PR ARNAUD CARPOORAN: « On court trop derrière le matériel, il y a une perte des valeurs »

Les 25 ans de la faculté des sciences sociales et humaines de l’Université de Maurice doivent être l’opportunité de repenser son rôle et se reconnecter aux valeurs de base. C’est l’avis du doyen de la faculté des sciences sociales de l’UOM, le professeur Arnaud Carpooran. Il plaide pour la valorisation du travail de la faculté, souvent perçu comme inférieur aux filières scientifiques par exemple. Or, rappelle-t-il, la faculté a un rôle important à jouer dans la société. D’où la nécessité, dit-il, pour les chargés de cours de s’intéresser à ce qui se passe autour d’eux et à mesurer l’impact social et humain de leurs recherches. Parlant du kreol morisien, il est d’avis qu’il y a eu une mauvaise planification de l’entrée de la langue au secondaire. Selon lui, il est impératif de réactiver l’Akademi Kreol Morisien.

La Faculty of Social Studies and Humanities est devenue la Faculty of Social Sciences and Humanities. Pourquoi ce changement d’appellation ?
Il y a trois raisons derrière ce changement. D’abord, pour être en ligne avec la terminologie internationale, académique qui est aujourd’hui Social Sciences. Ensuite, bien que ayons un département de Social Studies, il n’inclut pas « economics ». Ceux de cette filière ne se sentaient pas intégrés. Par ailleurs, quand on parle de Social Studies, cela rappelle surtout une matière au collège. Matière comprenant un peu d’histoire et de géographie et qui souvent, n’est pas perçue de la même importance que les autres.
Or, dans cette faculté, nous faisons également des études basées sur des méthodes scientifiques, utilisées notamment par les sociologues. Vinesh Hookoomsing le disait à juste titre l’autre jour : parfois nous sommes perçus comme des littéraires, des poètes, des rêveurs, donc, des gens pas très sérieux du point de vue scientifique. Donc, nos recherches étaient considérées comme étant basées sur l’interprétative. Parfois même ceux de la filière scientifique ont ce regard envers nous. Mais j’insiste : nous sommes des social scientists ! Après 25 ans d’existence, je pense qu’il était nécessaire de se poser des questions sur le sens des mots qui composent notre faculté. Humanities c’est quoi ? Qu’est-ce que cela implique ? Même pour les académiques, ce n’est parfois pas si évident. Humanities c’est la culture humaniste, la notion de l’homme, de l’humain, des droits humains, notamment.
En adoptant l’appellation Social Sciences, c’est également une manière de rappeler que nous avons un commitment pour le community outreach. Le nom de notre faculté dit que nous sommes plus concernés par ce qui se passe autour de nous que les autres facultés. Je n’ai pas l’impression que tout le monde est conscient de cette responsabilité humaine et sociale de la faculté. C’est pour cela que depuis que j’ai pris mes fonctions comme doyen de la faculté, je dis dans mes discours : « You have to assess the social/human impact factor of your research and not only the scientific impact. » C’est devenu comme un mantra. Notre faculté doit donner une importance égale à toutes ses dimensions dans nos recherches et non pas seulement les publier dans des high rated journals.
Ces 25 ans étaient justement une invitation de “rethink” et non pas “rebrand” la faculté. Il faut revoir notre rôle et repenser les fondamentaux. Ces termes sont apparus dans notre research week : social justice, human values, rights… D’ailleurs, le titre de mon papier, lors de l’induction, était « Back to the basics », retournons à l’essentiel. On court trop derrière le matériel, il y a une perte des valeurs, du sens de l’éthique et notre faculté ne peut se contenter de décrire ce qui se passe, sans faire de sorte que notre propre recherche apporte une différence autour de nous, immédiatement. Je l’ai déjà dit ailleurs : je considère aberrant qu’un académique enseignant les Social Studies ou Social Work ou même les langues, n’ait rien à dire sur ce qui se passe dans la société. Ils en parlent dans leurs classes, mais ne prennent pas position en dehors. Certains le font déjà, notamment, Roukaya Kasenally, Christina Chan Meetoo ou moi-même, mais j’aurais souhaité que la majorité le fasse.

