PRIVATISATION DE LA CWA: Faux pas ou décision hâtive ?

Le vendredi 3 février 2017, le Conseil des ministres a communiqué (1) sa décision de mettre en œuvre les ‘recommandations’ contenues dans le rapport Water Sector Reform de la Banque mondiale, dont la privatisation de la Central Water Authority (CWA). Il convient de noter que le communiqué précise qu’il ne cite que quelques-unes desdites ‘recommandations’. Une question se pose d'emblée : existerait-il donc d’autres ‘recommandations’ de la Banque mondiale qui n’ont pas encore été communiquées ? Si oui, quelles sont-elles ?
Il est pertinent de souligner ici que les rapports de la Banque mondiale ont souvent été sujets à controverses et ont été réfutés. Par exemple, en 2015, un rapport de la Banque mondiale concernant la capacité existante des centrales électriques à l’île Maurice avait poussé le leader de l’opposition d’alors (2) de croire que le pays était dans un état d’urgence et de redouter qu’un blackout survienne dès l’an 2015. Le ministre Ivan Collendavelloo (3) avait alors avancé (4) que la Banque mondiale avait en fait sous-estimé la capacité existante et que les ‘experts’ de cette institution s’étaient basés sur certaines informations, mais que les faits sont tout autres (5). Je suggère donc de laisser au public le soin d’évaluer par lui-même si la Banque mondiale a, dans son rapport (Water Sector Reform): (i) tenu compte de tous les facteurs pertinents ; (ii) utilisé des informations précises ; ou (iii) émis des ‘recommandations’ fondées, justes et équitables.
Par ailleurs, vu la résistance de la société civile à l’encontre d’une éventuelle privatisation de la CWA, il semblerait que la Banque mondiale n’ait pas consulté les différentes composantes de notre société et s’est donc vraisemblablement penchée sur les macro-facteurs sans s’attarder sur les micro-facteurs, négligeant ainsi totalement le contexte mauricien. Cela aurait donc été souhaitable que ce rapport de la Banque mondiale soit non seulement rendu public, mais encore qu’il soit débattu par les composantes de notre société, et que le gouvernement tienne compte de ces débats.
Il est à noter que le Build Mauritius Fund (BMF) a été constitué sur plusieurs années par le biais d'une cotisation directe du public et que celle-ci se poursuit à ce jour.  La CWA puise du fonds public ainsi que du fonds BMF pour financer des projets d’infrastructure visant à une fourniture d’eau adéquate et continue – des projets tels que l’augmentation du stockage d’eau (Bagatelle Dam etc.) ; la construction et l’amélioration des stations de traitement d’eau potable; et l’amélioration du système de distribution (remplacement de tuyaux et compteurs, etc.). À ce jour, une somme de Rs 3,6 milliards (6) du Build Mauritius Fund a été allouée à la CWA pour la période 2015-2018.
Une augmentation en fourniture d’eau, en sus d’une réduction de perdition d’eau potable sur le réseau de la CWA – (environ 50% (7) en 2015) – implique qu’un plus grand volume d’eau parviendra aux abonnés et sera comptabilisé ; il y aura conséquemment un renflouement de la caisse de la CWA et cette dernière peut raisonnablement se refaire une santé. Dans ces circonstances, n’est-il pas prématuré, voire même irrationnel, de contempler la privatisation de la CWA ?
Qui plus est, le public ayant toujours été le seul ‘actionnaire’ de la CWA (à travers l’État) et s’étant doublement investi, à travers le BMF en sus du fonds public, afin que la CWA ne sombre pas dans le gouffre, ne serait-ce pas inéquitable que le gouvernement décide maintenant du sort de la CWA sans consultation préalable avec ce même public ?
Me basant sur un aperçu des ‘recommandations’ énoncées dans le communiqué du Conseil des ministres, la privatisation de la CWA consisterait, en bref, à ce qu’un opérateur privé gère le système de distribution d'eau, un réseau qui a été amélioré à un coût s’élevant à quelques milliards de roupies et payé des deniers du BMF et des caisses publiques. Dois-je comprendre que l’opérateur privé ne fera aucune contribution au plan financier, technologique ou technique? Si tel est le cas, pourquoi privatiser la CWA alors?
Il semblerait que ce qui pousse le gouvernement à vouloir privatiser la CWA, c’est la mauvaise gestion de cette instance. Mais … si le gouvernement estime que l’équipe actuelle de gestion de la CWA manque de compétences pour améliorer la qualité de service, ne suffirait-il pas de recruter sur contrat, et pour un temps défini, ces opérateurs soi-disant hautement qualifiés, ces soi-disant super-gestionnaires tels que supposément recommandés par la Banque mondiale? Ce recrutement peut se faire sans privatisation de la CWA. En sus, la formation du personnel de la CWA est aussi à considérer si le gouvernement y a décelé un manquement quelconque. La Banque mondiale a-t-elle approfondi une analyse sur les manquements du personnel de la CWA au lieu de recommander qu'un éventuel « super gestionnaire » recrute un effectif additionnel pour réformer la CWA? N'aurait-il pas été la responsabilité du management de la CWA que de former son personnel sans attendre les recommandations de sources extérieures?
En conclusion, si ce n'est pas déjà fait... je prierai le gouvernement de bien vouloir rendre public, et dans son intégralité, ce fameux rapport Water Sector Reform de la Banque mondiale. Le public a le droit de savoir !
Que le gouvernement tienne des consultations regroupant toutes les parties concernées et composantes de notre société ainsi que les membres du public! Qu’il rédige aussi un Livre Vert si cela s’avère nécessaire … car il y a certainement d’autres solutions que la privatisation pour donner un nouveau souffle à la CWA!

Notes:

1) http://pmo.govmu.org/English/cabinetoffice
2) L’honorable Paul Raymond Bérenger
3) Ministre de l’Énergie et des Services publics
4) pp 9-17, Hansard, 22 septembre 2015
http://mauritiusassembly.govmu.org/English/hansard/Documents/2015/hansar...
5) p 15, Hansard, 22 septembre 2015
http://mauritiusassembly.govmu.org/English/hansard/Documents/2015/hansar...
6) p 10, Hansard, 7 juin 2016
http://mauritiusassembly.govmu.org/English/hansard/Documents/2016/hansar...
7) Le Mauricien, 24 janvier 2015
http://www.lemauricien.com/article/cwa-nouvelle-station-d-epuration-des-...