PRIX DES CINQ CONTINENTS - OIF ET LE MAURICIEN : Apatride, de Shumona Sinha (extrait), « La vodka-litchi

Pourtant ce n’était pas ainsi au début. Ce qui lui revenait sans cesse à l’esprit, c’étaient les après-midi, la Seine qui n’était pas grise mais verte, transparente de lumière et de soleil, les ponts, les parapets de pierre, le réchauffement lent de la pierre, les rambardes aux grilles couvertes de cadenas accrochés par les amoureux, que plus tard elle retrouverait comme motif sur le manteau d’une créatrice rêveuse. C’était tout de même curieux d’associer l’amour à l’emprisonnement, pensait-elle.
Esha eut envie d’en parler à l’homme qui lui avait donné rendez-vous pour étudier sa demande de naturalisation. La première fois il l’avait reçue dans une pièce au béton revêche dans le sous-sol du ministère, les murs aspiraient chacun de leurs mots, la moquette dégageait une odeur de chaussettes et de sueur, mais ce jour-là ils se rencontraient au Four Seasons. D’immenses bouquets de fleurs étaient posés aux quatre coins du hall, du sol marbré montait le cliquetis des talons aiguilles des femmes qui le traversaient, accompagnées d’hommes et de sacs de shopping, les fauteuils et les canapés pataugeaient dans la lumière tamisée du bar, les corps s’inclinaient avec l’heure et l’alcool, les mollets blancs des serveuses frôlaient l’obscurité croissante, disparaissaient derrière le rideau rouge, réapparaissaient.
Il lui offrit une vodka-litchi. Il était aussi pâle que le cocktail, avec son sourire blond. Transpirant dans sa veste noire et avec les mains posées sur sa serviette sombre, il ressemblait plus à un agent d’assurances qu’à un haut fonctionnaire. Il utilisait un faux nom, n’était jamais joignable sur son numéro de téléphone portable, Esha tombait invariablement dans un trou de silence. Mais il revenait toujours vers elle, la rappelait.
Au bar du Four Seasons il se donna un mal fou pour paraître courtois, lisse et discret. Les papiers, photos, photocopies, lettres et certificats ne l’intéressaient pas, il savait que l’essentiel n’était pas là, que les choses se passaient dans les alcôves, sous la table, entre les lignes.
« Monsieur Richard…
– Appelez-moi Christophe. » L’homme se faisait appeler Christophe Richard, il lui avait même laissé une carte de visite à ce nom. Puis il ajouta : « Ça vous plaît, votre métier de prof ? Ce n’est pas trop dur ?
— J’aime enseigner. Je pense vraiment que c’est un métier noble », dit Esha énergiquement redoutant que le moindre signe de faiblesse ne joue contre elle, contre son dossier. Elle était persuadée qu’elle devait montrer une volonté de fer et d’acier, prouver qu’elle était heureuse, et déterminée à l’être, qu’elle disposait de moyens suffisants, et n’avait aucune hésitation dans ses intentions. Car si elle ne réussissait pas sa vie, on n’aurait pas besoin d’elle ici. Il lui fallait apparaître partout et à tout moment triomphante, comme si elle avait gagné un prix, une médaille, un trophée, elle ne devait pas dévoiler ses doutes ni ses angoisses, parce qu’au moindre signe de fragilité elle serait écrasée et rejetée.
Esha n’osa pas confier son quotidien à cet homme. Le lycée et la banlieue semblaient si loin de ce décor feutré. Elle but le cocktail qui rafraîchit sa bouche, puis brûla sa gorge. Elle regarda discrètement Christophe Richard, lui sourit, décida de lui conter ses premières années dans ce pays, ses mille et une nuits. Elle lui décrivit comment, sortant de son campus, elle rôdait, tournait en rond autour de la fontaine Saint-Michel, montait et descendait le boulevard, faisait le tour du jardin du Luxembourg en s’attardant devant les photos exposées sur les grilles, feuilletait les livres neufs et anciens, regardait les programmes des petites salles de cinéma où, dans l’obscurité, les fauteuils surgissaient comme des tulipes rouges, buvait du café, léchait la cuillère de crème fouettée et sympathisait avec les serveurs, vendeurs, guichetières, libraires, mendiants et étudiants étrangers. Elle lui décrivit cette ville qu’elle aimait tant, ses passages aux pavés effondrés, ses galeries qui s’ouvrent sur une arrière-cour arborée, son sol ondulé, ses buttes et ses marches, ses interminables rues et ruelles qui forment régulièrement des petites places, comme les pirouettes d’une danseuse, et d’où monte parfois des odeurs de fromages et de légumes, de poissons et de fruits de mer, et la clameur du marché lui rappelait le bourdonnement des mouches de son pays, moite et poisseux. »

pp 39 — 42, Éditions de l'Olivier

En bref
Née en 1973 à Calcutta, Shumona Sinha vit à Paris depuis 2001. Assommons les pauvres ! (l’Olivier, 2011) a reçu le Prix du roman populiste 2011 et le Prix Valéry-Larbaud 2012. Calcutta (l’Olivier, 2014) a reçu le Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises, décerné par l’Académie française, ainsi que le Grand Prix du Roman de la Société des gens de lettres. Traduits dans plusieurs langues, ces deux romans connaissent un grand succès, notamment en Allemagne, où Shumona Sinha a reçu le prestigieux Internationaler Literaturpreis.
« D’autres nuits surgirent derrière ses paupières, mais la lumière n’y avait plus de chaleur, il ne s’en échappait aucun bruit, aucun son, aucun souffle. Elle se rendit compte que, ni ici ni là-bas, elle n’arrivait à rire, à respirer, à se sentir vivante, et qu’elle lévitait dans un mouvement aveugle, chutait dans le vide, sans terre ni ciel. » Dans Apatride, Esha a quitté Calcutta pour s’installer à Paris, la ville dont elle rêvait. Or, d’année en année les déceptions s’accumulent, tout devient plus sombre et plus violent autour d’elle. Elle s’épuise dans d’innombrables batailles, et ne se sent plus en sécurité. Issue d’une famille de paysans pauvres, Mina vit quant à elle près de Calcutta. Par ignorance, ou par crédulité, elle est entraînée à la fois dans un mouvement d’insurrection paysanne qui la dépasse et dans une passion irraisonnée pour son cousin Sam, qui lui fait commettre l’irréparable. Les destins de Mina et d’Esha se répondent dans ce roman qui ne ménage ni la société française ni la société indienne. L’écriture de Shumona Sinha est animée par la colère, une colère éloquente, aux images aussi suggestives que puissantes.

Chaque semaine, dans Le Mauricien, un extrait d'un des dix romans finalistes du Prix des Cinq Continents de la Francophonie, édition 2017.