PREMCHAND BOOJHAWON (PRÉSIDENT DE L'HUMAN SERVICE TRUST) : « Nous ne courons pas après les politiciens »

Le président de l'Human Service Trust, Premchand Boojhawon, raconte dans l'entretien qui suit toute l'histoire de cette organisation sociale et volontaire, qui célèbre ce mois-ci le 50e anniversaire de sa création. Il déclare avoir collaboré avec tous les gouvernements ayant dirigé le pays depuis l'indépendance mais nie « avoir jamais couru après les politiciens », ajoutant que « ce sont eux qui viennent vers nous ». Et de rappeler qu'à une époque, le cabinet comptait environ 50% de ministres qui avaient été formés par le swami Kishnanand Saraswati, fondateur de l'Human Service Trust.

Comment a été créé le Human Service Trust et quels étaient ses objectifs ?
Cette histoire a débuté le 15 août 1967, soit une semaine après les élections du 7 août 1967, qui ont amené le pays vers l’indépendance. Nous, un groupe de jeunes, avions vu une annonce dans les journaux à propos d’un séminaire résidentiel qu’animait le swami Krishnanand Saraswati, à la Ramakrishna Mission, à Vacoas. Nous y sommes allés, Dhundev Bahadoor, Anil Proag, moi et d’autres, tous très jeunes. Nous étions une cinquantaine à rencontrer le swami. Nous pensions qu’il allait nous enseigner quelques prières et puis qu'on s’en irait. Mais il nous a parlé du travail social volontaire dont le pays aura besoin, selon lui, après avoir accédé à l’indépendance. Ses propos dépassaient nos pensées et nous nous disions : « Ki li pe koze ? » Nous n’avions pas, à cette époque, cet esprit d’ouverture. Il nous a enseigné une prière dans laquelle on demande à Dieu de nous aider à servir les autres.
C’est de cette façon que nous nous sommes lancés dans le travail volontaire. Nous avons commencé à organiser de petits groupes de jeunes dans les villages, débutant à Petit-Raffray. Le swami nous a enseigné à travailler pour la patrie en aidant les gens dans le besoin. Nous avons ainsi aidé des jeunes à poursuivre leur éducation et des familles à pratiquer l’élevage en leur offrant une génisse dans le but d’obtenir des revenus afin de subvenir à leurs besoins.
 
Quels sont les événements ayant marqué votre passage à l'Human Service Trust durant les 50 dernières années ?
Au début, quelques amis et moi avions quitté notre maison et sommes allés vivre avec le swami rue Saint-Denis, à Port-Louis. Nos parents étaient inquiets mais le swami leur a dit de ne pas se tracasser et que tout irait bien. Nous poursuivions tranquillement notre travail jusqu'à ce que les bagarres raciales éclatent dans le pays. Il y a eu des morts, des maisons saccagées et incendiées... Les gens vivaient dans la peur. Nous vivions, nous, à Port-Louis, un des lieux les plus touchés par ces bagarres. Nos jambes tremblaient de peur. Puis l’armée britannique est arrivée et a rétabli l’ordre.
Lorsque les bagarres se sont tues, le swami a voulu faire un “riot survey” pour voir comment aider ceux qui y étaient affectés. Nous lui avons demandé la raison car nous n'étions pas impliqués dans ces bagarres. Il nous a répondu : le travail social volontaire se fait à la manière d’un médecin qui s’occupe de la maladie dont souffre une personne sans prendre en considération la couleur ou la communauté à laquelle appartient cette personne. « Just see the disease and cure it. » Nous avons ainsi aidé les victimes, dont des enfants qui avaient perdu leurs parents. Nous avons collecté des vivres, que nous leur avons offerts afin qu’ils puissent continuer à vivre. C’est là que nous avons compris les valeurs humaines. Depuis cette époque, nous vivons avec ces valeurs et nous avons appelé notre groupe Human Service Trust.

Cinquante ans après, quels sont les services que vous offrez ?
Au début, nous n’avions pas un lieu de rassemblement car le swami ne voulait ni d’un bâtiment ni d’un temple. Il nous disait que sa mission était de construire l’humain. Il disait toujours : « I know God, Human Beings are my God. » Puis en 1983, la Congrégation des filles de Marie a décidé de céder le couvent de Calebasses, où vivaient environ 150 personnes et qu’elle gérait depuis 95 ans. Plusieurs associations sont allées voir, dont le swami et nous. Le swami nous a dit de prendre le couvent car c’était une belle occasion de nous lancer dans le travail social. Nous avons accepté. Nous avons alors fait venir un ami sud-africain qui gérait l'Aryan Benevolent Home, à Durban. Il est venu, a vu le couvent et nous a dit que c’est facile à gérer. Nous avons donc commencé à cultiver des légumes pour avoir des revenus. Du côté des internes, nous avons commencé à les nourrir avec “bann bon bon manze” pour gagner leur confiance. Kan vant plin, sa ve dir ou happy. D’autre part, nous avions entrepris une longue marche autour du pays pour sensibiliser et éduquer la population sur le travail social et volontaire, tout en menant une campagne contre l’alcool et le tabac. Nous avons aussi demandé à la population d’offrir un repas une fois par an aux internes du couvent à l’occasion de grands événements familiaux. Et ça a marché.

