PR NARELLE HAWORTH, DU CENTRE FOR ACCIDENT RESEARCH & ROAD SAFETY : « La sécurité routière doit être l’affaire de tous, pas seulement des automobilistes »

Narelle Haworth, du Centre for Accident Research and Roads Safety (CARRS) de l’État du Queensland en Australie, était à Maurice la semaine dernière pour aider le ministère des Infrastructures publics et du Transport à faire une autopsie des raisons menant aux accidents fatals. Pour elle, la sécurité routière est l’affaire de tous et pas uniquement des automobilistes.

Pouvez-vous nous parler du CARRS ?
Le CARRS, qui veut dire Centre of Accident Research and Road Safety, est basé au Queensland, un des États de l’Australie. Ce centre a pour but d’améliorer la sécurité routière par la recherche, l’éducation et des campagnes de mobilisation. Il est opérationnel depuis 20 ans et nous travaillons en étroite collaboration avec le gouvernement de même que l’industrie afin de mener des recherches, de comprendre les facteurs menant aux traumatismes routiers, d’identifier les solutions et de mesurer comment les choses fonctionnent.
                                                             
Hormis la loi et l’application des amendes, sur quoi d’autre dépend la prévention des accidents ?
La loi et les amendes sont les dernières mesures auxquelles il faudrait penser. L’importance est de créer un système qui soit sûr, où les gens peuvent faire des erreurs sans être sérieusement blessés ou tués. Ce système doit comprendre des routes qui sont conçues et maintenues pour la sécurité, des véhicules qui sont bien maintenus, ainsi que des chauffeurs qui sont formés et éduqués pour comprendre la situation sur les routes. Ce sont seulement ceux qui commettent des fautes de façon délibérée qui doivent être punis.

Quels ont été les résultats de vos recherches ?
Nous ne mettons plus l’accent sur les collisions ; nous ne les appelons pas des accidents d’ailleurs. Les accidents se produisent normalement de façon inattendue, inexplicable et inévitable. Tandis que pour les collisions, on peut les empêcher et on peut les expliquer. Les résultats des recherches que nous avons effectuées nous ont permis d’identifier les types de routes dont nous avons besoin pour la sécurité, le type de véhicules, la formation adéquate et l’octroi de licences aux conducteurs. Comment tout le monde peut circuler sur les routes en toute sécurité, du plus gros camion aux voitures en passant par les piétons. Il est important de concevoir et gérer un tel système.

Qu’est-ce qui est à l’origine des accidents ?
En amont, il faut comprendre que tout le monde doit être responsable de la mise en place d’un système sûr. Le gouvernement a la responsabilité de prendre la décision la plus appropriée et d’accorder le financement nécessaire pour avoir des routes idéales pour la conduite, pour les voitures, les motocyclistes mais également pour les piétons. Le gouvernement doit également éduquer les conducteurs, les aider à prendre la bonne décision et s’assurer que tout fonctionne convenablement pour leur véhicule et que les réparations appropriées sont effectuées. Les chauffeurs sont eux responsables des véhicules qu’ils conduisent et doivent respecter les lois.
La sécurité routière est comparable au travail en général. On ne place pas une grosse machine à couper à l’endroit où se trouvent des employés en leur demandant simplement de prendre des précautions. Il faut prendre des dispositions pour que les gens ne s’approchent pas de la machine au risque de se blesser. Car il faut protéger les employés. De même en matière de sécurité routière, le but de tout système mis en place est de protéger les gens. Nous savons que les êtres humains sont fragiles. Ils peuvent amortir seulement un certain niveau de pression sans se blesser. Nous savons également que les gens font des erreurs, parfois parce qu’ils sont fatigués, parce qu’ils ignorent certaines choses, ou parce qu’ils se sont laissés distraire.
Il faut concevoir un système non pas uniquement pour empêcher un crash, qui est parfois inévitable, mais on doit pouvoir s’assurer que les gens ne soient pas blessés sérieusement et ne soient pas tués. Il faut, par conséquent, que les vitesses pratiquées soient correctes, que les voitures offrent un degré convenable de protection. Il faut s’assurer que si un conducteur perd le contrôle de sa voiture, qu’il ne s’écrase pas contre un arbre ou une colonne sans que les passagers soient suffisamment protégés.

