Ava Thancanamootoo a participé cette semaine à un forum organisé par l’ONG Dis-moi (Droits Humains océan Indien) sur la la persécution des personnes LGBT sur le continent africain et à Maurice. Voici le portrait de cette jeune Mauricienne qui travaille au Kenya pour la reconnaissance et la défense des droits des personnes homosexuelles.
Ava Thancanamootoo est née et a grandi dans le village de Piton. Ses parents, qui sont des enseignants ayant voyagé, l’ont envoyée, avec son frère, faire ses études primaires et secondaires dans deux écoles internationales privées : le Bocage, puis l’Ecole du Nord. A la fin de ses études secondaires, elle passe un bac international avec comme sujets principaux l’anglais, l’histoire et le business dans le but d’aller étudier au niveau tertiaire la politique et les relations internationales. Mais ses parents ne disposant pas des moyens financiers adéquats, Ava doit rester à Maurice et chercher un emploi et surtout s’adapter au mode de vie mauricien. C’est-à-dire ? « C’est-à-dire que j’avais 18 ans et que j’avais passé quatorze ans à vivre dans une bulle — celui des écoles internationales coupées des réalités mauriciennes — à rêver d’aller poursuivre mes études et de vivre à l’étranger. Puis, je me suis rendue compte que je devais vivre à Maurice, ce qui m’a poussé en quelque sorte à découvrir mon pays et ses habitants avec un regard différent. Cela n’a pas été facile au début. » Après un stage au Mauritius Telecom, Ava Thancanamootoo est engagée au MGI pour travailler dans son département des archives, plus spécifiquement celles de l’immigration indienne. « Là-bas, j’ai découvert une autre facette de la vie mauricienne : la manière de travailler de certains fonctionnaires et des employés des corps para-étatiques. J’ai appris à survivre dans ce monde difficile, surtout si vous avez étudié dans des écoles internationales où certaines valeurs vous ont été inculquées. J’ai appris à survivre dans le système tout en entreprenant des études par correspondance en Afrique du Sud pour un degré grâce aux leave without pay. Puis, j’ai découvert Amnesty International qui m’a permis de mieux savoir ce que je voulais, d’avoir plus confiance en moi et de me lancer dans les ONG. » Elle passe de simple membre à activiste engagée, ce qui va l’encourager à se rendre en Grande-Bretagne, cinq ans plus tard, pour passer une master en lois sur les droits de l’homme avec l’ambition de trouver un travail dans une ONG internationale. Elle revient à Maurice l’année dernière et tombe sur une annonce proposant du travail pour le compte d’une ONG sud-africaine spécialisée dans les problèmes de réfugiés. Cette ONG avait besoin d’un employé avec une compétence légale pour un poste pendant trois mois. « J’ai postulé et j’ai eu le job et je me suis rendue en Afrique du Sud. Pendant ces trois mois, j’ai découvert ce qu’est la vraie misère, le dénuement total que vivent  des réfugiés dans un pays étranger. L’ONG avait un centre ou les demandeurs d’asile venaient chercher aide et conseils. J’ai travaillé avec les réfugiés pour leur apprendre l’existence de leurs droits, les manières de les défendre et d’obtenir un statut provisoire dans un premier temps. Ces réfugiés venaient principalement de pays du continent africain qu’ils avaient dû fuir en raison de conflits armés. Le travail était passionnant et j’aurais voulu rester en Afrique du Sud, mais je n’avais pas les équivalences de mon diplôme pour pratiquer, il aurait fallu que je recommence à étudier et que je passe d’autres examens locaux. Mais l’ONG sud-africaine m’a référée à Church World Service, une ONG américaine qui est implantée dans plusieurs pays pour des programmes spécifiques sur les droits de l’homme. » Church World Service propose à Ava Thancanamootoo un poste administratif dans son ONG basée au Kenya. En juin de l’année dernière, elle quitte l’Afrique du Sud pour un court séjour à Maurice avant de se rendre à Nairobi. Après avoir travaillé sur l’installation administrative de l’ONG, elle s’intéresse à d’autres sujets et en septembre, on lui propose un contrat d’un an pour mettre au point un programme qui a pour but de mettre fin aux discriminations vécues par les minorités au Kenya, plus particulièrement les personnes LGBT, les homosexuels.
