Depuis deux ans qu’il a pris les fonctions de président de la Société royale des Arts et des Sciences, Pierre Baissac s’évertue à moderniser cette institution, qui hérite de la tradition scientifique du XIXe siècle, pour la faire véritablement entrer dans le XXIe siècle. Son obsession : intéresser les jeunes chercheurs et attirer de nouveaux membres. Après des changements de statut, une publication remodelée, la révision des règlements de l’inscription à la colonne Liénard, la société savante passe dans quelques semaines à l’événementiel, avec les premiers événements autour des 300 ans de Pierre Poivre.

Vous appelez à une remise en question du rôle et des activités de la Société royale des Arts et des Sciences (SRAS) dans le dernier numéro de son « Journal », comme on l’appelle désormais. Pourquoi cette réflexion est-elle nécessaire ?

Elle est vraiment nécessaire en regard de l’histoire de la Société royale et sa raison d’être à l’origine. L’ancêtre de la Société royale des Arts et des Sciences a été créée en 1829, par des scientifiques et des naturalistes ou de grands passionnés de faune et de flore mauricienne. Il y avait naturellement des personnalités telles que les naturalistes Wenceslas Bojer ou Louis Bouton ou telles que Julien Desjardins, propriétaire terrien profondément intéressé par la faune marine. Ils ont jugé nécessaire de propager et partager leurs connaissances pour faire prendre conscience de toutes ces richesses au plus grand nombre. Mais, à cette époque, les institutions de recherche, comme aujourd’hui l’université ou la chambre d’agriculture, étaient inexistantes. Ces personnes faisaient de la recherche scientifique et de la documentation à leur propre compte. Ces débuts ont été très actifs et dynamiques. Julien Desjardins avait constitué une très vaste collection de la faune marine, qu’il a donnée à la garde de la Société royale, et qui a pendant très longtemps été entreposée dans l’ancien collège Royal de Port-Louis.

En 1878, comme elle commençait à manquer d’espace, la Société royale a approché le gouverneur pour l’inciter à créer un musée et une bibliothèque nationale, ce qui a abouti à la construction du Mauritius Institute, qui regroupait les associations d’histoire naturelle, et où la collection Desjardins a été transférée. La Société royale avait un siège permanent à son conseil d’administration. Elle a aussi tellement développé la recherche et la technologie pour la culture de la canne à sucre, qu’il a fallu séparer ces activités, et en faire la chambre d’agriculture.

Vers 1860, elle a aussi poussé à la création d’un collège d’agriculture. Et un siècle plus tard, il a été jugé nécessaire de créer l’université de Maurice, qui était au départ une sorte d’extension du collège d’agriculture à d’autres domaines. Avec le secteur de la recherche, qui s’est développé par la suite, à travers par exemple le MSIRI, l’institut océanographique et différentes organisations de recherche spécialisée, la Société royale s’est retrouvée petit à petit complètement dépourvue de ses fonctions initiales… Ses activités étant bénévoles, elle n’avait ni les moyens ni les ressources financières d’entreprendre les travaux que les institutions de recherche pouvaient en revanche mener. Active jusqu’aux années 70, elle a ensuite connu un vide de sens…

Même si elle a été une sorte d’incubateur d’idées à ses débuts, n’arrive-t-elle pas aujourd’hui à un stade où soit elle change soit elle disparaît ?

Justement ! Elle n’arrivait plus à recruter de jeunes membres. Avec un tel passé, il est difficile de se remettre en cause, de sortir de sa zone de confort, du petit train-train des réunions de comités et des publications occasionnelles. Arrivé à un certain moment, il faut se dire : ou on a le courage de changer ou on laisse mourir ! Heureusement, il y a six ans, nous avons formé un nouveau comité avec Gérard Bax, qui a assuré une présidence beaucoup plus dynamique. Nos statuts étaient complètement vieillots et risquaient de nous empêcher d’avancer… Nous les avons modernisés. Un des facteurs de paralysie était le système d’élection au comité. On envoyait chaque année une circulaire aux membres de la société, avec les noms de tous les membres de l’association et de ceux du comité sortant. S’il y avait eu deux ou trois activités par an, qui n’enflammaient personne, l’ancien comité était reconduit comme dans une routine. Avec ce système, il n’y avait pas de candidature. Les membres avaient juste à cocher dix ou quinze noms dans les listes, ce qui faisait qu’une personne, qui ne désirait pas spécialement en faire partie, pouvait être élue contre son gré !