Concrètement, comment travaillez-vous pour amener ce changement ?
Depuis que je suis arrivé à l’UOM en 1993, j’ai entendu parler d’un language lab. Mais jusqu’ici, rien. Or, pour un pays multilingue comme Maurice, un tel laboratoire est important. Nous faisons des traductions à Maurice, nous avons une industrie du tourisme très vivante, nous sommes supposés enseigner et apprendre les langues étrangères, à part l’anglais et le français. Mais jusqu’à l’heure, cela demeure comme des vœux pieux. Je suis en contact avec des suppliers pour concrétiser ce projet de language lab. Cela nous permettra de proposer l’étude des langues étrangères, les traductions, ainsi que l’étude du kreol. Nous avons reçu ici, il y a quelque temps, deux étudiants allemands venus apprendre le kreol. Ils ont par la suite réalisé un guide de langue kreol-allemand. Un tel outil, par exemple, démontre qu’on peut apprendre une langue étrangère à partir de notre langue maternelle, au lieu d’avoir à passer par une autre langue étrangère comme le français et l’anglais. Nous avions des projets similaires. Cela aurait été très utile pour les personnes travaillant dans le secteur du tourisme, par exemple.
En ce qui concerne le Social Work, premier cours enseigné avec une dimension sociale, nous avons eu beaucoup de contact ces derniers temps, notamment avec l’APEIM, l’association des professional social workers, demandant à l’université de faire des audits. Lovebridge a également pris contact avec nous pour des études de terrain pour connaître les besoins des groupes ciblés. Nous avons donc pas mal de projets pour le volet social.
Évidemment, notre faculté d’histoire reste l’une des plus importantes de la faculté. Ils ont beaucoup travaillé sur des projets nationaux comme le musée archéologique, ils ont collaboré avec la Truth and Justice Commission, ont travaillé sur les dossiers de l’Aapravasi Ghat, Le Morne, etc. Je pense que ce département a fait énormément pour Maurice jusqu’ici, mais on ne leur a pas donné leur due recognition par le corps académique lui-même.
Une de nos missions est aussi de rendre la faculté plus visible. Nous avons également une série d’activités, notamment la mise sur pied d’une société de musique, d’une société de théâtre. Nous avons déjà à l’université un cours de BA (Hon) Music. Nous allons aussi organiser des causeries régulièrement. Nous avions déjà prévu, d’ailleurs, une causerie sur FSSH et la femme en politique, mais la personne qui devait l’organiser est elle-même partie se porter candidate à l’élection partielle à Quatre-Bornes…

L’UOM avait déjà démarré des cours en langues étrangères. Que s’est-il passé ?
Nous avons eu un petit bug, du fait que nous n’avions pas les ressources nécessaires ici et nous avons fait appel à des personnes externes. Mais il y a eu des problèmes administratifs pour la gestion et le suivi de ces cours, vu que nous n’avions pas les ressources. Maintenant que nous avons commencé à recruter des personnes qui peuvent enseigner certaines langues étrangères, nous allons relancer. Il y a d’ailleurs une « foreign language cell » qui a déjà été mise en place. L’arrivée du language lab va faciliter davantage l’enseignement et l’apprentissage des langues étrangères. Cela va prendre forme dans les semaines ou mois à venir.
C’est un hasard que notre ambassadeur de Maurice en Allemagne, ainsi que les deux Allemands qui avaient étudié le kreol chez nous soient de passage pour les célébrations du jubilé d’argent. J’en ai profité pour faire un petit clin d’œil sur notre politique d’internalisation. Beaucoup posent souvent des questions sur l’utilité d’étudier le kreol. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de démontrer que nous pouvons étudier les langues étrangères à travers notre langue maternelle directement. Nos étudiants allemands ont dû, eux, apprendre le kreol à travers le français car nos cours étaient dans cette langue. D’où son idée de faire le livre, pour un lien direct entre l’allemand et le kreol.

