PORTRAIT : Sundeep Tengur, un "Identity & fraud consultant"

Sundeep Tengur exerce le métier d'Identity and Fraud consultant à Londres. Cet habitant de Carreau Laliane — quartier de Vacoas rendu célèbre dans les faits divers à cause d'une de ses anciennes habitantes — vient de passer des vacances à Maurice après trois ans d'absence. Voici son ID professionnel.
Après ses études secondaires au collège St-Esprit, Sundeep Tengur s'inscrit à l'université de Maurice pour un Bsc en informatics systems. Son degré obtenu, il travaille pendant quelque temps au sein de la compagnie Accenture, puis décide d'aller poursuivre ses études en Grande-Bretagne. A Londres, il fait un Masters en Commited forensic and risk management des études qui, précise-t-il "combinent une série de matières : l'électronique, mais aussi le droit des affaires, le management". Après l'obtention de son Masters, il réussit à trouver du travail dans la branche londonienne d'Experian, une compagnie globale qui est un des leaders pour les solutions contre la fraude, l'impersonation, etc. Il travaille au sein de cette entreprise comme consultant depuis deux ans. Quelle est la définition du travail d'un Identity and Fraud consultant ? "Il couvre différents aspects, mais de manière globale, il consiste à lutter contre la fraude dans le système bancaire et les services financiers. Dans les pays développés, la majeure partie des transactions financières sont faites électroniquement à partir d'une carte avec une puce électronique ou sur internet. Il faut donc que l'institution sollicitée soit en mesure de vérifier immédiatement l'identité de la personne et de détecter les possibilités de fraudes. Il faut donc vérifier si le propriétaire de la carte est genuine, s'il a un track record correct, n'a pas eu de problèmes avec des banques, des assurances et ne figure pas sur les listes des individus recherchés par les autorités ou même s'il a un lien avec des réseaux terroristes. Il existe maintenant des outils technologiques de plus en plus perfectionnés pour détecter les fraudes informatiques, mais aussi des banques de données constituées de fichiers détaillés que les services et personnes autorisées peuvent consulter à partir d'un clic pour vérifier l'identité d'une personne et son état de situation bancaire ou financière. Dans la majeure partie des cas, ces informations sont contenues dans une puce électronique qui figure sur certaines cartes." Est-ce que l'utilisation de ces cartes ne pose pas un problème moral et éthique sur les données des individus livrées aux banques et autres institutions ? "Ce problème a été en grande partie réglé par des lois appropriées protégeant les droits de l'individu. Il existe en Grande-Bretagne des lois et des institutions pour protéger les individus et leur vie privée. Toutes les informations individuelles ne sont pas automatiquement partagées entre les banques ou autres institutions. Mais il ne faut pas oublier que quand quelqu'un fait une demande de crédit auprès d'une banque ou d'une société il doit autoriser l'accès à la vérification de ses données. Il est dans l'intérêt de la banque que vous sollicitez de savoir si vous avez déjà commis un délit ou une fraude. Il est également dans l'intérêt du consommateur de faire la preuve qu'il n'est pas un fraudeur, qu'il est « clean »."
"Les fraudeurs évoluent eux aussi, deviennent de plus en plus malins, utilisent des techniques de plus en plus sophistiquées."
Est-ce que le niveau des fraudes est élevé en Grande-Bretagne dans le financier et commercial ? "On peut même dire qu'il est énorme. Certaines compagnies perdent 10% de leur chiffre d'affaires annuel dans des fraudes. C'est énorme pour des compagnies qui brassent des millions de livres par an, sans compter les dégâts sociaux de la fraude. Cela justifie le développement d'outils et de systèmes de protection pour lutter contre la fraude organisée." Elle est donc organisée, cette fraude ? "Et comment. Il y a des personnes qui fraudent en donnant des informations erronées pour pouvoir obtenir quelque chose valant quelques livres. Mais il y a aussi des gangs organisés comme des compagnies pour commettre des fraudes sur une grande échelle, dans certains cas on peut même parler de fraudes industrielles. Ces "compagnies" ont des "agents" pour aller chercher des informations sur les éventuels "clients", c'est-à-dire leurs futures victimes. On a découvert que ces "agents" faisaient les poubelles pour ramasser les relevés de compte bancaire que les gens jettent. A partir d'un relevé bancaire, il est facile d'obtenir le nom, l'adresse et le numéro de compte et à partir de là on téléphone aux gens, de préférence aux personnes âgées pour demander des informations confidentielles en se faisant passer pour des employés de banque." Comment peut-on se battre contre des fraudeurs aussi bien organisés ? "On le fait tous les jours avec la police, les techniques de plus en plus sécurisées, des mesures de précautions pour faire face à la menace grandissante. C'est pour cette raison que les banques ont augmenté leurs mesures de contrôle et d'authentification de leurs clients, surtout au téléphone et sur internet. Mais les fraudeurs évoluent eux aussi, deviennent de plus en plus malins, utilisent des techniques de plus en plus sophistiquées. La population devenant de plus en plus éduquée, on s'achemine vers plus des « white collar crimes » reposant sur l'exploitation des failles du système pourtant bien protégé. C'est un des revers du progrès." Mais est-ce que l'endettement ou le surendettement que préconisent les banques et les spécialistes de la consommation n'est pas un des facteurs contribuant au développement de la fraude ? "La crise financière mondiale a commencé avec des gens qui ne pouvaient pas rembourser les emprunts bancaires qu'on leur avait pourtant accordé et au bout d'un moment le système s'est écroulé. Aujourd'hui, tout est à crédit, même la vente au détail qui était autrefois payé cash. Nous vivons dans un système qui encourage le crédit et l'endettement, pour ne pas dire le surendettement. Je travaille beaucoup avec les banques, les services financiers, les assets compagnies, les assurances qui souffrent de l'endettement qui impacte négativement sur leurs profits. C'est le système entier qui est malade de l'endettement non remboursé. Nous essayons de créer un environnement relativement plus sain dans le système en évitant tous les risques possibles. Un environnement où les banques ne prêtent qu'à ceux qui peuvent rembourser, ou les emprunteurs ne mentent pas sur leur situation financière. L'idéal, c'est de créer un environnement économique et social sain, de diminuer la fraude, l'endettement et encourager le profit responsable. Il ne sert à rien de faire un profit qui va ruiner le consommateur. Il faut au contraire lui apprendre à être responsable, à se protéger."
