PORT-LOUIS: Des originaux de Charles Lapicque pour la première fois à Maurice

La galerie Le Consulat ouvre ses portes au public à partir de lundi avec une exposition consacrée à Charles Lapicque, qu’il sera possible de voir jusqu’au 6 janvier 2012. Alain Merle, qui gère une des trois plus importantes collections des œuvres du grand peintre français, a fait un passage éclair au pays pour accompagner cette ouverture au public et présenter ses choix.

Alain Merle, responsable d’une des trois grandes collections Charles Lapicque, a choisi pour la petite galerie du Consulat, des œuvres qui permettent de comprendre l’influence de ce peintre dans les différents courants, qui ont animé la vie artistique en France au 20e siècle. Nouvelle Figuration (deuxième phase de l’École de Paris) et même le mouvement du pop art avant qu’il ne soit nommé : Charles Lapicque a en quelque sorte fait école malgré lui, grâce à son incessante capacité à innover.

« Charles Lapicque avait un défaut, nous confie Alain Merle. Il ne s’intéressait pas aux modes, il ne savait pas le faire et n’a jamais su s’appuyer sur les découvertes qu’il faisait. Il a toujours innové dans sa démarche. » Certains de ses contemporains ont reconnu ce que son regard apportait à l’évolution de la peinture moderne. Nombreux sont ceux qui s’en inspiraient en tout bien tout honneur.

L’embarquement pour Cythère tout comme Ruines romaines dont nous pouvons découvrir l’original à la galerie Le Consulat, traduisent ses recherches sur les couleurs et les espaces à perspectives multiples, qui rompaient avec la tradition du cubisme, que les peintres de sa génération commençaient à considérer comme un carcan.

« De longues études d’ordre scientifique me conduisirent à considérer le rouge, l’orangé et le jaune comme des couleurs toujours prêtes à s’éclaircir, à se faire plus lumineuses et le bleu, au contraire, comme une couleur fatalement destinée à s’assombrir, à paraître plus noire. Il en résultait un avantage certain à figurer par du bleu les corps solides, pesants et rapprochés et à réserver le rouge, l'orangé ou le jaune aux corps lumineux ou lointains, tel que le ciel. » Charles Lapicque expliquait ainsi sa conception de la couleur en peinture en 1961 dans la revue Médiations. Et de fait, le rouge et les ocres apportent une profondeur de champ particulièrement frappante dans L’embarquement pour Cythère.

Peintre et physicien

Ingénieur à ses débuts, Charles Lapicque a plus tard présenté une thèse en physique. S’il a eu un premier contrat avec une galerie en 1928, il devenait peintre à temps plein seulement en 1943, quittant alors son poste à la faculté des Sciences à la Sorbonne, à la faveur d’un contrat avec le galeriste Louis Carré. Cinq ans après il donne une première conférence au Collège philosophique de Jean Wahl. Entre-temps, il se met au dessin… « Tant qu’il travaillait encore à l'Université, poursuit Alain Merle, il peignait directement. Il n’avait pas le temps de dessiner. Contrairement à la pratique de l’époque dans les années 40, Charles Lapicque ne considérait pas les dessins comme de simples esquisses d’atelier mais comme des œuvres à part entière. À travers le dessin, il développait l’aspect graphique de son œuvre, comme nous le voyons très clairement ici avec la série des entrelacs et bien d'autres dessins et lithographies. »

Tous les dessins exposés — des plus anciens aux plus récents — portent d’ailleurs des titres attribués par leur auteur. Le Consulat nous donne à découvrir ses premiers dessins : Tragédie, L’Arrestation, La réprimande et l’Atlas saharien. Il s’agit de « dessins d'impulsion » qui transcendent la réalité, démarche tout à fait différente de celle du peintre abstrait. Un « couple amoureux » en vis-à-vis avec un « couple suranné », un guerriers, ou encore des représentations de bateaux réalisées alors qu’il était peintre officiel au département de la Marine de 1948 à 1966. « Nous avons cherché des œuvres charnières pour cette exposition, conclut pour nous Alain Merle, à l’instar par exemple de l’empereur romain qu’il a réalisé en 1957, trois ans avant la naissance du mouvement du pop art. » Aussi est-il bon de savoir que certaines des œuvres présentées à rue Saint Georges à Port-Louis, le sont pour la première fois au public, tandis que d’autres l’ont été uniquement dans des musées jusqu’ici.