PORTRAIT : L’incontournable Serge Constantin

Le lancement de la biographie de Serge Constantin est prévu le 9 août. Les activités culturelles autour de sa mémoire se bousculent dans la rétrospective consacrée à l’artiste. Serge Constantin est une figure incontournable et méconnue. Il fut artiste peintre, scénographe et décorateur au Plaza pendant près de cinquante ans. Cet homme est davantage qu’un artiste sous les combles du théâtre.
Serge Constantin. Un nom aujourd’hui associé à un théâtre autre que le Plaza. Il est pour ainsi dire une teinte du patrimoine culturel mauricien. Ses héritiers, Rachel et David Constantin, nous rappellent l’artiste et le présentent aux Mauriciens par le biais d’une rétrospective étoffée, dont une biographie.
L’artiste est un contemporain d’Hervé Masson, de Malcolm de Chazal, Pierre Renaud et Marcel Cabon, Xavier le Juge de Segrais et Georges André Decotter. Serge Constantin est né le 18 mai 1917 au pied de la montagne des Signaux. Portlouisien de naissance, il sera à jamais un peintre d’une ville portuaire où se promèneront ses pinceaux. Et il en a sans doute tiré son essence d’artiste créateur d’émotions.
La montagne des Signaux et la proéminence du Pouce sont deux sommets emblématiques de son imaginaire pictural. Ils habiteront son œuvre, au même titre que le bassin du Caudan et les docks de la capitale. Lesquels seront associés aux souvenirs de son père boulanger, qui l’emmenait livrer le pain aux navires faisant escale au Port-Louis de son enfance. Ces livraisons seraient à l’origine de sa fascination pour les ports et les docks.

Vocation naissante.
Parmi ses voisins, un certain Gabriel Gillet, peintre et décorateur attitré du Théâtre de Port-Louis et ami de son père. Il découvre le théâtre et les pièces jouées par le truchement d’un oncle féru d’art lyrique. Celui-ci louait à l’année une loge au Théâtre de Port-Louis et en faisait profiter toute sa famille. Une exposition formatrice à la culture dès l’enfance. Serge sera peintre plus tard, dans un théâtre plus grand. Entre-temps, survient le décès précoce de ses parents, à la suite de longues maladies.
Cela n’empêche pas la vocation naissante du jeune artiste. Après des études secondaires au collège Saint-Stanislas de Rose-Hill, le jeune Serge accepte un emploi de clerc chez un de ses oncles avoués. Ce job lui permet de payer les cours de dessin et de peinture que donne Gabriel Gillet à la municipalité de Port-Louis.
En juin 1942, sa mobilisation dans les East African Forces l’émancipe de la tutelle de ses oncles. Il est rendu à la vie civile en novembre 1945. Constantin entre dans un cabinet d’architecture créé par les peintres Boullé et Lagesse. Il s’ennuie autant que dans l’étude notariale. Il prend goût à la confection de maquettes, jusqu’à son embauche en 1949 au Théâtre du Plaza pour succéder à Max Boullé au poste de décorateur. Constantin poursuit une activité de peintre, conseillé par Xavier le Juge de Segrais et ses amis du Cénacle, qui se tient à Curepipe Road chez Hervé Masson.

Bourse d’études et stage.
Il participe en 1947 et en 1950 à des expositions collectives. Il est remarqué par le directeur du British Council, John Sutherland, et obtient une bourse d’études pour se rendre au Royaume Uni. Il suit des cours de peinture, de décor théâtral et de scénographie à la Central School of Arts and Crafts de Londres (de septembre 1951 à octobre 1954). Il participe également à plusieurs stages à la Royal Academy of Arts et à la Royal Opera House, auprès d’artistes formés à l’École de Paris et se réclamant du Bauhaus de Walter Gropius, en particulier Cecil Collins, Victor Pasmore, Hans Tisdall, Keith Vaughan. Constantin se lie d’amitié avec Anthony Harrison, Sylviu Rand et John Plumb. Il profite des mois d’été pour visiter la France, la Suisse, l’Italie et l’Allemagne. Il rentre au pays. Hormis Marcel Cabon et Malcolm de Chazal, des amoureux de l’île Maurice, ses amis du Cénacle se sont tous expatriés.
Reprise du poste de décorateur scénographe au Plaza. Le climat est délétère; l’art moderne est vilipendé et le statut d’artiste est méprisé. L’arrivée à Maurice d’un jeune peintre allemand, Siegfried Sammer, le tire de l’état léthargique où il se trouve après le départ des troupes françaises venues assurer la saison lyrique et théâtrale. Le dynamisme de Sammer ravive l’énergie créatrice de Constantin. Une grande émulation intellectuelle et artistique s’instaure entre eux.

