PÈRE PHILIPPE GOUPILLE (PRÉSIDENT DU CONSEIL DES RELIGIONS) : « Notre société traverse sa crise d’adolescence, avec ses révoltes, ses égarements... »

Au milieu des nouvelles peu reluisantes dont nous nous sommes abreuvés malgré nous au quotidien, le père Philippe Goupille nous parle de ces choses qui sont porteuses d’espoir : des enfants issus de milieux défavorables avec des rêves plein la tête mais aussi de cette cohabitation entre les diverses religions qui continuent de subjuguer les étrangers malgré les dérapages ponctuels. « Notre société traverse sa crise d’adolescence. Avec ses révoltes, ses égarements », observe l’ancien secrétaire de Jean Margéot. Selon lui, « une instabilité politique et sociale pourrait expliquer une certaine violence ». Il dit être d’avis qu’il nous faut des “role models”,  « des personnes qu’on peut admirer pour leur intégrité et leur intention de servir les autres, se servir eux-mêmes et non être servis ».

Vous êtes le président du Conseil des Religions depuis plusieurs années déjà. Qu’est-ce que cette instance a pu concrètement réaliser depuis son existence ?
Le Conseil des Religions a travaillé pour lutter contre le Sida sur une période de dix ans. Dans l’esprit des gens, le Sida était une punition de Dieu. Il fallait que les chefs religieux déstigmatisent l’opprobre qui planait sur le malade du sida. C’est un travail des hommes religieux. Nous avons travaillé main dans la main. On a été un peu partout sur le terrain, chez les pandits, les formations d’école de pandits, chez les imams, les prêtres catholiques pour leur montrer que ce n’est pas une malédiction de Dieu. Et, que le séropositif doit être accompagné et aimé. Cela a été une grande expérience. Nous sommes un peu comme des pompiers à chaque fois qu’il y a des problèmes sur le terrain, tels des conflits entre les religions. On va à la rescousse pour essayer d’éteindre le feu. Par exemple, il y a eu l’affaire Azaan, en 2008, à Quatre-Bornes; l’incident de Triolet avec l’église pentecôtiste (des pentecôtistes qui faisaient une session et des personnes sont venues lancer des pierres pour perturber la prière); l’affaire entre Mc Donald’s et un temple hindou; ou encore les inondations au Caudan. Nous sommes invités dans les usines, les bureaux, où il y a différentes religions pour un temps de prière. Avant les élections de 2010 et de 2014, nous avions écrit une lettre aux chefs religieux pour leur demander de ne pas pratiquer de la politique partisane dans les églises. Nous avons un cours “Peace and Interfaith Studies” à l’Université de Maurice qui est dispensé avec notre collaboration. Notre projet, c’est d’essayer de trouver des personnes dans les villages pour être des relais pouvant instituer de petits conseils des religions. Pour s’inscrire à ce cours, on n’a pas besoin d’être jeune, il n’y a pas lieu de détenir de grands diplômes. Les étudiants sont amenés à s’exposer à un lieu de culte qui n’est pas le leur. Notre grand projet, c’est de former suffisamment de personnes pour que dans toute l’île nous ayons des relais.

Qu’a-t-on perdu aujourd’hui pour qu’on ait besoin de telles personnes dans notre société ?
En effet, je pense qu’il y a un besoin. Prenez le cas de la tension autour du Metro Express à Résidence Barkly. C’est un prêtre de Beau-Bassin qui a tenté de faciliter le dialogue entre les habitants et les autorités. Comme Cassam Uteem aime le rappeler, autrefois, on vivait dans une cour et on partageait un briani avec le voisin, on offrait un cadeau de Noël… Il y a une proximité entre les habitants qu’on est en train de perdre. On n’est pas contre le progrès mais on a perdu l’habitude de rencontrer les autres. Les gens travaillent beaucoup et n’ont plus tellement de temps. Notre projet avec l’Université de Maurice va beaucoup plus loin. Nous estimons que même pour les fonctionnaires, les diplomates, les ambassadeurs, il est utile de connaître les religions des autres pour mieux faire son travail. Le cours est actuellement sanctionné par un certificat. D’ici l’année prochaine, nous passerons à un diploma avant de s'orienter vers un degree.

