Pour perpétuer une longue tradition, nous sommes allés demander à l’économiste Pierre Dinan ses commentaires sur le budget 2017-18. Il l’a fait lors d’une interview réalisée hier matin, et dont voici l’essentiel.
Malgré les efforts de communication médiatique du gouvernement, il semble que le discours du budget ne suscite plus beaucoup d’engouement des Mauriciens…
Effectivement, il y a eu un big show autour de la présentation du discours du budget. La question que beaucoup de Mauriciens se posent à propos des budgets est la suivante : il y a beaucoup d’annonces mais est-ce qu’elles seront réalisées ? Certaines le sont et d’autres prennent beaucoup de temps. Moi, mon souci c’est par rapport à la réalisation des projets de développement, de création d’entreprises dans le cadre de l’économie bleue qui prennent du temps et ont un impact sur l’activité économique du pays, plus particulièrement dans la création d’emplois.
En même temps, le gouvernement parle de réduction de taux du chômage…
Il ne faut pas se gargariser de la soi-disant réduction du taux du chômage. Permettez-moi de rappeler que le taux de chômage est calculé sur la différence entre la main-d’oeuvre disponible et la main-d’oeuvre employée. Or, la main-d’oeuvre disponible est en train de diminuer et cela va continuer puisque la population jeune diminue aussi, il ne faut pas l’oublier. Le premier budget de ce gouvernement avec Lutchmeenaraidoo nous avait fait une très belle description du développement du port, de l’économie océane, de création d’emplois, etc. Il avait fait rêver. Dans le dernier budget de Pravind Jugnauth, il n’y avait pas beaucoup de descriptions, on était plutôt au ras du sol avec une série de mesures d’infrastructures et sur le social, ce qui est très bien. Mais son budget manquait, à mon avis, de souffle, ce qui expliquerait le manque d’intérêt que vous avez mentionné.
Le Mauricien aurait-il besoin d’un ministre des Finances et d’un discours du budget qui le fassent rêver ?
Je pense surtout qu’on a besoin de rêves économiques qui deviennent réalités.
Dan Maraye s’élevait, la semaine dernière dans Week-End, contre les budgets supplémentaires, qui modifient et détricotent le discours du budget…
Je regrette que, d’année en année, nous avons des budgets supplémentaires qui nous tombent dessus en pleine année financière et ne font pas l’objet de beaucoup de débats. C’est comme si le gouvernement avait une porte de sortie pour faire des choses qui n’avaient pas été annoncées dans le discours du budget. Je peux comprendre que surviennent en cours de route des choses imprévues, mais il ne faut pas abuser des budgets supplémentaires au point où ils deviennent une partie intégrante du budget national.
En début de mandat de l’actuel gouvernement, le Premier ministre et son premier responsable des finances nous avaient promis un deuxième miracle économique. Un terme qui semble avoir disparu du vocabulaire gouvernemental…
Je me suis toujours inscrit en faux contre les miracles que les gouvernements ne peuvent pas réaliser et qui ne tombent pas du ciel. C’était une erreur que d’utiliser ce terme et, Dieu merci, on n’en parle plus. Le miracle ce sont les Mauriciens qui vont le réaliser avec un leadership efficace de nos dirigeants, la collaboration du secteur privé et la collaboration de chaque citoyen à l’endroit où il se trouve.
On dirait qu’on a moins parlé du secteur privé dans le budget 2017-18…
On a fait mention dans le discours de l’institution d’un Economic Development Board et d’un National Economic and Social Council. La première institution nommée semble un retour à l’economic planning avec trois directorates. Est-ce que c’est cette institution qui va revoir notre modèle économique, l’adapter aux conditions actuelles avec les défis que représentent le Brexit, la politique protectionniste de Donald Trump ? Est-ce que cette institution va aussi réunir le secteur privé ou est-ce que cela se fera au niveau du National Economic and Social Council dont, soit dit en passant, une version existe déjà ? Je note que les rôles et responsabilités de ces institutions ne sont pas définis. Mais il est clair que nous avons besoin d’un forum réunissant tous les acteurs économiques pour réfléchir sur notre modèle économique et envisager ses perspectives d’avenir.
Vous avez dit «revoir» notre modèle économique. Est-ce qu’il serait dépassé ?
Je ne dis pas ça. J’ai mal choisi mon mot. Il faut dire “adapter” au lieu de “revoir”. Je dirais qu’il faut adapter notre modèle aux nouvelles conditions économiques mondiales. Nous avons beaucoup bénéficié du protectionnisme dans le passé avec le protocole sucre et nos facilités avec l’Europe. Le protocole sucre, c’est fini, la Grande-Bretagne va se retirer de Union européenne, qui subit elle-même des soubresauts et la compétitivité est de plus en plus élevée avec l’OMC. Il ne faut pas oublier que l’année dernière, les exportations mauriciennes des produits manufacturés ont baissé en raison de certaines délocalisations. Il faut mettre l’accent sur les exportations – vu notre appétit pour l’importation – et c’est pour cela qu’il faut adapter notre modèle économique aux nouvelles réalités, sans compter les événements internationaux sur lesquels nous n’avons pas prise, qui affectent notre attitude et ont des répercussions sur notre productivité en général.
