À l’invitation de l’entreprise mauricienne DoraCrea, organisatrice de la conférence annuelle Innovation Mauritius, le professeur Soumitra Dutta vient d’effectuer un bref séjour à Maurice. Responsable du département management à l’université Cornell, Soumitra Dutta a enseigné dans plusieurs prestigieuses universités en Europe, en Asie et aux USA, et s’est acquis une réputation mondiale dans le domaine de l’innovation et du management. Il publie entre autres le Global Innovation Index, qui est devenu une référence mondiale dans le domaine de l’innovation. Grâce au concours du fondateur de DoraCrea, nous avons pu rencontrer le Pr Dutta lors de son récent passage à Maurice.

Comment fait-on, étant né en Inde, pour devenir une des sommités mondiales du secteur de l’innovation ?

Je suis né dans la région de Calcutta, où mon père était médecin et la famille l’a suivi dans ses différentes affectations. J’ai fait mes études secondaires à la Nouvelle Delhi, dans une école de technologie, et je les ai poursuivies à Berkeley, aux États-Unis. J’ai ensuite rencontré ma femme, qui est d’origine espagnole, et comme elle devait revenir en Europe, je l’ai suivie et j’ai travaillé en France pendant plus de 20 ans à l’INSEAD (Institut européen d’administration des affaires) Business School de Fontainebleau. C’est après que je suis retourné aux États-Unis, plus précisément à l’université Cornell, dont j’ai été le responsable du Johnson College of Business jusqu’au début de cette année.

Comment vous êtes-vous intéressé à l’innovation ?
Naturellement. Parce que c’est la base des affaires, de la technologie informatique et de l’évolution humaine, et qu’il faut suivre et mesurer ses avancées. C’est dans cette perspective que j’ai créé le Global Index.

L’innovation est censée utiliser toutes les nouvelles technologies et tous les nouveaux concepts pour moderniser et faire évoluer la manière de gérer le monde. Or, quand on voit la guerre commerciale que se livrent actuellement les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne, on peut avoir le sentiment que nous sommes revenus au monde d’antan avec ses antagonismes et que nous sommes bien loin de l’innovation…
Il faut faire la distinction entre les politiques commerciales que suivent les pays et l’innovation. Les moteurs de l’innovation sont le progrès généré par les nouveaux concepts et avancées de la technologie. L’innovation est inscrite dans les gènes de l’être humain et c’est elle qui le pousse à avancer, à se dépasser, à évoluer, indépendamment des politiques des États. Bien sûr, les États peuvent — et doivent — créer les conditions pour encourager et permettre aux expériences innovatrices d’exister et de se développer pour permettre à la société d’avancer, mais l’innovation est plus une affaire de technologie et de jeunes générations que de gouvernements. Par conséquent, le fait que les grands États se livrent actuellement une guerre commerciale, avec, comme vous le souligniez, des recettes du passé, ne peut pas stopper l’évolution de l’innovation.

Quel devrait être le rôle de l’État dans le développement de l’innovation ?

Les états peuvent et doivent créer les conditions et l’encadrement pour que l’innovation se développe. Ils peuvent aider ce développement en créant des institutions ou même des ministères pour gérer ce secteur en évolution constante. Par exemple, Dubaï a créé un ministère chargé des questions de l’intelligence artificielle. Des pays comme la France, l’Inde et la Chine, pour ne citer qu’eux, ont défini des stratégies nationales concernant le développement et l’utilisation de l’intelligence artificielle. Les gouvernements peuvent aider au développement de l’innovation en créant les conditions pour son développement dans leurs stratégies nationales et en faisant la liaison entre l’industrie, les individus et les agences gouvernementales, et en vulgarisant son concept auprès des populations. Parce que les changements apportés par l’innovation concernent tout le monde. Mais cela étant, et même si un gouvernement considère que l’innovation ne le concerne pas, il ne peut empêcher l’innovation de se développer. Dans la mesure où l’innovation fait partie de l’ADN de l’être humain, on ne peut pas arrêter ce processus qui fait partie de son évolution. La combinaison entre les technologies numérique, biologique et physique produit un mouvement vers l’avant qu’on ne peut pas stopper, tout au plus ralentir.