« Le Kenyan, très pieux, considère que l’homosexualité n’existe pas, ne fait pas partie de la culture africaine, est une déviance. »
A Nairobi, Ava découvre un pays pétri de traditions millénaires africaines perpétuées par les religions chrétiennes et musulmanes, majoritaires. Le Kenyan, très pieux, considère que l’homosexualité n’existe pas, ne fait pas partie de la culture africaine, est une déviance. Ce point de vue est véhiculé par les principales religions et plus de 90% de la population sont homophobes. Jusqu’au mois de mai de l’année dernière, les personnes oeuvrant pour la défense des personnes LGBT ne pouvaient pas légalement fonder une association. Qu’est-ce qui a poussé une ONG américaine de se lancer dans un tel projet ? « L’ONG a été mise en place après les lois contre l’homosexualité votée en Ouganda il y a deux ans. Il y avait alors une crainte que d’autres pays d’Afrique suivent l’exemple ougandais ou soient tentés de le faire par la suite. Nous sommes en train de créer un réseau avec les organisations déjà engagées, discrètement je le répète, dans le combat pour les droits des LGBT. Nous sommes en train de mettre en place un réseau où chacun peut aider l’autre. On commence à peine et je ne travaille qu’avec des petites communautés chrétiennes. En Afrique du Sud, des lois ont été votées reconnaissant certains droits aux personnes LGBT, au Kenya ces lois n’existent pas. Au Kenya, un homosexuel qui fait son coming out est automatiquement exclu de sa famille, puis de sa communauté, son église et donc de la vie active et sociale et, de plus, il n’est protégé par aucune loi. Il n’a pas de droits. La pression est telle que très peu d’ONG s’occupent officiellement de ces cas. Selon la loi, vous pouvez avoir la pratique sexuelle que vous voulez, mais uniquement dans votre vie privée. Si vous être pris en flagrant délit, vous êtes passible d’une peine de prison de quinze ans. Cependant, il faut dire que ce genre d’affaires est rarement jugé au Kenya. Sur environ 500 cas, un seul a fait l’objet d’un procès, ces temps derniers. » Pour bien situer le sujet, Ava raconte ce qui s’est passé lors de la récente visite du président Obama au Kenya. « On pensait qu’il allait profiter de l’occasion pour évoquer la question des droits des LGBT avec son homologue kenyan dans le cadre de la défense des droits de l’homme. Le président Kenyatta lui a fait comprendre que la question LGBT était une « non issue » au Kenya et qu’il y avait des sujets beaucoup plus importants à aborder, dont les récents attentats terroristes. » Comment une ONG peut-elle se battre pour des droits dont on ne parle pas officiellement ? « Avant de nous battre pour la reconnaissance des droits légaux des personnes LGBT, nous travaillons pour que leur existence soit reconnue, qu’ils soient acceptés par la société. Nous travaillons avec les leaders des petites communautés et églises pour leur faire d’abord accepter de discuter de la question, du « non issue » avant d’aller plus loin. C’est un travail discret, lent et qui demande du temps. Nous sommes en train de demander la reconnaissance d’une catégorie qui n’existe pas dans le mind set africain. Nous sommes en train de demander de reconnaître des gens que l’on qualifie d’anormaux. Le problème est compliqué dans la mesure où il y a tellement de combats prioritaires à mener en Afrique pour faire respecter les droits de l’homme. »
«Sur la question LGBT il faut reconnaître, en dépit des obstacles, que nous avons beaucoup avancé à Maurice. »