Productivité : voilà un autre terme qu’on utilise moins ces jours-ci…
Si la productivité de la main-d’oeuvre mauricienne ne baisse pas, elle n’augmente pas, par ailleurs. Et puis, il y a la productivité du capital, et là je ne parle pas seulement des machineries des entreprises mais aussi notre capital naturel, des terres, dont une partie est abandonnée, et aussi les blocs d’appartements vides et dont, paraît-il, les propriétaires ne payent pas la taxe immobilière municipale. C’est du capital improductif et il faut prendre des mesures pour le faire rapporter. Voilà le type de questions qui devraient être discutées au sein des futures institutions dont on nous a annoncé la création dans le budget pour que notre économie soit performante. Elle doit l’être pour nous permettre de créer des emplois, surtout des emplois durables qui vont produire des biens ou des services, notamment pour l’exportation, et créer la croissance. Il en faut pour améliorer le sort de tout un chacun, mais surtout de ceux qui sont au bas de l’échelle. Le ministre des Finances a fait un certain effort dans le budget, mais cette mesure ne peut être viable que si des richesses sont créées.
Revenons aux exportations. Dans son budget, le ministre des Finances a mis l’accent sur des exportations vers l’Afrique…
Il a raison de miser sur l’Afrique. C’est le continent de l’avenir qui est, je ne le dis pas méchamment, encore sous-développé, qui a une grosse population et nous devrions en profiter. D’autant que nous en faisons partie. Mais il faut faire bien attention d’aller en Afrique en tant que partenaire et non pas en tant que nouveau colonisateur. L’Africain ressent fortement cette attitude. Il y a certainement un effort à faire pour exporter sur l’Afrique tout en ne négligeant pas nos partenaires habituels que sont la Grande-Bretagne, la France et les pays de l’Ouest européen. Nous devons être vigilants sur tous les fronts de nos marchés, comme il faut être vigilants sur la production pour tirer le maximum de ce que nous avons en termes de produits niche. Au niveau du tourisme, il faut offrir de nouveaux produits en dehors du sable blanc et de la mer bleue. Il faut créer des événements, des musées, des attractions, des spectacles pour faire sortir les touristes des hôtels, en puisant dans notre richesse et notre diversité multiculturelle. Pour cela, il faut aussi que nos villes ne soient plus sales, bénéficient d’une bonne couche de peinture.
On a peu parlé d’agriculture dans le budget…
On a surtout très peu parlé de la pêche, l’éternel parent pauvre du développement mauricien. On n’a pas parlé de terres agricoles abandonnées qui doivent servir pour développer l’agriculture. Pas celle de grand-papa où l’on bêche tous les jours, même le dimanche, mais une agriculture plus moderne, menée par des professionnels qui nourrira les Mauriciens et les touristes. Le secteur de la pêche mauricienne est constitué d’usines de transformation de poissons que l’on achète à des étrangers qui pêchent dans nos eaux. Il faut former les pêcheurs mauriciens aux techniques modernes, leur donner un matériel adéquat pour qu’ils soient fiers de leur métier et pour nourrir la population et les touristes. Il faut rappeler que Maurice dispose d’une immense zone dans l’océan Indien qu’elle exploite à peine !
Quelles sont les mesures positives de ce budget 2017-18 ?
Je note quelques mesures sociales comme, par exemple, l’upgrading des plages publiques et la mesure intitulée « volonteer Mauritius. » Ce projet, commencé l’année dernière, a pour objectif de faire acquérir aux jeunes des outils pour affronter la vie. Nous sommes là dans le domaine du savoir qui comporte trois aspects : l’acquisition des connaissances, le savoir-faire et le savoir-être. Je peux avoir de grandes connaissances, posséder le savoir-faire, mais ne pas savoir être. Il faut donc non seulement donner les moyens aux jeunes d’apprendre le savoir-être, mais également étendre ces cours aux adultes, aux citoyens, aux parents, et je crois que nous en avons bien besoin à Maurice quand on  regarde ce qui se passe sur les routes, dans les écoles et collèges et dans les familles. Je note également l’annonce d’un People Facilitation Bill pour permettre aux Mauriciens de ne plus perdre de temps dans les administrations. Il semble que le PM se soit rendu compte du temps que les Mauriciens perdent en allant effectuer des démarches dans les administrations publiques qui sont souvent tatillonnes. Parfois ils doivent prendre des jours de congé pour effectuer leurs démarches. J’espère que cette mesure sera effective tout comme le citizen portal que le ministre a institué. Cette mesure vise à encourager l’utilisation du numérique par le citoyen mauricien et c’est très bien. Mais il ne faut pas oublier que dans la population mauricienne vieillissante beaucoup de gens sont numériquement analphabètes. Est-ce qu’il ne faut pas donner aux personnes âgées des notions de base du numérique afin qu’elles puissent utiliser le citizen portal ?