Nous avons donc instauré un appel à candidatures. Gérard Bax avait hérité de pas mal de membres de l’ancien comité mais quand j’ai été élu il y a deux ans, c’était par vote, et ça encouragera à se porter candidat. Nous avons aujourd’hui un comité d’administration plus jeune avec des idées nouvelles. Si on ne va pas au-delà des frontières établies, on devient des vieux croutons qui se complaisent dans la routine.

La Société royale a fait parler d’elle l’an dernier pour les 200 ans de la naissance de Nicolas Pike. Puis plus récemment pour le projet d’inscriptions sur la colonne Liénard…  

La nouvelle proposition d’inscriptions sur l’obélisque Liénard du Jardin des Pamplemousses remonte à trois ans. Les procédures établies par Liénard lui-même n’étaient plus vraiment respectées, et de toute façon, elles ne répondaient plus aux exigences modernes. Le contexte environnemental a tellement changé ! Donc avant d’examiner des candidatures à l’inscription, il fallait tout revoir, avec des critères nouveaux et une vision nouvelle. J’ai soumis mon rapport il y a deux ans, et la procédure a suivi son cours…

Mais mon grand problème était que la société royale était en passe de se réduire à une peau de chagrin… Comment attirer et intéresser des jeunes et ne plus se contenter d’une ou de deux causeries avec quelques ronds de cuir ? Comment redynamiser la réflexion et redevenir une source d’idées ? Nous ne pouvons entreprendre de recherche mais nous pouvons toujours être un poste d’observation, une source de réflexion et une force de proposition.

Avec les nouveaux statuts, le mandat du président s’étend sur deux ans au lieu d’un, et peut être renouvelé une fois. Un président ne peut pas, en un an, faire adopter ses idées et les mettre en place. L’allongement du mandat a permis de travailler sur une vision et une série d’activités, dont l’obélisque Liénard, qui nous offrait l’occasion d’adapter une institution de la société royale du XIXe siècle aux besoins cadre environnemental du XXIe siècle… N’oublions pas que nous vivons actuellement dans une crise majeure de la biodiversité, avec la sixième extinction mondiale de masse, la seule dont l’homme soit clairement et entièrement responsable.

Justement, sur le fond, quels sont les principaux axes de ces changements ?

Quand on parle d’histoire naturelle aujourd’hui, on entre obligatoirement dans des questions de changement climatique, de pollution, de biodiversité, en résumé : tout ce qui affecte notre environnement naturel. Notre activité ne se situe pas beaucoup dans le domaine artistique et notre vraie raison d’être est liée aux sciences naturelles. Par exemple, Alexandra Caude a récemment donné une conférence sur les questions éthiques liées aux sciences et à l’intelligence artificielle. Elle a rappelé par exemple que le robot Sophia — c’est-à-dire une “personne” entièrement artificielle — est entrée à Maurice l’an dernier avec le passeport et la nationalité saoudienne. Un robot peut-il avoir une nationalité comme une personne ? N’y a-t-il pas là une transgression du monde naturel ? Ce genre de réflexion entre tout à fait dans le cadre de nos activités, et nous pouvons ouvrir de plus en plus ce genre de débats.

Et puis nous nous appuyons sur la vénérable société qui a une longue histoire derrière elle. Par exemple dans une publication de 1834, nous avons eu connaissance d’un site fossile potentiellement plus intéressant que Mare-aux-Songes ! On devrait prochainement le déclarer au National Heritage Fund et y entreprendre des fouilles plus structurées… Un autre exemple : les travaux sur la faune endémique des reptiles auraient été impossibles sans la base documentaire et les artefacts de la société royale. Toute restauration de n’importe quel organisme et toute étude de l’environnement seraient impossibles ou incomplètes, sans les publications, les rapports et “proceedings” de la Société royale, qui remontent à plus d’un siècle.

Mais vos archives et votre bibliothèque sont toujours entreposées dans les réserves du Blue Penny Museum, et donc quasi-inaccessibles ?

Après le festival Pierre Poivre, la priorité des priorités sera de trouver des locaux suffisamment grands pour héberger notre bibliothèque. La première clause de nos statuts est de rendre notre bibliothèque disponible à nos membres et à la demande du comité, au public en général. Il y a un an et demi, quand Guy Rouillard est décédé, un mécène a acheté sa bibliothèque pour nous la remettre : environ 450 livres qu’on a catalogués, référencés, tamponnés et traités contre les insectes. J’ai fait livrer 21 cartons aux archives du Blue Penny Museum. Et là, ce sont les règles de sécurité de la MCB qui s’appliquent : on ne peut les consulter qu’en présence d’un gardien, ce qui ne favorise pas les longues investigations.