Si l’ONG doit travailler dans la discrétion pour créer un réseau qui puisse, à terme, défendre les droits des homosexuels kenyans, elle doit, en même temps, maîtriser les ardeurs de certaines personnes LGBT de Nairobi. « Ils n’en peuvent plus de la clandestinité et veulent vivre au grand jour leur différence. Après avoir été marginalisés, après ne pas avoir existé, ils commencent à s’organiser, discrètement, mais certains veulent « go public ». Il faut leur faire comprendre qu’une trop grande exposition risque plus de les desservir. Il faut leur rappeler que Nairobi n’est pas Paris ou San Francisco et les choses doivent être faites différemment. Un gay pride day ne peut être imaginé aujourd’hui au Kenya, sans des répercussions, des réactions qui peuvent être violentes. Mais je les comprends, ces Kenyans, ils sont tellement marginalisés, ignorés, insécurisés et veulent que les choses changent rapidement. Je dois leur rappeler que rien n’arrive rapidement en Afrique, surtout pas un changement de mentalité ou de mind set. Il a fallu plus d’une décennie pour que le sida ne soit plus considéré en Afrique comme une malédiction contre les dépravés, mais une maladie, une épidémie, qui peut atteindre n’importe qui et que l’on peut soigner. Le combat pour les droits des personnes LGBT en Afrique risque de prendre autant de temps. » Que disent les Kenyans quand le sujet est abordé ? « Il faut préciser : quand j’arrive à aborder le sujet, ce qui n’est pas facile. Les Kenyans que je rencontre, et qui sont en général éduqués, me demandent pourquoi je fais ce travail. J’ai un triple handicap au Kenya, en sus d’être une étrangère : je suis une femme et surtout j’ai un look asiatique, ce qui est loin d’être un avantage dans certains pays d’Afrique, comme le Kenya, pour des raisons historico-politico économiques. Ensuite, à mes arguments en faveur des LGBT, ils me sortent la Bible et me racontent leurs traditions culturelles pour affirmer que l’homosexualité n’existe pas. Puis, ils me disent que l’homosexualité n’est pas africaine, que c’est une maladie importée sur le continent par les Européens et les Américains. J’ai abordé le sujet avec des Hindous qui vivent à Nairobi. Ils sont ouverts et tolérants aussi longtemps qu’ils ne sont pas concernés directement, que leurs enfants ne ramènent pas un partenaire du même sexe à la  maison.» En dépit de la lenteur des choses, est-ce que Ava Thancanamootoo va continuer à travailler pour l’ONG américaine ? « Je ne sais pas encore. Mais je sais que le combat mené, même s’il prend du temps, même s’il ne donne pas des résultats rapidement, est essentiel pour les personnes LGBT kenyanes. Si je ne continue pas, je suis sûre que d’autres prendront la suite. » Pour le moment, Ava est à Maurice pour rencontrer son frère, étudiant en médecine, en Hongrie, qu’elle n’a pas vu depuis un an. Elle a profité de son passage à Maurice pour participer à un forum sur les droits des LGBT en Afrique organisé par l’ONG Dis-moi. Quel est le message qu’elle a voulu faire passer dans ce forum ? « J’avais envie de dire que nous sommes un petit pays, que notre population est celle d’un petit quartier de Nairobi, mais nous avons un potentiel énorme qu’on ne réalise pas toujours. Sur la question LGBT, il faut reconnaître, en dépit des obstacles, que nous avons beaucoup avancé à Maurice. Nous avançons mentalement plus vite que les Africains parce que nous sommes moins nombreux. Nous devrions profiter de cet avantage pour aller plus loin, plus vite et plus efficacement. En Afrique, comme à Maurice, les homosexuels font partie de la population, du pays. Ils n’appartiennent pas à une seule culture ou une seule communauté, mais se retrouvent dans toute la population. Ils ne demandent pas un traitement particulier ou un statut différent, ils ne demandent que la reconnaissance de leur existence et le respect de leurs droits, qui sont exactement les mêmes que ceux des autres citoyens mauriciens, dans toutes les sphères de la vie. Aux LGBT mauriciens, j’aimerais rappeler qu’il faut continuer le combat, mais se dire aussi que comparativement à d’autres pays, nous avons fait pas mal de chemin. »