Le JEC au ministère des Finances, mardi, pour des consultations budgétaires avec Xavier-Luc Duval
À deux semaines de l’échéance de la date initiale annoncée pour la publication des recommandations salariales à l’intention des 85 000 salariés du secteur public, le Pay Research Bureau (PRB) connaît une première chaude alerte. En effet, une table de conversion salariale trafiquée du secteur public, susceptible d’être interprétée comme une fuite du prochain rapport du PRB, en circulation dans différents ministères, suscite émois et nervosité dans ce secteur. Informée de ce développement, la direction générale du PRB a jugé urgente la nécessité de consigner une déposition formelle au Central CID en vue de déterminer l’origine de cette affaire. Entre-temps, le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, a complété une première étape des procédures budgétaires avec la compensation salariale de Rs 300 à Rs 345 pour le secteur privé. Une autre étape cruciale sera franchie mardi, avec le rendez-vous du Joint Economlic Council, qui soumettra officiellement un mémoire sur le budget 2013 au gouvernement. De son côté, la Banque de Maurice, avec la publication de la neuvième édition du Financial Stability Report, rappelle la vulnérabilité de l’industrie touristique et de la construction, qui se partagent actuellement 40% des crédits bancaires alloués au secteur privé.
Le compte à rebours pour la publication du rapport du PRB a enregistré des premières secousses au cours de ces derniers jours. En effet, des fonctionnaires sont en présence d’un document, plus particulièrement d’une table de conversion salariale, la clé pour l’interprétation des augmentations salariales proposées dans un rapport du PRB à un autre, supposément en provenance des recommandations salariales effectives à partir du 1er janvier 2013. Cette nouvelle a fait le tour du service civil comme une traînée de poudre et les commentaires allaient bon train quant au quantum de révision salariale "très généreuse" proposée.
De son côté, le directeur général du PRB, Mohun Aujayeb, informée de cette affaire par un représentant syndical d’une importante fédération, s’est vu dans l’obligation de consigner une déposition en bonne et due forme après du Central CID en vue d’initier une enquête approfondie. "Cette Conversion Table en circulation est un véritable attrape-nigaud. Quelqu’un, qui se croit trop malin, a tout simplement copié la table de conversion dans le précédent rapport du PRB en y apportant des modifications pour faire croire que le document émane du rapport de 2013. C’est une fabrication pure et simple avec l’intention de nuire à l’intégrité et à la réputation du PRB", s’insurge-t-il dans une réaction à Week-End en fin de semaine.
Les recoupements d’informations effectués indiquent que le syndicaliste qui voulait obtenir confirmation de l’authenticité de la Conversion Table a écrit officiellement au directeur du PRB. Le document incriminé et la lettre du syndicaliste sont actuellement en possession des limiers du Central CID à des fins d’enquête. Le syndicaliste devra être convoqué par la police en début de semaine pour des explications au sujet de sa démarche de confirmation.
Au-delà de cette tentative de déstabilisation avec des documents falsifiés, les dernières étapes précédant la publication du rapport du PRB sont enclenchées. La question qui se pose est si la date du 2 octobre annoncée pour la publication sera maintenue. Assez difficile de faire un pronostic à ce sujet compte tenu des informations contradictoires qui circulent. Une chose est donnée comme une quasi certitude, "the next PRB Report will be published anytime in October." La déclaration émane directement du directeur général du PRB, qui n’a pas voulu s’étendre sur un calendrier précis.
"I do not think that there should be any reason why they should not be satisfied with the next PRB report", répond de manière sibylline le directeur général du PRB à l’interrogation de Week-End sur l’accueil que réserveront les fonctionnaires à ce rapport salarial. "Toutefois, il y a d’importants paramètres à tenir en ligne de compte dans la formulation de la politique salariale pour le secteur public. D’abord, la capacité de payer du gouvernement, les répercussions de la crise économique dans la zone euro et le fait que le secteur public ne représente que 85 000 salariés contre 450 000 dans le privé. Les salariés du privé sont également intéressés à voir ce qui se passe sur le plan salarial dans le public. Il faudra trouver le juste équilibre", ajoute Mohun Aujayeb.