Pour nos conférences, nous dépendons du MSIRI, qui nous prête gentiment sa salle mais seulement aux heures ouvrables, le mercredi après-midi. On ne peut donc avoir un public de gens qui travaillent… Comme nous ne pouvons avoir de réunion de comité le soir : je n’ai que des retraités qui viennent ! Nous avons aussi une collection de tableaux extraordinaire par des peintres tels que Serendat de Belzim ou Washington, etc, que nous aimerions évidemment exposer. Mais j’aimerais aussi que les enfants puissent entrer dans nos locaux pour comprendre la formation géologique de Maurice avec tous les types de pierre, grâce à une exposition.

Avez-vous approché le Rajiv Gandhi Science Centre ?

Nous voulons rester autonomes, avons engagé des discussions avec le secteur privé pour qu’il finance des locaux dont nous aurions une totale liberté de gestion. Au Musée d’histoire naturelle à Paris, dans le bâtiment consacré à la botanique, il existe une exposition qui explique comment fonctionne une plante. L’herbier de Maurice devrait jouer ce rôle, et j’aimerais que la société royale serve à ce genre de chose. Il y a cinq ans, on voulait que l’herbier soit intégré à l’université mais il tombe finalement sous le ministère de l’Agro-industrie et reste sans vision. Les musées à Maurice sont aussi à la dérive parce qu’ils n’ont plus de vision.

Pourquoi la Société royale a-t-elle été séparée du Mauritius Institute ?

Nous avons eu nos locaux là-bas pendant une centaine d’années, de 1888 à 1980, où on nous a mis dehors avec de nouvelles lois. J’essaie d’approfondir et je n’arrive pas à comprendre. Nous étions sur le board du Mauritius Institute. La Société royale en 1966 a recommandé au gouverneur de créer un comité consultatif pour le Jardin de Pamplemousses, ce qui a été fait, et nous y avions bien entendu un siège. Ensuite, un acte de loi a instauré le Pamplemousses Botanical Garden Trust sans nous.

N’est-ce pas dans l’île Maurice indépendante, une manière de rompre avec les institutions qui ont une origine coloniale ? 

Je pense qu’il y a de ça, et je comprends tout à fait que le passé historique puisse gêner.

Dans le dernier Journal de la Société royale, on découvre des articles réalisés par des scientifiques reconnus dont les recherches sont très actuelles… Or on garde l’image d’un club un peu poussiéreux de vieux érudits qui se retrouvent entre eux…

J’essaie de casser cette image, notamment à travers ce Journal que vous évoquez. À l’origine, la publication de la société s’appelait Transactions of the Royal society… puis elle est devenue Proceedings après la Seconde Guerre mondiale, et nous avons changé le nom récemment pour la moderniser, et la rendre acceptable autant d’un public anglophone que francophone. Voilà pourquoi nous l’avons appelée Journal of the Royal Society of Arts and Sciences.

Les anciens Proceedings paraissaient dans un format dépassé et il n’existait pas de critères de sélection des articles. Nous n’avons pas besoin de publier un article sur la dernière balade que les membres ont faite… Le Mauritius Institute Bulletin publiait jadis les travaux et recherches que le musée entreprenait. L’université devrait publier et nos scientifiques sollicitent surtout les revues internationales, si bien que la seule publication scientifique mauricienne qui reste est ce Journal !

Or les jeunes chercheurs ne savent pas toujours comment écrire, structurer et formater leurs articles. Un de mes objectifs est de rendre la publication crédible grâce au système de “peer review”, et d’encourager ainsi les nouveaux auteurs à y partager les résultats de leurs recherches. Sa qualité est garantie par ces spécialistes qui relisent les articles scientifiques pour que les auteurs les améliorent.

Maurice est un sujet d’étude pour de nombreux scientifiques à travers le monde…

Mon rêve est que ce soit le journal scientifique de l’île Maurice. On peut aussi d’ailleurs y faire des recensions d’articles publiés ailleurs. Notre deuxième objectif serait d’atteindre un niveau régional, à l’échelle du sud-ouest de l’océan Indien, tout en restant accessible à un lectorat non spécialisé. En plus des contributions des jeunes chercheurs, nous comptons aussi sur celles des passionnés qui s’intéressent à une question et veulent partager leurs recherches personnelles. Ils méritent que leurs travaux soient connus, même si ce n’est pas leur activité principale. Maintenant comme cette publication est restructurée, elle devrait pouvoir servir de tremplin aux jeunes chercheurs, qui s’adresseront ensuite aux revues internationales, qui appliquent des critères plus exigeants.