De nos jours, une grande importance est accordée aux études techniques et scientifiques par rapport à la demande du marché du travail. Comment vous situez-vous par rapport à cela ?
Dans notre faculté, le plus grand défi est que l’histoire n’est pas enseignée comme matière au collège. C’est pour cela que nous avons ici des cours en “History and Political Science”, “History and International Relations” et “History and National Heritage”, mais pas l’histoire tout court. Souvent, cette filière est considérée comme étant l’une de celles n’ayant pas de demande sur le marché de l’emploi. Il faut voir le problème à sa source : quelqu’un qui quitte l’université avec un degree en histoire, logiquement, devrait pouvoir enseigner l’histoire au collège. C’est ce qui se passe ailleurs. Bien sûr, il y a “Social Studies”, comme évoqué plus haut, mais ce n’est pas une étude approfondie de l’histoire. Si le ministère de l’Education avait introduit l’histoire au collège, ce que je considère comme étant très important, le problème ne se poserait pas.
Pour ce qui est des langues, la plupart de nos étudiants font carrière dans l’enseignement. Il est vrai qu’à un moment donné, le marché est saturé, car les enseignants ne vont plus à la retraite au même rythme qu’avant. Certains se sont diversifiés à gauche et à droite. Beaucoup se sont tournés vers le journalisme, mais là aussi c’est un marché limité. C’est une réalité. Par contre, il y a bien un créneau pour les “Creole Studies”. Les écoles et collèges sont toujours à la recherche de compétences pour l’enseignement du Kreol Morisien. Il y a même une pénurie de staff pour la rentrée 2018. Raison pour laquelle on ne peut, valeur du jour, offrir le kreol dans tous les collèges. Il y a un appel à candidature qui a été lancé. J’espère que la situation s’arrangera dans les semaines à venir.
Pour ce qui est des “Translation Studies”, il y a encore des hésitations car bien que nous ayons besoin de traducteurs, ce n’est pas un métier à plein-temps. Ce n’est pas encore une industrie en elle-même, mais elle sera appelée à se développer à mon avis. En parlant de technologies, nous avons un gros travail à faire par rapport au kreol, c’est le “spell checker”. Nous avons des logiciels “speech to text” et “text to speech”, qui nous permettent de parler une langue, et ensuite, l’ordinateur le transcrit en écrit. Il y a beaucoup de domaines comme cela, où il y a combinaison de la langue et de la technologie. Certains métiers vont devoir s’adapter. Mais je ne crois pas qu’il faut s’inquiéter plus que cela. On aura toujours besoin de personnes pour parler et pour écrire, avec ou sans technologies.

Où en êtes-vous avec les cours en “Creole Studies”, qui n’ont pas été proposés à la dernière rentrée universitaire ?
Le cours a été suspendu sur une base quantitative, que personnellement je n’avais pas trouvée réaliste. Justement, compte tenu du manque d’enseignants que nous aurons en janvier prochain. Les chiffres sur lesquels on s’est basé ne reflètent pas la réalité du marché. Mais ça, c’est du passé, nous ne pouvons rien y faire. Mais c’est clair que dès l’année prochaine, les cours de kreol reprennent. Là, il y a justement un module qui ne devait pas être inclus comme “core module” dans le programme de BA French, mais les étudiants ont fait une pétition pour que ce cours soit proposé comme “elective”. Et cela a été fait. L’institution n’était pas sûre qu’on avait la “critical mass” pour cela, mais les étudiants ont eux-mêmes fait la demande. Donc, il y a au moins un module de kreol qui est offert en première année. Mais dès l’année prochaine, le BA French and Creole Studies sera proposé à nouveau.

Pensez-vous qu’il y a eu un manque de planification menant à ce problème de prof de kreol morisien au secondaire ?
C’est clair qu’il y a eu un manque de planification. D’ailleurs, je l’ai déjà dit depuis le début. À partir du moment où le Kreol Morisien a été introduit à l’école primaire, en 2012, on pouvait prévoir que sept ans après, il allait passer au secondaire. C’est dans cette perspective que j’avais lancé le BA French and Creole Studies. L’université de Maurice a anticipé la demande pour 2018. Nous avons justement un batch qui termine ses cours pour entrer sur le marché du travail l’année prochaine. Malheureusement, tous les secteurs n’ont pas anticipé cette évolution. Ils ont attendu que les élèves arrivent en dernière année du primaire pour commencer à se décider. Évidemment, il y a un problème de planification qui a fait qu’on a dû trouver des solutions en quatrième vitesse. J’ai dénoncé cela à plusieurs reprises. Comment nous, nous avons pu créer un cours en anticipant qu’on pourrait avoir besoin de ça ? Et la réalité prouve que nous avons eu raison. Je pense que d’autres institutions auraient dû en faire de même. Nous nous trouvons dans une situation où nous devons faire avec ce que nous avons sur les bras. J’espère que cela va s’améliorer.

