dans des pays, comme le Mexique ou la Colombie, le gouvernement ne contrôle plus rien. Je ne dis pas qu’à Maurice nous en sommes arrivés à ce point, mais il est certain que la mafia contrôle des employés à la douane, dans les prisons, dans la force policière, y compris l’ADSU… Et puis, c’est humain, quand vous avez un salaire de Rs 10 000 et qu’on vient vous offrir Rs 100 000, c’est tentant. Comment peut-on empêcher la mafia de contrôler le pays, surtout quand on est en difficulté économique ? On achète les gens. C’est ça le drame ! L’argent sale a envahi presque toute la société. On ne pourra jamais arrêter ce mécanisme. La solution, c’est de réduire les risques, comme le CUT le fait avec l’échange de seringues, voire en légalisant les drogues douces. Il faut simplement avoir le courage de le faire. Quand un produit est contrôlé, il est moins dangereux que quand il est illégal. Il faut commencer aujourd’hui, en 2017, à avoir des réactions d’adultes qui se basent sur des données scientifiques et sur les bonnes pratiques en cours ailleurs.