Tableau économique mi-figue mi-raisin
Les consultations tripartites pour la compensation salariale dans le secteur privé bouclées jeudi, le vice-Premier ministre et ministre des Finances se prépare à amorcer un nouveau tournant cette semaine. Mardi, entouré de ses plus proches collaborateurs, le Grand Argentier recevra les dirigeants du Joint Economic Council (JEC) pour des consultations prébudgétaires. En fin de semaine, les membres du bureau du JEC ont accéléré les consultations avec les capitaines de l’industrie et les représentants des différents secteurs économiques pour harmoniser leurs points de vue sur la situation économique, confirmer les défis à relever et identifier les pièges à éviter.
Dans le mémoire mis au point ce week-end, le JEC fait un tour d’horizon de la situation économique en Europe et ses séquelles sur Maurice. "Nous préférons garder la primeur de l’analyse économique du secteur privé au vice-Premier ministre et ministre des Finances. Toutefois, il ne sera nullement sorcier de comprendre que les principales préoccupations dans la conjoncture portent sur le taux de croissance, le niveau des investissements, des craintes par rapport à une détérioration du chômage et l’ambition de projeter Maurice en tant que plate-forme pour l’Afrique. Il est également impérieux que la transformation en tant que plate-forme économique régionale se fasse de manière efficace", fait-on ressortir du côté du JEC en marge de la réunion de mardi.
"Mais le fait inéluctable demeure que les perspectives économiques sur le front international et surtout dans la zone euro ne semblent guère montrer des signes d’amélioration et que la situation sur le plan local is not so good as well. Indépendamment des conditions économiques à l’étranger, nous avons des efforts à entreprendre à Maurice et le prochain budget en sera l’occasion", ajoute-t-on du côté du JEC.
Par ailleurs, la dernière édition en date du Financial Stability Report de la Banque de Maurice peint un tableau économique et financier mi-figue mi-raisin. Tout en affirmant que l’économie s’est montrée résiliente au tout début de cette année, la banque centrale concède que"the further intensificaton of the Euro crisis impacted mostly the export-led sectors."
Les données officielles de la Banque de Maurice soulignent que les exportations vers l’Europe ont régressé de 5,3% au début de l’année comparativement à l’année dernière et que les arrivées touristiques d’Europe ont chuté de 6% au cours de la même période. Néanmoins, le conseil des ministres de vendredi a pris note d’une hausse de 9,3% des recettes brutes touristiques pour le premier semestre atteignant Rs 26,6 milliards. Le gouvernement reconnaît la baisse dans les arrivées des principaux marchés touristiques traditionnels.
Sans adopter une approche alarmiste, le Financial Stability Report de la banque centrale situe les véritables enjeux par rapport à l’évolution des crédits bancaires en ajoutant que "private sector investment is forecast to remain weak in 2012." Ainsi, l’industrie touristique et le secteur de la construction, deux secteurs des plus vulnérables face à la crise économique, représentent à eux seuls 40% des crédits bancaires alloués au secteur privé.
Les prêts consentis au secteur touristique par les banques constituent 25,3% de l’enveloppe totale. Toutefois, avec les signes d’essoufflement dans le tourisme, les banques changent de stratégie avec une nette décélération de la croissance des crédits d’une année à l’autre. À la fin de juin dernier, les crédits bancaires à l’industrie touristique ont enregistré une nette réduction de 19,5% en juin 2011 à 2,7% en juin dernier.
La Banque de Maurice attire également l’attention sur le fait que les compagnies engagées dans le tourisme ont également contracté des prêts en devises étrangères, soit 31,2% de leur endettement contre 24,6% pour la manufacture, 10,9% pour les commerçants et 11,3% pour le secteur des finances et des services. "Credit in foreign currency constitutes an important form of funding to the corporate sector as a large number of companies rely on foreign currency credit for import of raw materials and consumption goods", note la Banque de Maurice.
Par contre, le secteur manufacturier connaît une reprise avec le volume de crédits bancaires augmentant de 4,4% en juin dernier contre 2,9% en 2011. Les gros chantiers d’infrastructure et les projets immobiliers ont accentué la pression sur les crédits bancaires en faveur des opérateurs de l’industrie du bâtiment. La croissance des crédits bancaires, excluant les prêts-logement, est de 28,7% à juin 2012 contre 4,6% en juin de l’année dernière.
L’évolution des créances douteuses (Non-Performing Loans) au cours de ces derniers mois constitue une indication des effets de la crise sur les secteurs économiques. "On a year-on-year basis, broad based increases in the Non-Performing Loans on credit pertaining to most key economic sectors were recorded. Consequently, loan losses on credit extended in Mauritius have been increasing since June 2011", note la Banque de Maurice, qui rappelle que le taux de créances douteuses par rapport au volume de crédits est passé à 4,6% en mars dernier.
