PHILIPPE PIGUET, Commissaire d'exposition indépendant : Serge Constantin n'était pas un peintre renfermé sur Maurice, mais un artiste ouvert sur le monde

Philippe Piguet est celui qui a réalisé la rétrospective Serge Constantin qui se tient actuellement au Plaza, à Rose-Hill, dans le cadre de la célébration de la naissance de l'artiste mauricien. Nous sommes allé le demander Philippe Piguet, qui est par ailleurs critique d'art, de nous parler de cette exposition et de nous partager ses réflexions sur l'art et les artistes à Maurice.

Comment devient-on Commissaire d'exposition indépendant, et j'insiste sur le dernier mot ?
C'est une formule consacrée dans le monde international de l'art qui signifie que je suis totalement free-lance. Par ailleurs, j'ai une histoire de famille artistique, puisque je suis l'arrière-petit-fils par alliance de Claude Monet, dont mon arrière grand-père par le sang avait acheté le tableau « Impression au soleil levant ». Il s'est par la suite séparé de sa femme qui a vécu avec Monet, c'est vous dire d'où je viens artistiquement. J'ai par la suite récupéré cet héritage, non pas par la création, mais en devenant critique d'art, après avoir étudié son histoire et après avoir été enseignant en lettres. Mon terreau c'est une histoire attachée à l'impressionnisme.

Avec ce « lourd » héritage, vous auriez pu être peintre…
Surtout pas, je ne veux pas faire cet affront à l'art ! Ce n'est pas mon truc. Le mien c'est de regarder l'art, d'en parler. Ce que j'ai développé depuis quarante ans, c'est de devenir critique d'art et, en cette qualité, entre autres, commissaire d'exposition. C'est ma passion, ma respiration, ma vie.

Dans le monde actuel de l'image instantanée, trafiquée, manipulée sur les réseaux sociaux, l'art a-t-il encore sa place ?
Bien sûr. L'art a d'autant plus sa place qu'il procède de l'artefact. Donc de quelque chose qui est de l'ordre d'une création matérielle imaginaire, manipulée, transformée. L'art n'est pas une nécessité organique, c'est une fabrication intellectuelle qui procède d'une nécessité de pensée. L'art a toute sa place dans le monde et je pense même, en parlant de Maurice, que son grand problème est l'absence de prise en compte par les autorités publiques de l'indéniable nécessité de l'art. Un pays sans art est un pays sans âme, qui va se cantonner uniquement à une économie ponctuelle de faits et gestes que l'histoire ne retiendra jamais. Alors que l'art est le vecteur de fondations mémorielles d'un pays. Qu'est-ce qui nous reste des Egyptiens ? L'art, d'abord et avant tout. Je place l'art en amont de toute activité humaine.

Est-ce qu'on est conscient de ce que votre affirmation a de vraie dans notre monde ou tout est régi par l'économie ?
Evidemment qu'on en est conscient. Peut-être moins à Maurice et dans d'autres endroits du monde, à cause d'autres paramètres plus prégnants. Mais fondamentalement on le sait et l'exposition de Constantin en est un signe indéniable quand j'entends les commentaires des visiteurs découvrant ou redécouvrant ce peintre mauricien qui ouvre les horizons de l'esprit.

Peut-on dire qu'il y a une faim pour l'art à Maurice qui n'est pas nourrie ?
Je le pense et l'exposition de Constantin, qui a déjà accueilli plus d'un millier de visiteurs, est un signe de cette demande. Et cette faim pour l'art, comme vous dites, n'existe pas qu'à Maurice. Peut être qu'elle n'est pas très perceptible ici, mais elle existe et je pense qu'elle ne demande qu'à éclore. On assiste depuis la fin du vingtième siècle à une dynamique, peut être sans précédent, en faveur de l'art au niveau mondial. J'espère qu'un jour, pas trop éloigné dans le temps, Maurice va comprendre que la dynamique de l'art est essentielle et fait partie de manière substantielle de l'énergie même de l'homme.

Comment avez-vous découvert l'existence et l'œuvre de Serge Constantin ?
J'avais connu le précédent directeur de l'Institut français de Maurice, Jean-Luc Malin, en Corée du Sud et il m'a invité à participer à une exposition d'art contemporain à Maurice, en 2005. A cette occasion, il m'a parlé du projet de monter une exposition pour le centenaire de la naissance de Serge Constantin. J'ai vu le dossier et j'ai découvert le travail de Constantin que j'ai trouvé de qualité et j'ai donné mon accord de principe à condition que je sois en phase avec ses enfants qui voulaient monter cette exposition. J'ai rencontré Rachel et David Constantin et le courant est passé magnifiquement bien. Et quand je suis allé à Belle-Etoile, dans l'atelier de Serge, je me suis retrouvé dans une situation qui m'est familière.