Avez-vous les premiers retours concernant l’enseignement du kreol morisien au primaire ?
Les réunions et “feedbacks” que nous avons eus avec les différents partenaires démontrent que cela se passe bien. Au primaire, l’expérience du kreol morisien est un succès. La demande pour le kreol vient juste après l’hindi. C’est dommage que les deux soient dans le même créneau. Je suis sûr que cela aurait été différent si les deux langues n’étaient pas en concurrence. Le chiffre d’inscriptions en première année tournait autour de 3 000. C’est resté plus ou moins constant mais, parfois, avec une baisse dans certaines écoles, par manque d’enseignants, pas en raison du manque d’intérêt des élèves. Il n’y a pas eu de chute de demandes drastiques. Quelque 3 000 élèves optant pour le kreol morisien sur une population de 16 000 à 17 000 élèves, c’est quand même un pourcentage intéressant. C’est un peu difficile maintenant de prévoir que ces élèves ne vont pas opter pour le kreol morisien au secondaire. Mais à condition que les collèges offrent cette matière. Quand le collège décide qu’il ne va pas offrir le kreol morisien dès le départ, cela pose un gros problème d’égalité des chances. L’enfant sent que les autres langues sont offertes, mais pas la sienne, alors que ce n’est pas de sa faute. Moi, j’ai un problème quand un collège vient dire qu’il n’offre pas le kreol morisien parce qu’il n’a pas le staff nécessaire. Il faut faire la demande et nous verrons où nous allons trouver les enseignants nécessaires. En disant que vous n’offrez pas une matière, vous empêchez la demande de se manifester. Je suis aussi conscient que l’idée d’enseigner le kreol morisien n’a pas été acceptée dans toutes les écoles et collèges. Peut-être qu’il y a un gros travail de sensibilisation qui doit être fait, comme cela a été le cas pour le primaire il y a six sept ans. L’UoM a même offert son aide pour cela. Nous sommes disposés à quitter le campus pour aller dans les écoles et organiser des “workshops” à l’intention des directeurs de collèges et des enseignants.

Pensez-vous qu’il aurait été plus facile de gérer tout cela si l’Akademi Kreol Morisien avait été maintenue ?
J’ai demandé la réactivation de l’Akademi Kreol Morisien (AKM) depuis l’arrivée du nouveau gouvernement. Il y avait déjà un plan en ce sens quand Vasant Bunwaree était encore ministre. Ensuite, il y a eu les élections et un nouveau gouvernement. Nous avons eu l’assurance que l’AKM allait être réactivée, mais pour l’instant, il n’y a rien. C’est en l’absence d’une cellule comme l’AKM que j’ai dû prendre les devants et inviter les gens à venir discuter. Ma prise de position était due à la force des choses, car les doléances se canalisaient vers moi. J’ai dû réunir les différents partenaires pour une table ronde parce que la communication ne passait pas.

L’une des craintes à l’entrée du kreol morisien à l’école était qu’il y ait confusion entre la langue et le français. Quel constat faites-vous aujourd’hui ?
J’ai toujours trouvé cet argument bancal. Moi, je suis pour l’argument contraire : quand deux langues sont proches, il faut apprendre à les écrire différemment afin que l’élève puisse faire la différence et les séparer. Quand un élève, par exemple, voit « mwa », il a déjà identifié qu’il est dans le kreol, et quand il voit « moi », il sait qu’il s’agit du français. Il est possible que, dans une période de transition, il y a transfert de langue, mais cela arrive avec n’importe quelle langue et pas nécessairement avec le kreol. Mais de là à dire que l’apprentissage du kreol gène l’apprentissage du français, c'est un argument qui ne tient pas la route.

Quelle sera la prochaine étape concernant le kreol morisien au collège ?
Cette semaine marque la date limite pour les candidatures comme “Supply Teachers” dans le secondaire. Cela concerne également les enseignants de kreol morisien. C’est le ministère de l’Education qui s’en occupe. Dans quelques semaines, il y aura un nouvel appel à candidatures de la part de la Public Service Commission pour le recrutement de “full fledge teachers” pour le kreol morisien. Ensuite, au niveau des collèges, il y aura un nouvel “Expression of Interest” pour les élèves ayant déjà un degré en langues et qui souhaitent enseigner le kreol après un cours au MIE. Beaucoup de nos élèves enseignant actuellement le français ne sont pas étrangers au kreol morisien. Ils ont aidé dans nos différents projets à l’université. Mais encore faut-il que le ministère ou les collèges fassent le nécessaire. Peut-être que certains devront travailler dans deux ou trois écoles à la fois, comme cela se faisait au primaire au début. En prenant tout cela en considération, techniquement, le nombre de collèges offrant le kreol morisien en Grade 7 devrait augmenter l’année prochaine.