Comment tout cela est-il mis en œuvre en Australie ?
En Australie, dans les années 70, le taux d’accidents fatals avait atteint un niveau sans précédent. La population et le gouvernement se sont dit que cela doit s’arrêter et que quelque chose doit être fait. Le gouvernement a alors consulté des scientifiques pour voir ce qu’on savait des accidents et des mesures à prendre. À la suite de cette étude, les autorités ont imposé la ceinture de sécurité aussi bien pour les passagers des sièges avants que pour ceux des sièges arrières. Et surtout, pas d’alcool au volant.
Lors de la mise en œuvre de ces mesures, il y a eu quelques protestations, notamment des organisations pour la défense des alcooliques. D’autres ne voulaient pas porter la ceinture de sécurité. Mais le gouvernement a insisté et il y a eu une baisse dans le nombre d’accidents fatals. Par la suite, d’autres études ont démontré l’importance de la vitesse lors de l’accident ainsi que le degré de blessures des passagers. C’est ainsi qu’il a fallu introduire la limite de vitesse sur les routes. Cette limite doit être cohérente à la qualité de la route. Si une route est trop étroite et que par conséquent le risque de heurter les arbres ou les colonnes est grand, on ne peut autoriser une grande vitesse. Dans ce contexte, il y a deux solutions, soit on améliore la route et son environnement soit on réduit la limite de vitesse. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas se pencher sur la qualité de la route et qu’il ne faut pas placer des barrières efficaces dans les endroits dangereux de manière à amortir le choc entre le véhicule et l’arbre en cas d’accident. Moreover, we are not saying that we have to fix only the driver but we are saying that we have to fix the whole system because we cannot make the driver perfect.
Ces mesures ont entraîné une baisse sensible dans le nombre d’accidents fatals. Nous continuons à travailler et à étudier afin de voir si la limite de vitesse est appropriée à chacune des régions. La raison est que les études ont démontré que lorsqu’il y a beaucoup de piétons ou de motocyclistes, la limite de vitesse ne peut dépasser les 30 km/heure. À cette vitesse, le conducteur peut appliquer plus facilement ses freins et éviter de blesser les gens. Notre objectif actuellement est de développer un système où il n’y a plus de blessés graves et surtout qu’il n’y ait plus d’accidents fatals. Cela ne concerne pas les chauffeurs, les véhicules, la vitesse, les routes séparément, mais le tout dans un ensemble.

Quelle a été la contribution de CARRS dans l’étude et la mise en place d’un tel système ?
Nous avons fait beaucoup de recommandations, surtout afin de savoir comment améliorer la formation des automobilistes et voir comment présenter les publicités pour que les gens écoutent et changent leur comportement. Les recherches ont démontré que parfois les messages transmis à travers les publicités, les affiches, entre autres, n’apportent pas les résultats escomptés. Certaines personnes pensent que les images présentées dans les publicités doivent être choquantes, montrant les cadavres, etc. Si ces images frappent l’imagination, elles ne nous ont pas semblé entraîner un changement de comportement. Les gens pensent que cela n’arrive qu’aux autres. C’est surtout le cas pour les jeunes automobilistes.
Parfois les publicités doivent avoir recours à l’humour. Une bonne publicité très intéressante postée sur les réseaux sociaux est rapidement partagée entre des amis. Le défi consiste à mesurer l’effet de ces publicités et les modifier afin de les rendre plus efficaces. Nous avons été partie prenante dans la conception de publicités, dans l’octroi de licences des motocyclistes, dans la conception de routes pour les bicyclettes. We think that it is very important that government has a commitment to road safety and we are very happy that the Prime Minister and ministers are committed to road safety. Toutefois, il est important de bien comprendre le problème et d’apporter les solutions les plus efficaces pour Maurice sans copier ce qui s’est fait à l’étranger.

Peut-on changer la mentalité des automobilistes et tous ceux concernés par les accidents de la route ?
On peut la changer. En Australie durant ma jeunesse, il était tout à fait normal de conduire sous l’effet de l’alcool. Tout le monde se flattait d’avoir conduit la veille tout en étant complètement ivre, sans aucune honte. Afin de combattre cette pratique, les autorités ont introduit l’examen du taux d’alcoolémie par surprise. Les gens étaient testés au hasard. Une amende avait été introduite en fonction du taux d’alcoolémie. Graduellement les automobilistes ont compris que cela ne valait pas la peine de boire et de conduire. C’est ainsi que le nombre de contravention pour ce délit a baissé. Aujourd’hui, une étude sur la sécurité routière est effectuée à intervalles réguliers. L’enquête comprend une question sur l’importance de l’introduction du « random breath test ». 98 % des personnes interrogées se sont prononcées pour le maintien de cette pratique. Les gens ont réalisé que cela est bon pour la sécurité routière. Aujourd’hui le comportement et les attitudes ont changé et il n’est plus normal de boire et de conduire. C’est désormais une pratique plutôt honteuse et condamnable. Parfois l’introduction d’une législation peut amener le changement de la mentalité et de la culture.