Est-ce qu’il y a d’autres bonnes mesures ?
Oui, celle qui consiste à créer deux homes pour les vieux. C’est au moins un commencement parce que les homes privées sont chères et le que le gouvernement envisage de confier la gestion de ces homes à des ONG et pas à l’administration publique. C’est une bonne chose.
Puisque vous parlez des ONG, posons la question de la nouvelle CSR qui a contraint certaines ONG à limiter leurs services ou carrément à fermer leurs portes…
J’apprécie moyennement que le ministre des Finances ait entendu les critiques sur ce sujet et qu’il ne nationalise la CSR qu’à 50% au lieu des 75% annoncés. Mais il a aussi dit que c’était une mesure temporaire. J’espère qu’il continuera sur la bonne voie et qu’éventuellement il finira par dénationaliser à 100% la CSR. Une des mesures phares de ce budget est l’objectif de permettre à 150 000 personnes touchant moins de Rs 10000 par mois d’améliorer leur salaire. Il est bien spécifié que cette allocation est destinée à des personnes qui travaillent, pas aux chômeurs. Attendons voir comment ça va marcher. Il y a aussi le solidarity levy qui vise à réduire les inégalités entre les riches et les pauvres. J’espère qu’un jour le ministre parviendra à réduire les inégalités au point d’enlever ce solidarity levy. Une mesure qui est acceptable dans la mesure où le ministre des Finances n’a pas touché au taux de 15% de l’income tax que certains remettaient en question.
Quelles sont les mesures que vous avez trouvé négatives ?
Laissez-moi sortir ma liste. Je déplore qu’il n’y ait pas eu grand-chose dans le budget sur la stratégie économique et l’avenir du pays. Il n’y a rien sur la pension des personnes âgées, en dépit du fait que le gouvernement avait mis sur pied un comité pour se pencher sur la question de l’universalité de la pension. Il n’y a rien sur ce sujet, alors que l’on sait qu’il va devenir un poids de plus en plus important sur notre économie. Il n’y a rien sur le salaire minimal et rien sur la politique démographique du pays. Dans quinze ans, la population du pays aura diminué. La fameuse pyramide avec les jeunes en bas et les vieux en haut va s’inverser pour devenir une toupie. Est-ce qu’on va attendre que cela arrive pour se pencher sur la question ? Quelle est la politique pour augmenter le taux de fertilité ? Comment va-t-on continuer à développer le pays avec moins de population, qui est une de nos principales ressources ? Il faudra faire appel aux étrangers, avec les risques que cela comporte, si on ne réfléchit pas à la question et si on n’établit pas des règles précises.
On vous disait au début de cette interview que les Mauriciens semblent se désintéresser du contenu du budget. Par contre, on peut vous assurer qu’ils s’intéressent beaucoup à ce qui n’est pas dit dans le discours du budget. Par exemple, le poids de la dette alourdi par le dernier prêt indien et les dommages/intérêts à payer à Betamax…
J’ai entendu dire que le gouvernement comptait faire appel du jugement en faveur de Betamax. Mais appel ou pas, ce n’est pas inscrit dans le budget. Soit cela fera l’objet d’un autre budget supplémentaire, soit cela passera dans le budget de l’année prochaine. Dans le jargon de la comptabilité commerciale, la somme à être payée à Betamax serait qualifiée de contingent liability. Le ministre des Finances aurait dû l’avoir mentionné dans son budget. Dans n’importe quelle entreprise, cette mention aurait dû figurer dans le budget. Il semblerait qu’en la matière, le gouvernement ait ses propres règles. Par ailleurs, le dernier prêt du gouvernement indien ne figure pas dans le budget puisqu’il passe par des banques et de ce fait est totalement en dehors du budget. C’est en fait la State Bank of Mauritius qui est le récipiendaire du prêt et garantit son remboursement. Comme on le sait, cette banque a pour actionnaire majoritaire le gouvernement mauricien. Mais cette banque a aussi de petits actionnaires minoritaires qui n’ont pas eu leur mot à dire dans cette très grosse transaction dans laquelle on a complètement contourné l’Assemblée nationale. Il était important que cela soit souligné.
Vous avez gardé la dette publique pour la fin de cette interview ?
J’ai été déçu par la cinquième et dernière partie du budget pompeusement intitulé Consolidate macroeconomic fundamentals. Quand j’ai entendu cette phrase, j’ai cru que nous allions passer à l’analyse de la situation économique et de ses enjeux qui manquent dans le budget. Ce n’était rien de tout ça, mais l’annonce que (i) le reliquat de l’argent de deux fonds créés par Rama Sithanen allait être versé au consolidated fund et (ii) que, dans un souci de transparence, la dette publique ne sera plus exprimée sur une base nette mais sur une base brute. Je me demande combien de députés qui ont applaudi le budget ont compris la différence entre « net basis » et « growth basis »