Art sacré et art moderne.
La création de l’École mauricienne de dessin et de peinture, par Sammer, attire de nombreux élèves et prépare l’éclosion d’une nouvelle génération d’artistes. Leurs ateliers respectifs au Plaza et à Baie du Tombeau sont des oasis pour les nouveaux venus à la peinture : les frères Charoux, Roger et Jac, France Staub, Yves Rassou, Claude Béthuel, Roger Merven, Robert Maigrot. En décembre 1960, à 43 ans, Constantin renonce à sa vie de célibataire et épouse Christiane Ducasse, une jeune professeur du couvent de Lorette de Port-Louis, avec qui il aura deux enfants, Rachel et David.
Au début des années 60, Constantin mène de front une brillante carrière de scénographe, remportant d’une saison à l’autre d’éclatants succès, et des activités moins ostentatoires de peintre et de graveur exigeant. Son refus du mimétisme et ses expérimentations plastiques lui valent une grande incompréhension de la part de la critique et du public. Il ne s’en formalisera pas outre mesure et persévérera.
Il continue à donner des cours de dessin et de peinture. À l’occasion de crèches de Noël qu’il installe à Rose-Hill en l’église Notre-Dame de Lourdes, en 1963 et 1965, il suscite un vif débat au sein de l’Église mauricienne sur l’art sacré et l’art moderne. L’année suivante, il s’absente six mois de l’île pour effectuer avec son épouse une croisière en Méditerranée. Ils visitent l’Égypte, Israël, la Terre Sainte, le Liban, la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, avant de se rendre à Paris et à Londres, où Serge suivra des stages de gravure.

Décorateur et scénographe.
L’ouverture de la Galerie municipale d’Art, à côté du Théâtre du Plaza, accroît le rayonnement de la municipalité de Rose-Hill sur la vie culturelle de l’île. Son secrétaire, Georges André Decotter, forme avec Constantin un fantastique tandem qui attire au fil des ans un nombreux public. La Galerie d’Art, rebaptisée Galerie Max Boullé, accueille la plupart des expositions de Constantin des années 70. Le soutien qu’elle lui apporte finit par élargir le cercle des admirateurs de cet artiste exemplaire par sa discrétion et l’amour de son métier. Il s’affirme aux côtés de Malcolm de Chazal, un des principaux protagonistes de la vie artistique de l’île au cours des années 60-70.
Après l’Indépendance, sous l’impulsion de metteurs en scène venus de France, d’Angleterre et de l’Inde, la scène du Plaza va connaître une grande activité; le décorateur Constantin fera des prouesses. Pour les productions de Roger Lecoultre, Serge Kimmoun, Mohan Maharishi, il crée d’efficaces dispositifs scéniques, qui suscitent l’admiration du public et de la critique. Il en sera de même les décennies suivantes avec Rajoo Ramana, Gérard Sullivan, Henri Favory, Patrick Pontgahet. Lorsqu’il passe la main à son assistante, Bernadette Sanspeur, quelques mois avant de mourir, il compte à son actif plus de 600 scénographies, soit quelque deux mille décors d’opéra, d’opérette et de théâtre.
Serge Constantin s’est éteint le 15 octobre 1998 dans sa maison à Belle Étoile.


Rétrospective Serge Constantin
Cet événement comprend une exposition, le lancement d’une biographie et d’un catalogue des œuvres de l’artiste, ainsi qu’un projet pédagogique destiné aux enfants. Il est porté par l’association Les Amis de Serge Constantin. Le lancement de la biographie de Serge Constantin est prévu le 9 août au Hennessy Park Hotel; le vernissage de l’exposition se tiendra le 17 août au Plaza. L’exposition sera ouverte au public jusqu’au 17 octobre. L’Institut Français de Maurice accueillera à partir du 24 août une exposition thématique intitulée Estampes.