Le Conseil des Religions a récemment pris position sur la question de la drogue en déposant devant la Commission et en soumettant au gouvernement vos conclusions sur ce que disent les religions sur ce fléau. Pourquoi cette démarche ?
Aucun citoyen responsable ne peut rester indifférent devant un problème social qui fait éclater les familles et menace l’avenir de notre jeunesse. Les hommes religieux ont encore plus le devoir de s’en préoccuper et doivent apporter l’énergie spirituelle nécessaire pour combattre le fléau et trouver des chemins pour la réhabilitation des toxicomanes. Comment prétendre que je peux aimer Dieu, mais ne vois rien en passant à côté de la souffrance de mon prochain ?

Lors d’une rencontre avec la presse pour présenter vos réflexions sur la drogue la semaine dernière, vous avez aussi évoqué d’autres problèmes de société. Quelle est votre observation sur la manière dont évolue notre société actuellement ? Des cas de parricide, de fratricide… Diriez-vous que notre société va mal ?
Moi, je crois qu’il y a dans notre société beaucoup d’initiatives qui mènent au progrès. Il y a beaucoup de bonnes choses dans les relations entre les religions, les communautés. Mais, il y a aussi des maladies. La société est malade. Je pense que beaucoup dépendent des familles. Les familles souffrent beaucoup. Les parents ont du mal à transmettre les valeurs aux enfants. Je pense aussi qu’il faut des “role models” dans tous les domaines. Pas seulement en politique, mais dans l’éducation… Il nous faut des personnes que nous pouvons admirer pour leur intégrité et leur souci de servir les autres, se servir eux-mêmes et non être servis. Il nous manque cela ! Il faut retrouver ces personnes qui inspirent confiance. Une des souffrances de la société, c’est qu’il y a une perte de confiance dans les institutions, dans les hommes.

Comment faire pour retrouver cette confiance ?
Je parle beaucoup avec des familles et je pense qu’elles doivent faire des choix. Actuellement dans une famille, les deux conjoints travaillent car il faut bien sûr avoir une maison, éduquer les enfants… Mais, il y a des moments où on n’a plus le temps de dialoguer ou pour prier. Le dialogue et la prière n’existent presque plus dans les familles. Avec les réseaux sociaux, par exemple, qui prennent beaucoup de temps, on n’a plus le temps de s’écouter, de se parler. Je crois qu’on doit faire un gros travail au niveau de la famille de même que dans les écoles. Il ne faut pas seulement chercher le succès académique, mais essayer de développer toutes les dimensions de la personne humaine à travers le sport, les loisirs, la créativité artistique…

De l’autre côté, nous avons aussi été témoins, la semaine dernière, de la fois où une citoyenne qui, lors d’un atelier, a osé reprendre un ministre qui, au lieu de discuter du sujet précis au programme ce jour-là, passait son temps à attaquer son adversaire politique. Que vous inspire une telle attitude ?
Je pense que c’est important que chaque citoyen ait droit à la parole. Moi, j’admire quelqu’un qui utilise sa liberté d’expression non pas pour détruire, mais pour construire.

Quelle est la place de la foi et des valeurs dans les familles aujourd’hui ?
Je pense qu’il faut distinguer la religion et la spiritualité. Il me semble qu’à Maurice, il y a beaucoup de pratiques religieuses, beaucoup de rituels, de pèlerinages, de prières. Mais, ces pèlerinages et ces prières déstabilisent quelquefois ceux qui n’ont pas la foi. Il y a beaucoup de prières mais y a-t-il une action morale ? Est-ce que la moralité grandit ? Je crois que, dans chaque religion, il y a une dimension spirituelle. Il y a un grand philosophe, Teilhard de Chardin, qui dit : « Nous ne sommes pas des êtres humains qui font des expériences spirituelles mais nous sommes des êtres spirituels qui font des expériences humaines. » Dans toutes les religions peut-être, il y a beaucoup de pratiques. On initie les jeunes à une pratique cultuelle mais on ne leur fait peut-être pas découvrir la spiritualité profonde de la religion. La spiritualité, c’est ce qui s’adresse à l’esprit, à l’âme. Si nous sommes un être spirituel qui fait des expériences humaines tous les jours, nourrit-on la dimension spirituelle de notre être ? Ou contentons-nous de pratiques extérieures ?

