« À la fin de la guerre de la montagne, je rentrai à Beyrouth et perdis ton frère de vue. C’était étrange de se retrouver dans cette ville sans lui : je me pensais deux mais je n’étais plus qu’un, tout seul. Qu’est-ce que j’ai fait ? Pas grand-chose : j’ai bu, j’ai dormi, j’ai fumé et n’ai émergé que quelques mois plus tard. Pistonné, je suis rentré au cinquième bureau des Forces Libanaises, un bureau chargé de la propagande. J’étais en quelque sorte la bonne conscience du diable. Mon job ? Donner un sens à toutes les exactions que nous infligions, parfois même à notre propre camp. Toutes les milices suçaient les dernières gouttes de sang d’un Liban à l’agonie en installant une économie noire régie par des règles brutales et arbitraires. Nous devions convaincre la communauté chrétienne que nous étions leur bienfaiteur, leur défenseur en exacerbant toujours plus la peur de l’autre. Pointer du doigt l’ennemi permettait de faire diversion sur nos pratiques de voyous. Il fallait réprimer toutes les tentatives de résistance et de remise en cause du système de guerre. La guerre était notre gagne-pain : essence, tabac, drogue, armes, fiscalité douteuse. Pire, la guerre était notre seule raison de vivre. – Et que faisait Kamal pendant que tu étais à Beyrouth ? demandai-je à Fouad les yeux rivés sur son joint.
Ce dernier ne sembla pas entendre ma question et poursuivit impassible son récit. – Quand ton frère a tué la vieille, il nous a aussi flingués tous les deux… Ce crime fut un terrible révélateur : nous n’étions pas incroyables… Ce que je faisais à Beyrouth était tout aussi odieux que ce que trafiquait Kamal. Nous étions deux salopards. Il travaillait dans l’ombre des Forces Libanaises. Ce n’était pas un petit dealer. À cette époque, il ne s’agissait plus d’alimenter nos miliciens en drogue mais d’acheter, de revendre, de fournir toutes les autres milices et de créer une source de revenus considérables pour les phalangistes. Kamal était précieux car il avait su créer et entretenir de solides relations avec nos ennemis. Il possédait des contacts avec tous les groupes armés et se déplaçait sans peine d’un camp, d’un front à l’autre. La voix de Fouad s’affaiblit, ses mots résonnèrent tout à coup dans le timbre assuré d’un psychiatre de la Faculté de médecine de Beyrouth. Dans une interview que j’avais lue quelques années plus tôt, ce dernier témoignait sur les liens entre la drogue et les milices libanaises pendant la guerre. Il racontait que la majorité des drogués étaient recrutés parmi les jeunes combattants. Au début du conflit, le trafic était sous la responsabilité de petits dealers de quartier embauchés par les dirigeants des milices comme « adjoints »… Zaven Berberian… Il ne s’agissait alors que de soulager les jeunes recrues par quelques pétards. Le psychiatre affirmait que très vite les milices ont compris que la drogue pouvait aussi être une arme de destruction. Elles s’engagèrent alors dans une guerre des toxiques pour infecter les troupes adverses. »