"Le danger vient surtout de l'internet et de ceux qui récupèrent les données"
Est-ce que Maurice est menacée par les fraudes organisées ? "Elle est menacée comme l'ensemble du monde globalisé et doit prendre des précautions et utiliser les methodes et les systèmes de contrôle en cours ailleurs. Ils deviennent de plus en plus obligatoire dans la mesure où un nombre grandissant d'étrangers vient travailler et vivre à Maurice et que beaucoup de trusts viennent s'y installer. Les contrôles électroniques permettent de vérifier instantanément les informations sur les institutions et les individus. Maurice doit se protéger de toutes sortes d'attaques électroniques potentielles pour éviter de se retrouver sur la liste des paradis fiscaux. Maurice est entré dans le village global, c'est très bien, mais il ne faut pas oublier que ce village a aussi des aspects négatifs." Quel est le regard que vous jetez sur Maurice après trois ans d'absence ? "Le pays est en train d'évoluer en suivant le modèle international. Autrefois, le bonheur matériel à Maurice, c'était pour une famille avoir sa maison, une voiture, un bon job pour le père et la mère et de bonnes études pour les enfants. Aujourd'hui, le bonheur pour le jeune Mauricien c'est ça mais avec plus encore. Il veut voyager, porter des vêtements griffés, posséder le dernier ipad et le dernier ipod. Il dépense plus que ce qu'il touche, subit beaucoup de tentations de consommation, ce qui le pousse vers le crédit. Tout cela crée un environnement propice à l'endettement. On prend une carte de crédit ici que l'on rembourse avec un deuxième là-bas, sans se rendre compte qu'on entre dans un cercle vicieux sans issue. Si on ne fait pas attention, on va se retrouver avec le même problème d'endettement avec ses séquelles." Et quid de la fraude électronique à Maurice ? "Le danger vient surtout de l'internet et des réseaux sociaux si l'on ne se protège pas suffisamment. Il suffit de visiter un site et de répondre à quelques informations que l'on croit sans intérêt, pour être fiché. Sans l'avoir souhaité, vous vous retrouvez dans un fichier qui est vendu à des firmes pour des besoins de marketing. C'est ainsi que vous recevez toutes sortes de propositions, toujours alléchantes, des incitations pour acheter des produits correspondant à votre profil." Il faut donc se méfier d'internet ? "Il faut faire très attention surtout sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter pour ne citer que deux des plus populaires. Ce ne sont pas les réseaux qui sont dangereux mais ceux qui les utilisent comme base de données pour la fraude. Il y a de plus en plus un risque sur les social media qui ouvrent toute grande la porte aux fraudeurs. Il est facile sur ces réseaux de connaître les noms, l'âge, l'adresse, le lieu de travail et les centres intérêts d'une personne. C'est la porte ouverte aux « malpractices ». On m'a dit qu'il y avait pas mal de Mauriciens qui en ont été victimes. Les journaux parlent souvent de cas d'impersonation sur internet, de faux noms, de fausse adresses, de fausses promesses de mariage et transferts d'argent. Ce ne sont que quelques cas révélés, les autres doivent être plus nombreux. Le mot d'ordre sur internet doit être : faite attention, car un détournement, une mauvaise utilisation est si vite arrivée."
Quels sont les projets de l'Indentity and Fraud Consultant ? "Travailler encore un peu à Londres puis revenir vivre et travailler à Maurice." Pourquoi quitter une scène internationale pour venir dans une île perdue de l'océan Indien ? "Tout d'abord avec la technologie il n'y a plus d'île perdue à travers le monde. Ensuite, essayer de rendre un peu à mon pays ce qu'il m'a donné et finalement, et c'est sans doute le plus important, retrouver cette chaleur humaine et familiale qui n'existe pas dans les grands centres. Quand je dis ça, on me regarde avec des yeux étonnés, comme vous le faites en ce moment. Vivre dans un grand pays, c'est intéressant, enrichissant sur le plan personnel et professionnel. Mais même si les challenges professionnels sont intéressants, le soutien familial est important pour les Mauriciens, même si la vie en famille est en train de connaître des mutations. En dépit des limitations d'une île, je préfère de loin vivre à Maurice et je le ferai si j'arrive à trouver un emploi faisant appel à mes compétences et mon expérience." Avis aux chefs d'entreprises concernés…