Selon vous, l’innovation est-elle un mouvement irréversible ?

Regardez un enfant de trois-quatre ans venant de n’importe quel coin de la planète et mettez-le devant un ordinateur ou un téléphone portable. Même si on ne lui a pas expliqué le maniement, il a une idée de comment ça marche et sait déjà, de manière innée, naviguer plus ou moins bien entre les divers programmes et applications. Il veut comprendre et faire des expériences, et quand il n’y parvient pas ou qu’il ne comprend pas quelque chose, il pose des questions, ce qui fatigue ses parents, qui n’ont pas toujours les réponses appropriées à lui fournir. Il est résilient, curieux, interroge, veut comprendre et avoir des réponses à ses questions, ce qui peut parfois agacer les parents. Les enfants d’aujourd’hui sont comme ça, ils sont nés avec un sens de l’innovation qui ne demande qu’à se développer. La question est de savoir ce qu’on fait de cette connaissance innée des enfants dans les écoles, les collèges et les universités.

Nos systèmes d’éducation sont-ils équipés pour répondre aux questions des enfants pour les accompagner et les encourager à développer leur sens de l’innovation ?

En général, les systèmes d’éducation n’ont pas les réponses ou les instruments pour répondre à ces interrogations, cette demande. Des recherches ont démontré que le mot que l’enfant entend le plus souvent à l’école est non. C’est un mot qu’il entend des centaines de fois.

Des initiatives ont-elles été — ou sont — prises pour que les systèmes scolaires ne tuent pas le besoin d’innovation que l’enfant porte naturellement en lui ?

Il est très difficile et très coûteux d’entreprendre des réformes dans tous les secteurs, plus particulièrement dans celui de l’éducation. Il faut changer la façon de penser des pédagogues et des enseignants qui sont souvent opposés à l’innovation qui les oblige à se remettre en cause, et surtout à abandonner des instruments et une manière de faire qu’ils maîtrisent ou pensent maîtriser. Cela ne concerne pas que les écoles et les collèges. Dans certaines universités, on continue à enseigner comme on le faisait au siècle dernier. De manière générale, l’éducation en tant que profession n’a pas connu beaucoup d’avancées dans le domaine de l’innovation. Les classes sont nombreuses — pour les rentabiliser financièrement — et les enseignants n’ont ni l’envie ni le temps d’établir un contact avec chaque élève et ils dispensent une éducation générale, globale, qui apprend des connaissances de base, mais ne se préoccupe pas — ils n’ont pas le temps de le faire — des questionnements individuels des étudiants. Très peu de pays ont réussi leur réforme de l’éducation pour les raisons que je viens de vous expliquer. Celui qui a réussi dans ce domaine est la Finlande, où des pédagogies adaptées permettent aux élèves de donner le meilleur d’eux-mêmes. Mais malheureusement, la Finlande est l’exception qui confirme la règle d’un monde dont les systèmes éducatifs ne correspondent pas, pour les raisons déjà expliquées et d’autres, aux attentes des étudiants, surtout en matière d’innovation.

Vous êtes en train de décrire un monde où l’innovation est utilisée à bon escient par quelques pays, entreprises ou individus face à un bloc qui, lui, continue à fonctionner comme avant…

Les défis immédiats auxquels ont à répondre les pays ne leur permettent pas de faire autrement. Ce n’est facile de faire des réformes dans un monde qui croit que sa manière de fonctionner est la meilleure et que faire autrement consisterait à remettre en question trop de choses, trop d’équilibres. Ce qui fait que les changements tardent à être mis en place ou, quand c’est le cas, sont faits de manière incomplète. Mais l’innovation parvient néanmoins à s’imposer. Il y a plus de cent ans, on a inventé l’automobile, qui a permis de faire la transition entre le chariot tiré par des chevaux et le moteur, et représentait une énorme avancée. Pendant des années, on a copié le modèle du chariot dont les chevaux avaient été remplacés par le moteur. Il a fallu attendre des années, plus précisément 1926, pour que la compagnie américaine Dodge mette au point le modèle qui allait servir de base à la voiture, qu’il soit accepté et reproduit à des milliers puis des millions d’exemplaires. Il fallait attendre que le passage d’un modèle à un autre se fasse avec le temps nécessaire à l’expérimentation, aux risques d’échecs aussi pour que cette innovation majeure devienne une norme. Une fois un modèle plébiscité, il devient la norme avec des variantes en termes de taille, de catégorie, de couleurs, est produit à la chaîne, standardisé et il est difficile de le changer. D’autant que les compagnies fonctionnent sur le concept de la standardisation totalement maîtrisée qui devient la norme acceptée et ne se préoccupent pas suffisamment de l’innovation. Elles laissent ce secteur aux petites compagnies. Par exemple, aucune des grosses compagnies automobiles n’a lancé de recherche pour la création d’une voiture électrique parce qu’elles fabriquent des millions d’autos qui fonctionnent à l’essence. Les travaux de recherche ont été menés par de petites compagnies et leurs travaux ont été ensuite rachetés.