Comment avez-vous fait, en ne connaissant pas l'œuvre de Serge Constantin, pour choisir parmi plus de 2000 pièces qu'il a laissées, les cent meilleures ?
Ça, c'est le travail du critique d'art fait en toute objectivité. Avec « l'autorité critique » qui est la mienne, c'est-à-dire la culture que j'ai de regarder. Quand je regarde « Marée basse à Mahébourg », un travail complètement abstrait de Constantin, reviennent à ma mémoire des souvenirs d'échange avec un peintre dans son atelier, des discussions avec une autre peintre et amie, mes cours, mes goûts personnels, etc.

… vous êtes en train de dire que l'appréciation d'une œuvre d'art naît de sa rencontre visuelle avec celui qui la regarde. Rencontre qui suscite chez ce dernier une émotion ou évoquent des souvenirs qui créent un lien entre l'œuvre et celui qui la regarde ?
Tout à fait. Regarder une oeuvre, c'est peut-être entendre toutes les voix qui la composent. Vous avez dit évoquer, qui signifie extraire une voix de quelque chose. Je sais que si un tableau m'interpelle, c'est qu'il va évoquer quelque chose en moi : un élément de ma culture, de mon expérience, de mon vécu, d'un sentiment, d'un ressenti d'un texte lu ou d'une parole entendue. Ce complexe de voix va me retenir et me faire penser que l'oeuvre est intéressante. Pour en revenir au choix, il faut dire qu'au fil de temps, j'ai appris Constantin et j'ai croisé cette sélection avec des discussions avec David et Rachel et d'autres personnes qui l'avaient connu, des textes qui avaient été écrits sur lui, etc. Bref, je me suis immergé dans son univers, dans le contenu esthétique. Je n'avais ni l'idée, ni la capacité de faire une rétrospective chronologique dans la mesure où beaucoup d'œuvres de Serge Constantin ne sont pas datées. Le mieux c'était de mettre en lumière la qualité de son œuvre.

Peut-on dire que votre sélection est la quintessence de l'œuvre de Serge Constantin ?
J'espère que j'en ai tiré l'essentiel. J'espère avoir montré ce qui fait la verticale de cet artiste : son rapport à la nature. C'est d'abord et avant tout ce qui le gouverne le rapport de l'homme à la nature. Ensuite, évidemment, du religieux fervent qu'il était, dans une transposition de cette relation de l'homme à la nature vers une relation homme à Dieu dans son rapport au monde.

Pourquoi avoir choisi le titre « Couleurs du Monde » pour cette exposition ?
Tout d'abord parce que Serge Constantin est un coloriste, un fort coloriste. Ce qui m'intéressait aussi, c'était de bien mettre en exergue cette notion du monde, parce que Constantin est allé dans le monde. Il a vu beaucoup de cultures, de paysages qui nourrissent son œuvre. Quand il peint le Peiter Both, c'est aussi l'image universelle de la montagne et de ce rapport de l'homme à la nature. Sa vision n'est pas seulement mauricienne, elle est portée par l'expérience de l'homme qui a été dans le monde. D'où le titre de l'exposition. Serge Constantin n'était pas un peintre renfermé sur Maurice, mais un artiste ouvert sur le monde.

Vous êtes donc un Commissaire d'exposition satisfait de son dernier travail ?
Oui. Je ne cacherai pas que j'avais quelques appréhensions par rapport à des problèmes d'ordre logistique et matériel, compte tenu du fait qu'au début on ne savait pas où on allait. Les premiers espaces ne convenaient absolument pas. Puis les choses sont arrivées comme il le fallait avec une aile du Plaza agencée pour accueillir l'exposition. Il fallait mettre en place les éléments nécessaires pour me permettre de travailler dans les mêmes conditions qu'au musée des Beaux-Arts de Paris ou ailleurs en France. Je suis arrivé à mes fins parce que j'ai eu pour interlocuteur David et Rachel et toute une équipe autour. Le jour du vernissage, quelqu'un m'a dit : « mais c'est magnifique. Je croyais qu'on allait accrocher quelques tableaux comme d'habitude. Là c'est une vraie exposition comme on peut en voir ailleurs dans les grandes villes du monde. »