Devrait-on éduquer les enfants ?
L’éducation des enfants est un investissement mais il faudra attendre qu’ils conduisent pour voir les résultats. C’est bon de développer une culture de sécurité chez les enfants. Il faut leur montrer comment traverser la route, comment monter à bicyclette conformément au code de la route. Lorsqu’ils seront plus grands, on leur montrera tout ce qu’il faut en ce qui concerne la conduite. La formation doit être adaptée à l’âge de l’enfant.

Faudrait-il avoir un curriculum commun pour les « driving schools » ?
Nous ne nous sommes pas suffisamment penchés sur la question. Toutefois des études ont été faites en Europe. Il ressort qu’en ce qui concerne la formation des automobilistes il y a un certain nombre de choses à prendre en compte. Très souvent les éducateurs de conduite se contentent de montrer aux apprentis automobilistes à maîtriser la voiture. Les recherches ont démontré que ce n’est pas suffisant. Il faut non seulement apprendre à contrôler son véhicule mais il faut comprendre le système. Comment il devrait fonctionner. Il faut également comprendre quelle est la motivation des automobilistes. Pourquoi prennent-ils le volant ? Il faut également comprendre le risque et aussi comprendre le but dans la vie. Tout cela doit être bien assimilé. L’apprenant doit non seulement contrôler son véhicule mais avoir une éducation pour comprendre qu’il fait partie d’une communauté d’automobilistes et qu’il y a aussi des règles fondamentales à respecter comme c’est le cas dans la vie. La meilleure façon de transmettre cette formation est de le faire en groupe de discussions. Dans plusieurs pays, une méthode graduelle de qualification a été introduite. Il y a d’abord l’apprenant qui doit être accompagné et qui doit avoir énormément de pratique, au moins 100 heures. Par la suite, on lui accorde une “provisional licence” assortie de nombreuses conditions. Par la suite, il peut obtenir sa licence.

Que pensez-vous du « indoor training » ?
Cela a ses avantages mais ne permet pas à l’apprenant d’avoir une bonne expérience routière. Former un bon conducteur prend beaucoup de temps, il vaudrait mieux qu’il passe son temps en compagnie d’un conducteur expérimenté.

Qu’avez-vous constaté à Maurice ?
J’ai constaté qu’il y a beaucoup de véhicules et beaucoup de motocyclistes. Beaucoup de personnes viennent à Port-Louis, ce qui donne lieu à une congestion routière. Il est bon de savoir que les embouteillages sont bons pour la sécurité routière parce que les gens roulent prudemment. Je ne dis pas qu’il faut maintenir les congestions mais je fais un simple constat. Les statistiques chez vous concernant les accidents fatals sont alarmantes. Le taux est le double de la normale. De plus, j’ai constaté que 75 % des victimes sont des piétons ou des motocyclistes. Cela doit être pris en considération. J’ai constaté qu’il n’y a pas suffisamment de facilités pour les piétons et pour traverser les routes. J’ai vu aussi que les voitures s’arrêtent souvent pour laisser passer les piétons. Le défi est de bien comprendre ce qui contribue à maintenir le taux de victimes à un niveau si élevé et voir ce qu’on peut faire. Il y a des techniques qui peuvent permettre aux autorités de bien appréhender les raisons qui mènent aux accidents.

Que devrait-on faire ?
Il faudrait mettre l’accent sur différents secteurs notamment les piétons et les motocyclistes. Il faudrait comprendre l’utilité des motocyclettes. Est-ce que la façon de conduire une motocyclette est influencée par la disposition des routes ? Est-ce que les automobilistes comprennent pourquoi utilise-t-on une route ? Quel est l’âge du motocycliste ? Il faut également comprendre avec précision les raisons d’un accident. Est-ce qu’un accidenté peut avoir les premiers soins immédiatement, augmentant ainsi sa possibilité de survivre ? Quel est le rôle du SAMU ? Il faut comprendre en détail la situation telle qu’elle se présente aujourd’hui avant d’introduire des mesures pour assurer la sécurité routière. Des études doivent être faites sur une base régulière pour suivre la progression observée.