En invitant Pieter Hugo à exposer, donner une conférence et animer un atelier avec des photographes de Maurice, l’Institut d’Art contemporain de l’océan Indien (ICAIO) invite à s’interroger sur la relation que nous entretenons avec toutes ces images qui nous sont continuellement bombardées et instillent nombre de clichés dans nos esprits. Pieter Hugo bouscule les clichés.
Dans The journey, un catalogue présent aux côtés de la collection de livres de Pieter Hugo, l’artiste sud-africain propose une cinquantaine de photographies des passagers d’un avion à bord duquel il a voyagé de nuit, prises à leur insu alors qu’ils dormaient d’un sommeil profond. Dans un préambule, Pieter Hugo rappelle cette triste réalité bien actuelle, qui fait que nous sommes chaque jour pris en photo ou filmés sans le savoir, à l’instar de ce Londonien qui a été pris par CCTV en moyenne 300 fois par jour. Lui-même a photographié ces passagers avec un appareil à infrarouge, ce qui donne des sujets comme enveloppés d’une gaze ou d’une brume, à la manière des images de la guerre d’Irak vue par les soldats américains qui montraient pour la première fois cette forme de perception du monde.
Et de penser au lien étroit qui associe aujourd’hui photographie et surveillance, photographie et complexe militaire. Dans l’avion, ces images prises à l’insu de leur sujet les montrent abandonnés au sommeil dans l’inconfort du siège d’avion, amenant des poses bizarres. Où se situe la frontière entre vie privée et vie publique dans cette démarche ? Ces images touchent à une forme de vérité pure dans la mesure où non conscient d’être regardé, le sujet ne modifie pas son apparence en fonction de l’objectif. Mais le prix de cette vérité  est la violation de l’intimité d’un être et la création d’une image de lui-même dont il n’est même pas conscient, et qu’il ne pourrait voir autrement.
Ce travail précis tient du paradoxe dans la production de Pieter Hugo, dont la plupart des portraits sont basés sur des poses appuyées et parfois considérablement mises en scène, à l’instar de ce couple homosexuel sud-africain en habits traditionnels amoureusement allongés dans un lit nuptial regardant l’objectif avec un air de défi (à voir dans le livre de KIn). Sommes-nous voyeurs quand Zakaria Salifu prend la pose devant la vaste décharge de matériel informatique usagé, fumante et polluante d’Accra, au Ghana, où il trouve de quoi vivre en ramassant des déchets informatiques qui peuvent être valorisés ? Dans un tranquille déhanché, son regard direct est neutre, mais on croit y deviner l’intention d’un sourire ou d’un sentiment de fierté.
Brumes, rivière en arrière-plan, ciel et habitations à l’horizon : tout est gris et délabré dans cet environnement, et les fumées noires des pièces électroniques qui brûlent pour en extraire les métaux, illustre le danger que représente le lieu. Pourtant ce jeune homme, debout, présenté dans la première pièce surgit du chaos, lumineux, avec ses chaînes en argent et son allure relativement décontractée, nous indiquant que dans cette désolation tout repose les humains. Plus loin, sur la vidéo de Permanent error, titre de l’exposition qui a résulté en 2011 de ce travail, les alter ego de ce jeune homme se fixent devant la caméra pendant un temps suffisamment long pour que nous en éprouvions de la gêne et ressentions ce sentiment irrationnel d’être nous-mêmes pris au piège du voyeurisme, comme si le sujet par son insistance nous prenait lui-même en flagrant délit, alors qu’en réalité il a seulement regardé le cameraman dans un autre temps. Nous sommes gênés, mais que faisons-nous de cette réalité incarnée de la pauvreté lorsque nous bazardons nos vieux ordinateurs ?
Le portrait d’un enfant blond à l’apparence soignée nous plonge aussi dans un océan de perplexité. Nous regardons cet enfant qui ne sait peut-être pas lui-même ce qu’est l’acte de voir. S’il sait être regardé et photographié, étant aveugle ou malvoyant, l’idée vous effleure qu’il ne puisse se figurer en quoi consiste cet acte, que de manière abstraite. De ce regard à la pupille exagérément dilatée et de cette expression tout en retenue, se dégage une tension faite d’incrédulité et d’un sentiment d’incompréhension.
Un autoportrait et le portrait d’une femme sont extraits de la série There’s a place in hell for me and my friends. Par un procédé de retouche numérique, le photographe convertit des images en couleur, en noir et blanc, où par exemple les sujets dits « blancs » ont soudainement une peau noire d’une étrange brillance. Rien à voir ici avec les bouffonneries grotesques des comédiens qui se passaient le visage au cirage. Ici, le regard droit et la pose de face nous interrogent sur cette conception d’un monde divisé entre noirs et blancs. Les canons habituels sont bouleversés et l’évidence de l’absurdité de cette classification basée sur une pseudo-couleur de la peau, purement noire ou blanche, s’impose dans toute sa splendeur. En trafiquant la pigmentation de ses portraits, Pieter Hugo nous interroge sur ce que la pigmentation nous dit de nous et de ceux que nous regardons. Prégnante dans l’Afrique du Sud post-apartheid, la question ne l’est-elle pas tout autant dans notre société pigmentocratique où le comportement social est le plus souvent guidé par ce type de lecture ?
Même le collecteur de miel du Ghana nous interroge sur les clichés que nous avons en tête lorsque nous découvrons cet homme à la tête couverte d’un sac noir troué, comme certains prisonniers dans des camps militaires contemporains. Rien n’indique qu’il collecte du miel sauvage, tout porte à croire qu’il revêt une tenue de camouflage guerrière… Pieter Hugo ne cesse de bousculer nos clichés, nos habitudes visuelles, comme avec cette jeune fille albinos, aux traits africains et à la peau rosée. Le jeune homme à la casquette paraît d’une tranquillité et d’une sagesse surprenante dans cet ensemble.
L’autre vidéo présentée est un clip complètement déjanté, réalisé avec le rappeur Spoek Mathambo, qui chante lui-même devant la caméra vêtu d’un costume blanc et muni d’un mégaphone, une version très personnelle de She’s lost control sur un fond de house music très rythmée. Un cimetière, un enfant qui dit non à une tête de mort, des bandes de jeunes en transe ou en prise aux drogues qui dansent bizarrement. Là encore, la question de la pigmentation est posée avec ce personnage fou qui se blanchit en se couvrant d’un liquide épais. À la fin, les gens le battent tel un mauvais démon. Consulter les ouvrages présents sur place permet de découvrir des travaux plus anciens, comme The hyena and the other man, sur l’exubérance des comédiens de Nollywood, l’horreur des marques laissées par le génocide du Rwanda dix ans après, et des centaines de portraits qui questionnent notre regard sur l’Afrique.