Cette exposition vous a donné non seulement l'occasion de découvrir Serge Constantin, mais aussi le paysage artistique et culturel mauricien — qui, selon certains, est d'une grande pauvreté. Quel est le regard que vous jetez sur ce paysage ?
Tout comme il y a une envie d'art, il existe une réalité artistique avec ses carences à Maurice. Il y a d'abord carence de lieux institutionnels, car il est important que l'Etat ne laisse pas l'exclusivité de la promotion de l'art au privé. C'est dans cette conjugaison entre le public et le privé que l'art trouvera tout son bénéfice. J'ai eu l'occasion d'aller dans des ateliers, de rencontrer des artistes : il y a le noyau des aînés, c'est important, c'est un socle. On ne peut pas ignorer l'art du passé qui avait une dynamique qu'il faut entretenir et favoriser. Il me semble avoir aperçu une potentielle dynamique auprès de quelques artistes que j'ai pu visiter à Maurice, comme Firoz Ganty, Salim Currimjee, Fabien Cango, Jocelyn Thomasse et Gaël Frojet. Il y a quelque chose, une dynamique possible. Il faut que cette dynamique se régénère, s'admettre entre générations sans demander aux jeunes de faire des copies conformes des aînés, surtout pas. Il n'y a rien de pire que de faire de l'impressionnisme après l'impressionnisme ! Il faut faire avancer les choses et ne pas se contenter d'attendre le bon vouloir des autorités. C'est aux artistes de bouger, de s'organiser, de se manifester et de faire savoir que l'art est vital pour eux. L'histoire de l'Art est faite d'actions qui viennent du monde des artistes. C'est vital pour eux de bouger, d'une manière ou d'une autre, de ne pas être la pâle copie de ceux qui les ont précédés, mais qu'ils soient dans une invention, dans une remise en question permanente. Comment l'art avance-t-il dans l'histoire ? Par des remises en questions, parfois violentes, mais nécessaires.

Etes-vous en train de me dire que vous n'avez pas senti suffisamment de ce sentiment de révolte chez les artistes mauriciens ?
Je n'irai pas jusque-là parce que je n'ai pas vraiment rencontré l'ensemble de la scène artistique locale. Chez ceux que j'ai pu voir, j'ai noté, quand même, des volontés de faire différent et c'est déjà très bien. L'histoire de l'art est faite de commotions qui font qu'elle avance : elle se nourrit de ça. La remise en question à tous les niveaux doit être un questionnement ordinaire, naturel chez l'artiste. Vous avez utilisé le terme pauvreté dans votre précédente question. La pauvreté culturelle de Maurice, je la constate indéniablement sur le plan institutionnel. Il n'y a pas un musée de peinture et de culture à Maurice où j'ai vu et compris des énergies, des volontés et des artistes intéressants qui peuvent constituer le fonds d'un musée d'art moderne et contemporain. Je ne pense pas que la cause est perdue, il faut que tout s'organise dans une bonne synergie entre tous les partenaires sans évacuer les rivalités, les antagonismes, les discussions, les contradictions et les violences verbales. Il faut suivre l'exemple de Serge Constantin qui était un artiste ouvert au monde sans jamais renier son origine. Or, la conjugaison du local et du global est pour moi ce qui permet à l'homme de trouver sa place en général.

Si je vouis devriez adresser un message aux artistes mauriciens sans langue de bois…
… sans langue de bois et tout en me demandant si je suis à même de pouvoir leur apporter un message, je dirais : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », pour citer Lavoisier. Et c'est dans cette magnifique transformation que l'art peut nous apporter et apporter quelque chose. Il faut que les artistes transforment fondamentalement les questionnements esthétiques, économiques, sociétaux et individuels. Je crois très fort qu'une société existe d'abord et avant tout par la capacité que l'art puisse s'exprimer, car tout ce qui reste de l'histoire des hommes c'est ce qui a trait à la fabrication, à la création de l'œuvre. Je veux espérer que la petite pierre que nous venons de poser avec la rétrospective Serge Constantin…

… je peux vous assurer que cette petite pierre a déjà fait l'objet d'une très grande couverture médiatique…
… ma fierté de critique d'art français sera d'avoir, avec beaucoup d'autres ayant travaillé sur ce projet, pu amener cette dynamique. Notre travail aura servi à quelque chose.

Est-ce que l'exposition de Serge Constantin va rester confinée à Maurice ou aller à la rencontre du monde ?
Elle devrait, pourrait se faire ailleurs, sans problèmes. Je vais tout faire pour que l'exposition de Constantin ou quelque chose qui vienne d'elle trouve un écho en France ou ailleurs par toutes sortes de canaux. Mais il faut aussi que l'Etat mauricien soit intelligemment partenaire à la promotion de l'art mauricien hors de Maurice, qui n'est pas la seule responsabilité des artistes.

Est-ce que vous reviendriez à Maurice pour ajouter à la pierre créée par l'exposition Constantin ?
Si la matière m'est donnée et que je la juge intéressante à mon écho et que cela puisse contribuer à poursuivre le travail fait avec l'exposition Serge Constantin, je reviendrais très volontiers. Je voudrais encourager tout un chacun à considérer qu'il n'y a pas de culture sans art et que, surtout, il n'y a pas de société sans art. A Maurice, comme ailleurs, l'art doit être mis en exergue pour que les Mauriciens trouvent leur âme dans cette quête d'identité qui est la leur, en même temps que leur place dans le monde. C'est pour cette raison que, je le souligne une fois encore parce que c'est important, nous avons appelé l'exposition Constantin Les couleurs du monde.