Quand vous avancez les arguments qui précédent aux directeurs de grandes compagnies qui assistent à vos séminaires, comment réagissent-ils ? Comprennent-ils le langage que vous utilisez ?

Oui, ils comprennent mon langage et mes arguments, mais en même temps ils sont tellement pris par la routine développée par leurs compagnies qu’il leur est difficile de changer du jour au lendemain. L’innovation signifie essayer de réaliser de nouvelles idées, de nouvelles manières de fonctionner, de remettre en question des règles établies et qui — jusqu’à l’heure — ont non seulement fonctionné, mais permis de réaliser des profits.

Ils écoutent votre théorie et vos arguments, dites-vous. Mais est-ce qu’ils les mettent en pratique ?

Ils essayent non pas à cause de ce que je dis, mais parce que le marché le réclame et ils doivent répondre à cette demande. Mais en général, leur manière de réagir est d’acheter une petite compagnie qui travaille dans la recherche et l’innovation plutôt que de créer au sien de leurs entreprises un département qui serait responsable de le faire. Il est plus facile d’acheter les droits d’un nouveau concept que de travailler sur sa recherche de A à Z. Cela demande une équipe, une culture et un temps dont les grandes compagnies ne disposent pas à l’heure actuelle.

Malgré les nombreux obstacles recensés, l’innovation va finir par triompher sur toute la ligne ou tout au moins se développer plus rapidement à l’avenir…
Oui, les choses iront plus vite parce que la demande des individus pour le changement et l’innovation va devenir de plus en plus forte. Ils veulent améliorer leurs conditions de vie grâce à l’innovation, avec une conscience écologique qui n’existait pas avant. La combinaison des secteurs biologiques, physique et numérique jamais vue auparavant crée une force qu’on ne peut ignorer. Elle va encourager la créativité, les nouvelles idées. La question est de savoir si les compagnies vont suivre le mouvement ou essayer de résister pour protéger leurs modèles.

Arrivons maintenant à votre Global Innovation Index. Qu’est-ce que c’est ?

Il y a vingt ans, j’ai remarqué qu’il y avait plein de petites compagnies, des start-ups, et de jeunes et brillants individus qui innovaient dans beaucoup de domaines, mais qu’on n’en parlait pas ou très peu parce qu’il n’existait pas un outil pour le faire. Jusqu’alors, l’innovation était mesurée et rendue publique par des instruments classiques comme la publication dans la presse spécialisée dans les recherches. Mais tous les innovateurs n’avaient pas accès à ces instruments classiques et leurs découvertes et nouvelles techniques restaient inconnues. Réalisant que les outils pour mesurer l’évolution de l’innovation étaient incomplets, j’ai créé, avec des partenaires intéressés comme moi, une méthode pour la mesurer et surtout pour la rendre accessible à tous ceux que le sujet peut intéresser. Nous avons affiné la méthode et c’est ainsi qu’est né, il y a onze ans le Global Innovation Index, qui est aujourd’hui un instrument reconnu — et utilisé — par les instances internationales, comme les Nations unies, les gouvernements, les entreprises et les individus. C’est un guide de l’état de l’innovation au niveau global et du niveau des États à travers notre index détaillé.

Où obtenez-vous les informations qui vous permettent d’établir l’index global de l’innovation ?