Un exemple de la dimension spirituelle ?
Prenons l’exemple du film de Richard Attenborough, Mahatma Gandhi, où on voit ce dernier militer en Inde pour son pays. On sent qu’il y a dans son esprit un élan spirituel, une conviction qui fait qu’il peut affronter toutes les situations les plus conflictuelles et rester dans la paix. Pour moi, c’est un exemple extraordinaire. Je recommande d’ailleurs ce film. Cela montre comment la spiritualité d’un homme lui permet de rester toujours fidèle à son combat, et ce en respectant la paix, en étant non violent. D’où un homme tire-t-il ses ressources sinon de ce qu’on appelle le spirituel ? On ne peut pas dire qu’il passe ses journées à faire des prières ou des pèlerinages… Il y a une force spirituelle en lui. Jésus aussi avait une force spirituelle en lui. Ce sont des convictions profondes que nous recevons de notre foi et qui nous permettent d’avancer dans la vie, de ne pas abandonner la lutte pour les valeurs dans lesquelles nous croyons. Mère Teresa, de Calcutta, c’est un être profondément spirituel, qui pratiquait sa religion chrétienne. Cela ne veut pas dire qu’on abandonne les pratiques. Mais, il y avait une flamme en elle, soit l’amour des pauvres. Cette flamme, qu’elle tirait de l’Évangile, brûlait dans sa vie quotidienne et lui permettait de prendre des risques, d’avancer toujours plus loin, dans la même direction. C’est la spiritualité et c’est ce qui nous manque. C’est ce que les jeunes recherchent : un sens profond à leur vie. C’est ce qui manque peut-être dans notre formation académique. On cherche à réussir dans la vie. On met beaucoup d’accent sur la formation, les diplômes mais cultive-t-on profondément chez le jeune sa dimension spirituelle ? Lui donne-t-on des raisons de vivre ?

Quel regard jetez-vous sur l’actualité politique en général ?
Nous allons fêter les 50 ans de notre indépendance. Pour moi, notre société traverse sa crise d’adolescence. Avec ses révoltes, ses égarements… Dans l’adolescence, il y a toujours beaucoup d’instabilité. Il y a une instabilité politique et sociale qui pourrait expliquer une certaine violence.

La crise d’adolescence passera selon vous ?
Je pense que c’est à nous, les citoyens mauriciens, de prendre conscience que nous devons devenir des adultes. Je suis frappé de voir le manque d’esprit citoyen. On est dans le domaine du “Pas vu, pas pris”. Devant l’église, ici, (NdlR : Saint-Ange Gardien, Grand-Baie), il y a un feu rouge. Il y a 15 personnes par heure passent au feu rouge. Si en tant qu’habitant, je continue à passer au feu rouge, je me garde dans un “no parking”, je ne me soucie pas des autres ! On ne peut mettre un policier ici pour toute la journée. Est-ce que je prends ma responsabilité de citoyen ? Là où on doit beaucoup travailler, c’est sur la citoyenneté. Est-ce que j’aime mon pays ? Est-ce que je donne du temps à mon pays ? Par exemple, toutes ces campagnes sur la sécurité routière, en fait, cela fait appel à la responsabilité citoyenne. Si vous voulez rouler plus que la limite autorisée parce que vous savez qu’il n’y a pas de policiers, personne ne vous contrôlera… Mais, on ne peut construire la citoyenneté uniquement par les interdits. Il faut développer le sens de la responsabilité. Dans une de ses lettres pastorales, mon mentor, feu Cardinal Jean Margéot, avait écrit sur la responsabilité du citoyen : « L’homme responsable, c’est celui qui pense plus loin que son intérêt personnel et immédiat. » Pour moi, c’est très important. Par exemple, j’ai un problème d’eau, j’ai de l’argent, je m’achète un réservoir d’eau. Mais, cela ne suffit pas. Il faut que je m’intéresse à la fourniture d’eau dans tout le pays. Margéot disait encore : « L’homme responsable, c’est celui qui comprend qu’il est limité et qu’il a besoin des autres pour grandir. No man is an island. »
 
En tant que président du Conseil des Religions, avez-vous parfois le sentiment que les religieux sont considérés comme étant désuets par ceux qui se revendiquent de la société moderne et qui ne croient pas que les religions devraient y avoir leur place? En quoi les religions peuvent-elles être utiles dans notre société ?
Je pense que oui, dans un sens, parce que toutes les religions doivent faire ce que Jean XXIII a fait dans l’Église catholique : l’aggiornamento (le renouveau). On doit sans cesse se repenser et ne pas rester figé dans une manière de faire. Je crois que les religions ont un gros effort à faire pour se renouveler, pour parler un nouveau langage. Je pense que les religions peuvent mobiliser des énergies spirituelles. Le constat que je fais dans la stigmatisation du séropositif, c’est que les religions ont apporté quelque chose pour changer le regard des personnes. Les religions s’adaptent dans leur rituel, leur langage, plus lentement que l’éducation et la science car il y a le poids de la tradition. Il faut toujours avoir le discernement entre ce qui doit être gardé et modernisé. Je pense que la religion ne paraîtra jamais désuète si elle s’adresse au spirituel de l’homme. De plus en plus, dans le monde d’aujourd’hui, il n’y aura plus de pitié pour les hommes religieux qui ne sont pas congruents. C’est la seule manière pour eux d’avoir de l’autorité, d’avoir une influence. Son message et sa vie doivent être en harmonie. Seule la congruence aujourd’hui appelle l’autorité et le respect.