À part ce couvent, quels autres services le Human Service Trust offre-t-il aux personnes dans le besoin ?
Nous avons commencé un service de médecine ayurvédique en 1985 avec l’aide de deux médecins indiens. Puis, en 1988, l'Ayurveda Bill a été voté au Parlement pour donner une certaine reconnaissance à cette médecine. En 2006, nous avons inauguré le Mahatma Gandhi Ayurvedic Hospital. Nous gérons maintenant trois centres (Calebasses, Paillotte et Curepipe), où nous nous occupons de tous les patients qui viennent nous voir. Nous offrons aussi un service de massage contre les douleurs et pour la relaxation contre le paiement d’un “nominal fee” et gratuitement pour ceux qui ne peuvent payer. En 2012, nous avons lancé un Shelter for children in distress à Cap-Malheureux.

Comment financez-vous vos activités et les services que vous offrez ?
Pour le couvent, nous obtenons un “grant per capita” du gouvernement, ce qui nous aide à combler deux tiers de nos dépenses. Le reste, nous le puisons dans nos propres fonds et dans les dons que nous recevons de nos bienfaiteurs. Le gouvernement luxembourgeois ainsi que la Mauritius Commercial Bank (MCB) nous ont aussi aidés.

Le Human Service Trust est très engagé sur le plan social, mais on voit qu'il a aussi son mot à dire dans le domaine politique. Qu'en est-il exactement ?
Depuis sa création, le Human Service Trust n'est jamais resté assis au bord de la route en politique. Nous avons toujours soutenu les différents gouvernements depuis l'indépendance. Nous avons toujours travaillé avec le gouvernement du jour. Au début, il y avait sir Seewoosagur Ramgoolam puis il y a eu le fameux 60-0 et Anerood Jugnauth est arrivé au pouvoir. Nous l'avons soutenu. Puis en 1983, nouveau gouvernement d'Anerood Jugnauth. Puis Navin Ramgoolam est arrivé et nous avons travaillé avec lui.

Le swami Krishnanand vous a-t-il enseigné la politique ?
Non. Il nous disait seulement de poursuivre notre travail social « and you'll be the kingmakers ». Il nous avait demandé de suivre l'exemple de Jay Prakash Narayan et Vinoba Bhave, deux leaders indiens qui étaient “above politics”. Nous avons appris énormément de choses avec eux, dont la marche que nous avions faite de village en village en vue de faire connaître notre groupe. D'ailleurs, tous les politiciens en Inde vont voir ces deux personnages pour s'imprégner de leurs idées et de leurs conseils. Le swami nous avait dit de ne pas courir après les politiciens, et nous ne l'avons jamais fait.
Ce sont eux qui sont venus vers nous. À une époque, le cabinet comptait environ 50% de ministres qui avaient été formés par le swami. Vous verrez que ces politiciens ont fait leur travail correctement. Il y a aussi les dirigeants de sociétés socioculturelles, dont l'Arya Sabha, et Raj Dayal, en tant que commandant de la Special Mobile Force (SMF), qui ont été formés par le swami. Ils ont tous fait du travail social volontaire sans attendre de récompenses en retour. Le travail social se fait du fond du coeur.

Peut-on dire que la politique a grandement aidé à faire progresser le travail social et volontaire de l'Human Service Trust ?
Oui, tous les gouvernements nous ont aidés car ils savent que nous travaillons en faveur de la population.

Le Human Service Trust étant une organisation hindoue, que faites-vous pour vous rapprocher des autres communautés ?
Nous ne pouvons dire que le Human Service Trust est une organisation hindoue parce que ses dirigeants sont hindous. Nous travaillons pour l'être humain. L'exemple est le couvent de Calebasses, où les internes sont issus de toutes les communautés de notre pays. Puis nous ne choisissons pas les familles de par leur appartenance religieuse lorsque nous leur offrons des vivres à l'occasion de la fête Divali. Tous ceux qui sont au bas de l'échelle en reçoivent. Et notre hôpital ayurvédique accueille tout le monde. S'agissant du rapprochement intercommunautaire, nous travaillons avec des organisations d'autres communautés, à l'exemple de l'Aaleemee Society et de l'Indo-Mauritian Catholic Association (IMCA).
 
Comment voyez-vous l'avenir du travail social et volontaire à Maurice ?
Sincèrement, le travail social et volontaire devient rare de nos jours. Il faut convaincre les jeunes qu'il faut, dans la vie, aider les autres. Au Human Service Trust, nous formons chaque année un certain nombre de jeunes dans le but d'assurer la relève. Nous leur disons de « feel the joy of social and voluntary work ».