"Sound banking system"
L’industrie touristique confirme sa passe difficile avec "the amount of Non-Performing Loans arising from credit to the tourism sector worsened by 53% on year-on-year." La situation pour les entreprises tournées à l’exportation présente également des risques avec un taux de créances douteuses progressant de 42,3% en mars dernier, alors que le taux pour la construction est de 15,3% et pour le commerce de 22,2%. Le secteur manufacturier connaît l’effet inverse avec une contraction de 6,1% de cet indicateur de même que les Personal Loans.
Toutefois, la satisfaction du côté de la banque centrale est que la majorité des entités faisant partie des 100 plus importantes compagnies à Maurice ont enregistré une croissance de 16,6% de leurs chiffres d’affaires en 2011 et de 37,2% de leurs profits. Sept de ces sociétés ont généré des profits de plus de Rs 1 milliard chacune alors que trois autres ont des chiffres d’affaires de Rs 15 milliards chacune et 75 autres d’au moins Rs 1 milliard chacune.
Avec des perspectives économiques qui montrent peu de signes de redressement, les crédits bancaires aux ménages, qui représentent 18,2% du PIB, sont sujets à surveillance des autorités. "Households credit for the past quarters maintained on average more than 20% share of total credit to the private sector, thus indicating the importance of households in banks’ credit portfolio", avertit la Banque de Maurice.
Les crédits bancaires aux ménages concernent particulièrement les prêts-logements alors que "consumption loans which are relatively more risky accounted for a lower share in total household credit." À la fin de juin dernier, pour chaque Rs 100 de prêts ménagers octroyées par les banques, Rs 60 sont consacrées à la construction de maison avec les Rs 40 restantes pour des raisons de consommation courante.
"The year-on-year rate of household credit stood at 17,6% as at end June 2012 up from 15,6% as at end-June 2011", rapporte le Financial Stability Report en révélant que les facilités de cartes de crédits bancaires représentent environ 3% des transactions, donc pas de "potential financial stability concerns."
Plus loin, la Banque de Maurice se veut rassurante quant à l’évolution des crédits domestiques par rapport au Produit intérieur brut, un indicateur de la vulnérabilité des ménages. "Analysis shows that since the break-out of the crisis in 2008, the gap between household credit growth and nominal GDP growth has continously widened. Generally, the widening of the gap would point to vulnerabilities in the household sector as it might indicate potential debt service difficulties", fait ressortir la Banque de Maurice, qui rationalise en mettant de l’avant le "low risk of default" des prêts-logement comparativement aux crédits à la consommation.
En conclusion, la Banque de Maurice, qui a signifié son intention de réviser à la baisse le taux de croissance avant le 24 septembre, s’évertue de soutenir que "financial soundness indicators were also at comfortable levels and pointed to a sound banking system".
XLD : "Situation difficile mais pas dramatique"
En prélude aux discussions avec les partenaires sociaux sur la compensation salariale dans la fourchette de Rs 300 à Rs 345 pour les salariés du privé, le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, a brossé un tableau de la situation économique. Le message en filigrane est que, dans la conjoncture économique, la prudence est de mise. Il a indiqué que le défi du budget 2013, qui sera présenté à l’Assemblée nationale le 9 novembre, sera de réussir la transition économique.
"La situation du pays est difficile mais pas dramatique. Certains secteurs souffrent et nous en sommes très conscients. Mais il y a également des secteurs performants comme les services financiers, les TIC, le Seafood Hub. Quand nous avons préparé notre budget l’année dernière, nous l’avons situé dans un contexte prepare for the worst and hope for the best. Alors que l’économie mondiale a continué à se détériorer — ainsi que celle en Europe —, Maurice fait preuve d’une certaine résilience dont nous pouvons être fiers", déclare Xavier-Luc Duval.
Le vice-Premier ministre et ministre des Finances s’appesantit sur les problèmes économiques à l’étranger avec l’Europe en récession cette année et les risques pour Maurice. "L’Europe compte pour 60% des exportations mauriciennes alors que 60% des touristes visitant le pays viennent des pays européens. L’économie en France stagne de même qu’en la Grande-Bretagne. L’Allemagne n’enregistre qu’un taux de croissance nominal. Les effets de la crise économique en Europe se font ressentir. Personne ne peut y échapper. La Chine nous a habitués à une croissance de 12 % mais cette année elle peut tomber à 8 % ou même moins. Et l’Inde obtenant entre 8 % et 10 %, soit un peu moins que la Chine en terme de croissance, se retrouvera cette année avec 6% voire 5,5%."
