KHALIL ELAHEE

Une loi sur le financement des partis politiques est nécessaire. Certes, notre démocratie souffre lorsque ce financement passe par une caisse noire, un obscur coffre-fort ou une cachette à l’arrière d’une voiture. Nous soupçonnons des hauts cadres, des hommes d’affaires ou des trafiquants de drogue d’agir comme corrupteurs, et des politiciens d’être ainsi des corrompus. Mais il peut y avoir plus grave lorsque nous légalisons et institutionnalisons un système où ceux qui ont de l’argent prennent le contrôle des partis politiques. Ils ne peuvent avoir qu’une finalité : protéger leurs propres intérêts et s’enrichir davantage. Nous connaissons déjà des écoles et des hôpitaux privés et, ailleurs, il existe des services de police et des prisons entretenus par le secteur privé. Serions-nous sur le point de voir une privatisation de nos partis politiques ?

Non, nous n’en sommes pas là. D’ailleurs, un parti politique qui est composé d’actionnaires, qui présente un business plan, qui traite les électeurs de clients et qui est géré comme une compagnie à la bourse n’aura aucune chance aux urnes, même si son professionnalisme ne manquera pas d’attirer certains. Toutefois, le Political Financing Bill, dans sa forme actuelle, risque de permettre la privatisation d’un parti politique d’une manière cachée. Et c’est cela qui est encore plus grave, malgré la bonne volonté de tout le monde.

Propositions concrètes
1. Pourquoi ne pas rendre publique l’identité des donateurs lorsqu’il s’agit de compagnies privées qui contribuent, par exemple, plus de Rs 300 000 ? Y aurait-il quelque chose à cacher ? Mieux, cette déclaration devrait se faire immédiatement, donc AVANT les élections, afin que l’électorat puisse savoir clairement, en toute transparence, qui sont leurs candidats et de quels soutiens bénéficient-ils.

2. Pourquoi ne pas limiter le montant du financement privé d’une compagnie à un candidat ou parti à un maximum afin de réduire le risque d’influence et de promouvoir des ‘petits’ partis et des candidats indépendants qui normalement peinent à lever des fonds ? L’intention d’ouvrir l’espace démocratique à ces derniers doit être inscrite dans la philosophie même du projet de loi proposé.

3. Pourquoi ne pas introduire un minimum de soutien public à chaque candidat ou parti, pas obligatoirement en termes d’argent ? Par exemple, à l’heure de supports multimédias et de réseaux sociaux, il faut s’assurer que le temps d’antenne à la télévision et sur les radios leur soit reparti équitablement. Un méga-site officiel sur internet pourrait fournir gratuitement les infos, vidéos et autres messages des candidats, un outil formidable pour ceux qui n’ont pas les moyens d’en produire et d’en diffuser. Le champ de bataille électoral sera plus virtuel que jamais et il faut contrer l’affluence de supports, en nature autant qu’en espèce, dont bénéficieront les grands partis.

4. Pourquoi ne pas mettre à la disposition de nouveaux candidats, ceux de moins de 30 ans, ceux en situation d’handicap et des femmes, afin d’encourager leur engagement politique, un financement public minimal et des facilités logistiques comme des registres électoraux et autres papeteries, des espaces d’affichage et des posters, des kiosques et des dépliants, des outils on-line de campagne et de ‘crowdfunding’, par exemple ? Ces facilités peuvent être de nature écologique afin de donner aux autres l’exemple à suivre. Il faut aussi organiser des émissions à la télé ou à la radio spécifiquement pour ces groupes dans la mesure que la loi permettra de telles pratiques.

Le prix de la démocratie

Ceux qui sont contre le financement public ont raison lorsqu’ils pensent que certains de nos politiciens coûtent trop au pays. Car en retour, ils sont souvent dégoûtés par leur performance en fonction, voire leur comportement. Même après leurs ‘retraites’, ils sont grassement payés pour leurs ‘services’. C’est pourquoi ils pensent qu’il ne convient pas de financer d’autres gaspillages.
Dans le même souffle, nous voyons de moins en moins de volontaires prêts à aider des partis politiques bénévolement, motivés uniquement par leurs convictions politiques. Ainsi, le poids du financement privé dans les élections se trouve amplifié. Afin de sortir de ce cercle vicieux, une dose minimale de soutien public direct, financier dans certains cas, est vitale particulièrement pour celles ou ceux qui, autrement, ont peu de chances d’accéder au financement privé. Ce soutien peut être autre que financier pour les grands partis puisque des items comme le temps d’antenne et l’accès aux réseaux sociaux sont tout autant inestimables de nos jours.

Il faut une approche ‘bottom-up’ qui interdit une culture de dépenses électorales incluant des ‘baz’ monstrueuses, des affiches et banderoles superflues et polluantes, des boissons alcooliques à gogo, des vouchers et des cadeaux de toutes sortes contre des promesses de vote. Comme pour les incitations à la violence et à la haine, les contrevenants doivent être très strictement sanctionnés. Les peines d’inéligibilité et la prison doivent être prévues. D’où l’importance d’une Supervisory Commission absolument indépendante et rigoureusement efficace. Mais il faut, également, une approche ‘top-down’ qui empêche que de manière incestueuse ceux qui possèdent les biens du pays en servent pour influencer la classe politique et asseoir leur suprématie. S’il y a une séparation des pouvoirs qui est trop oubliée, c’est bien celle entre le capital et la politique. En ce sens, les quatre propositions susmentionnées aideront à faire du Political Financing Bill une loi plus juste démocratiquement.
Et ne dévorez pas entre vous-mêmes vos biens vainement ; et ne vous en servez pas pour corrompre les autorités pour vous permettre de dévorer une partie des biens des gens, injustement et délibérément. (Le Coran 2 :188)