Quel âge avez-vous aujourd’hui père Goupille et quels sont les moments forts qui ont jalonné votre ministère sacerdotal ?
J’ai 76 ans. J’ai eu la chance d’être le secrétaire de Jean Margéot pendant 20 ans. J’ai vécu au cœur de l’Église. Je me souviens de la béatification du père Laval en 1979 à Rome. Cela a été un moment très fort pour toute l’île Maurice, pas seulement pour les catholiques. Je pense à la visite du pape Jean Paul II, quand il est arrivé à Marie-Reine-de-la-Paix, où il y avait 150 000 personnes accueillant ensemble un homme à la dimension internationale. Là, j’ai senti que c’est un pays qui accueillait cet homme et non pas seulement une religion. Pour reprendre la notion de congruence, c’était quelqu’un qui commandait le respect par ce qu’il faisait et disait. C’était un grand moment d’unité nationale. Les cardinalats de Mgr Margéot et de Piat ont aussi été des moments d’unité nationale. Les moments forts, c’est aussi quand l’Église catholique a suscité un élan d’unité nationale et de paix entre les diverses communautés.

Nous avons aujourd’hui notre cardinal qui remplit aussi le rôle de l’Évêque catholique en attendant la proclamation d’un nouvel Évêque. Quand pouvons-nous nous attendre à cette proclamation ?
Il y a une procédure très stricte avant cela. L’ambassadeur du pape, le Nonce apostolique, vient consulter certains prêtres et des Mauriciens en général. Il trace le profil de certains candidats (trois personnes) qui pourraient être évêque. Ces dossiers sont transmis à Rome.

Cette étape a-t-elle déjà été franchie ?
Je ne sais pas. C’est secret. Moi, si je suis consulté, je n’ai pas le droit de le dire. C’est pour éviter les pressions. C’est une procédure très discrète. Ces dossiers sont transmis à un organisme sous la supervision du pape qui choisit les évêques. Le pape étudie les dossiers et décide mais nous croyons qu’il y a quand même l’inspiration de l’Esprit Saint. Je pense qu’il faut laisser l’Esprit Saint jouer son rôle.

À côté des nouvelles peu réjouissantes qu’on entend au quotidien, y a-t-il aussi de belles choses dont vous êtes témoin dans notre société et qui vous donnent de l’espoir pour notre pays ?
Il y a un mois de cela, j’ai animé une session dans un quartier de Grand-Baie qui est très pauvre, où il y a beaucoup de trafics de drogue et des cas de prostitution. Avec le père Grégoire, nous avons essayé de demander aux jeunes de ce quartier s’ils avaient des rêves. Et, nous avons été surpris de voir le nombre de jeunes de 15 ans,16 ans, monter sur l’estrade pour parler de leurs rêves. Ils avaient aussi beaucoup de talents. Il y en a qui voulaient être chanteurs, d’autres cuisiniers, professeurs… Ils avaient tous un rêve et ils s’exprimaient très bien. Pour moi, les jeunes d’aujourd’hui rêvent beaucoup plus qu’avant. Ils sont en contact avec toutes sortes de possibilités pour construire leur vie que nous n’avions pas à l’époque. À quoi pouvait-on rêver : professeur, avocat, médecin. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’avenues pour les jeunes. Le défi, c’est qu’il faut trouver des personnes, éducateurs, parents pour les encadrer et les aider à réaliser leurs rêves. Un signe positif, c’est qu’aujourd’hui il y a beaucoup de formations dans tous les domaines accessibles à Maurice. Pas besoin d’aller à l’étranger. Un autre signe positif, c’est que plus de personnes viennent à Maurice pour essayer de comprendre comment cette cohabitation entre religions continue à exister sur un territoire aussi petit. J’étais récemment interviewé par KTO et ils ont été frappés par cette possibilité d’exister pacifiquement malgré les dérapages. Bien sûr, tout n’est pas parfait. Pour moi, c’est une grande richesse qu’il ne faut absolument pas perdre.