"L’économie mauricienne est en transition. Nous devons réussir cette transition. Ce sera aussi le défi du budget dans quelques semaines : réussir la transition nécessaire et surtout l’accélérer", soutient Xavier-Luc Duval. "Tous nos secteurs traditionnels sont ancrés et visés sur l’Europe, mis à part l’offshore, tourné vers l’Inde. Que ce soit le textile, le tourisme et même le sucre, ils devront maintenant trouver de nouveaux marchés . Il n’y a pas à sortir de là ! La baisse dans l’exportation du sucre est compréhensible compte tenu de cette transition et des conditions climatiques. Nous sommes fiers des compagnies textiles car elles font une percée conséquente en Afrique. Nous devons apporter notre aide pour étendre cette percée aux États-Unis. En ce qu’il s’agit du tourisme, il nous faut de nouveaux marchés. Et le potentiel du tourisme c’est la Chine, ce n’est pas un secret. La construction se défend bien. Une croissance dans la construction a été notée pour les premiers six mois mais elle fait face à une concurrence rude des compagnies étrangère."
Au chapitre de la compensation salariale, Xavier-Luc Duval a déclaré que le quantum de Rs 300 à Rs 345 a été décidé en consultation avec le Premier ministre, Navin Ramgoolam, qui se trouvait à Londres. Il a rappelé que la prudence est de rigueur. "Nous avons une attitude prudente à adopter cette année. Je pense que c’est essentiel. Malgré tout, nous avons remarqué que le secteur privé a démontré une réelle volonté de soutenir ceux se situant au bas de l’échelle pour cet exercice de compensation salariale. Mais il est clair que Maurice ne peut aspirer à devenir un higher income country et non plus prétendre donner une grosse augmentation de salaires sans une hausse conséquente de la productivité", a-t-il fait comprendre en faisant un appel aux employeurs en mesure de payer une compensation salariale supérieure à Rs 300-Rs 345 de le faire.
Frustrations syndicales et craintes patronales
Les critiques émises par le monde syndical sont des plus virulentes depuis l'annonce faite, jeudi après-midi à l'hôtel du gouvernement, à l'effet que la fourchette de la compensation salariale des employés du secteur privé a été établie entre Rs 300 et Rs 345. Les centrales syndicales sont unanimes à dire que ce quantum est « très décevant » et, par conséquent, très loin des propositions soumises au ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, à l'occasion des consultations tripartites.
Les deux seuls réconforts des syndicalistes : le niveau du salaire minimum a connu une hausse, en comparaison à celui de l'exercice budgétaire précédent, et la compensation salariale s'appliquera cette fois à l'intégralité des travailleurs du privé. Pour le budget 2012, ceux touchant plus de Rs 30 000 mensuellement ne s'étaient en effet pas vu concernés par cette mesure. Ainsi, la classe syndicale se donne déjà rendez-vous le 7 octobre à Rose-Hill pour une manifestation dans le cadre du World Day for Decent Work, lors de laquelle cette compensation « inacceptable », selon les syndicalistes, fera sans l'ombre d'un doute l'objet de sévères critiques.
Par contre, l'heure est à la crainte et aux appréhensions du côté du patronat, qui se prépare déjà à deal avec cette compensation jugée « trop forte » et qualifiée de « fardeau » à compter du 1er janvier 2013.
Avec quelque 350 000 salariés, le secteur privé devra trouver, selon les Finances, des fonds de Rs 1,6 milliard pour s'acquitter de la compensation salariale, tandis que dans certains milieux, le chiffre d'environ Rs 2 milliards est avancé. De graves inquiétudes sont affichées quant à la capacité de quatre principaux secteurs – la construction, l'hôtellerie, le textile et le service de retail – de s'acquitter de cette tache. La Mauritius Employer's Federation, par la voix de son président Clensy Appavoo, a soutenu que les fondamentaux économiques n'ont pas été respectés pour cet exercice, et que l'augmentation se situe clairement au-delà des expectatives. Le patronat souhaite ainsi être en mesure de supporter ce budget additionnel, tout en étant capable de conserver les emplois aussi bien que d'en créer.