Nous espérons publier tous les deux ans dans un premier temps, voire tous les ans. Jusqu’ici, la périodicité était très aléatoire : le numéro précédent de notre « Journal » remontait déjà à dix ans, le numéro six était paru sept ans avant encore, et sinon, ça paraissait tous les huit ou cinq ou trois ans, de manière très irrégulière, en fonction du budget disponible. Cette fois, il sera tout à fait envisageable de sortir notre prochain numéro consacré à Pierre Poivre en 2020.

Justement, où en êtes-vous dans la préparation des célébrations autour des 300 ans de Pierre Poivre ?

Vous l’avez compris : notre stratégie est de démontrer que la Société royale est redevenue visible et active, après toutes ces années de stagnation. Nous avons commencé l’année dernière avec Nicolas Pike et continuons de manière beaucoup plus puissante dans les mois qui viennent, avec plusieurs événements autour de Pierre Poivre. Le président de la République par intérim a accepté d’en assurer le haut patronage, ce qui donnera à cet événement une dimension véritablement nationale. Nous nous activons depuis des mois pour impliquer différentes institutions mauriciennes. Je suis très heureux que Barlen Vyapoory ait convoqué un comité national Pierre Poivre, qui comprend des représentants du Jardin de Pamplemousses, du ministère de l’Éducation, du collège Pierre Poivre, de l’ambassadeur de France et de l’Institut français de Maurice, entre autres. Nous finalisons actuellement le programme des activités, mais je me réjouis d’ores et déjà qu’on m’ait demandé d’écrire un texte sur Pierre Poivre, qui sera lu dans les écoles primaires, le 23 août, jour de l’anniversaire de sa naissance.

La ville de Lyon a déjà célébré les 300 ans de Pierre Poivre du 6 avril au 9 juillet avec de nombreuses activités, autour du Jardin botanique de cette ville, le fameux Parc de la Tête d’or. Quelle a été votre contribution à ces événements ? 

J’ai écrit un article sur l’impératif écologique de Pierre Poivre pour la revue de la société horticole du Jardin botanique de Lyon. J’ai aussi donné une conférence intitulée Isle de France, la clé de la renommée de Pierre Poivre, lors de la journée Pierre Poivre, organisée par l’Académie des Sciences, des Belles lettres et des Arts de Lyon. Maurice a été la clé réelle de la renommée de Pierre Poivre. Sans Maurice, l’aventure des épices de Poivre n’aurait pas eu lieu, et ce depuis ses premiers voyages en 1748. Cette année-là, il est revenu de Chine et d’Indonésie avec des graines qu’il a déposées ici pour leur germination. Maurice est devenue le laboratoire de ses expéditions, car elle offrait les conditions nécessaires à l’acclimatation des graines, qui ont été ramenées des îles Moluques (archipel indonésien) par exemple.

Il a eu encore plus de latitude quand il est revenu comme Intendant des Isles de France et de Bourbon en 1767 ? 

Quand il est revenu comme Intendant, il a envoyé deux expéditions avec l’abbé Provost, et la deuxième a permis de ramener 15 000 plantes qui ont été acclimatées à Pamplemousses. Quand Pierre Poivre est arrivé à Maurice, la France venait de perdre la guerre de Sept Ans, ses colonies américaines et certains de ses comptoirs en Inde. La Compagnie des Indes, qui ne s’intéressait qu’à son propre enrichissement et qui n’avait pas compris l’importance stratégique de Maurice pour ravitailler les flottes militaires, avait fait faillite. Louis XV l’a rachetée, puis il a tout de suite nommé Poivre comme Intendant, en lui fixant deux objectifs : le rétablissement stratégique des facilités portuaires, pour accueillir et ravitailler les flottes en casernement à Maurice, et l’autosuffisance alimentaire de Maurice, ainsi que l’alimentation des flottes qui y font escale.

À cette époque, Pierre Poivre appartenait à une école scientifique, qui gravitait autour de Lyon et autour du jardin du Roy. Les botanistes, les médecins, les agronomes et autres naturalistes qui la fréquentaient ont constaté l’influence des cultures sur climat… En 1763, Pierre Poivre avait donné une conférence sur ces questions à l’Académie des sciences de Lyon. Arrivé ici, il voit une agriculture en péril, qui n’est même plus irriguée, des forêts dévastées, et il en déduit le lien de cause à effet entre déforestation et perte de pluviosité. Il met alors en place une série de lois dans le Règlement économique de 1769. Jugez plutôt : c’est la première loi au monde qui établit un lien direct entre l’impact humain et le changement climatique ! Nous avons là un titre de propriété sur une première mondiale historique en matière de changement climatique. À 250 ans de là, on est en plein dans l’actualité !