Nous utilisons les statistiques et les informations d’institutions spécialisées comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’UNESCO, le Bureau international du travail, les différents rapports des départements des Nations unies, etc. Dans certains cas, pour mieux comparer et affiner les analyses, nous faisons appel à des organisations internationales et des entreprises du privé qui, elles aussi, ont ou publient des indicateurs économiques et scientifiques. C’est à partir de ces informations que nous procédons à une analyse et établissons le classement des pays dans le domaine de l’innovation qui est publié tous les ans, depuis onze ans. Notre index est lu, est consulté par les dirigeants des secteurs public et privé, ceux qui prennent les décisions dans 126 pays à qui nous le faisons parvenir.

Comment est-ce que les pays, surtout ceux qui perdent des places dans votre classement, réagissent à votre index ?

Très bien pour le moment. Il y a de temps à autre des questions sur notre méthode de travail, mais il n’y a pas eu jusqu’à présent de contestation du classement. Le Global Index est accueilli comme l’est un sondage. C’est l’instantanée de l’état d’un secteur à un moment donné. Il contient les informations pour permettre de prendre les mesures nécessaires afin de rectifier le tir et d’améliorer les performances. Il faut souligner que nous sommes nous-mêmes toujours à la recherche de nouveaux outils plus performants et innovants nous permettant de mieux faire ce travail que nous faisons en toute indépendance en nous basant uniquement sur les statistiques et autres rapports fiables.

Que faut-il comprendre par le nous que vous utilisez pour parler de ceux qui réalisent le Global Index ?
J’ai commencé ce travail avec un collègue alors que je travaillais à l’INSEAD en France, puis je suis allé à Cornell, où d’autres collègues se sont joints à nous. Nous sommes en tout cinq individus et passons six mois de l’année à collecter les statistiques, les vérifier et les comparer avec d’autres avant de procéder à l’analyse puis au classement.

Comment financez-vous les coûts de fabrication de cet Index qui, vous l’avez souligné, demande des mois de collectes et d’analyses de données ?

Nous n’avons pas un gros budget, celui de cette année doit tourner autour de $ 400 000 (≈Rs 14M). Nous sommes partiellement financés par l’université Cornell, l’INSEAD et The World Intellectual Property Organisation. Au fil des années, le Global index est en train de se transformer en un document à partir duquel un gouvernement ou une entreprise peut revoir sa politique en matière d’innovation. Il est devenu un document de référence pour se tenir au courant de l’évolution de l’innovation au niveau mondial. L’innovation est une donnée fondamentale de l’évolution. Un pays comme Maurice, comme tous les pays d’Afrique d’ailleurs, doit soutenir avec efficacité l’innovation, comme le reste du monde. Plus que dans n’importe quel autre secteur, le pays qui n’avance pas en termes d’innovation recule par rapport au reste du monde

Terminons justement sur l’île Maurice, qui a perdu des places dans le classement du dernier Global Index. Quelle est votre analyse du pays par rapport à l’innovation ?

L’île Maurice ne fait pas aussi bien qu’elle aurait pu dans le domaine de l’innovation. Voyons son évolution. En 2015, elle occupait la 49e place au classement mondial. Dans l’Index de 2018, elle est passée à la 75e place. Ce n’est pas une chute de quelques places, c’est une chute de 25 places ! C’est une chute importante certes, mais cela ne veut pas dire que l’île Maurice a stoppé ses efforts innovants. Cela veut dire que d’autres pays vont plus vite et font plus d’efforts qu’elle dans ce domaine, que Maurice n’a pas augmenté son rythme, sa vitesse dans ce secteur. Je pense que les autorités mauriciennes devraient étudier avec attention le classement de cette année, le comparer à celui de 2015 et prendre les mesures nécessaires pour avancer plus vite, en innovant, ce qui permettra de remonter dans le classement du prochain Global Index. Les détails de l’index permettent de voir quels sont les points forts et les points faibles de Maurice ayant mené à sa chute dans le classement. J’espère que ce classement va agir comme un wake-up call et inciter les autorités concernées à répondre à cette question : pourquoi est-ce que Maurice n’a pas avancé dans le domaine de l’innovation ?