« Trop de colère, trop d’émotions confuses, trop de questions sans réponse ! Mon enfance fut un épouvantable champ de mines où, à chaque mouvement, ma tête bourrée de détonateurs risquait de sauter. Il m’arrivait de jeter un oeil derrière moi pour m’étonner du chemin parcouru. “Tiens, un an déjà et elle vit toujours, cette connasse de Zoubida !” J’étais disponible, disponible et insouciante comme tout ce qui est neuf sur terre. Je me moquais du passé et me fichais pas mal de ce que serait demain. Je grandissais et me laissais librement ravir par le festin des odeurs et la ronde sans fin des saisons. Aïn Guesma, ça ne se voit pas, Alfred, ça se sent ; ça ne se touche pas, ça s’imagine dans le duvet de l’aube, dans les poils ocre du crépuscule quand le ciel surexcité s’enflamme de couleurs magnétiques, inédites à chaque reprise.
Je l’ai encore là, au fond de la narine, l’odeur étourdissante de jasmin qui annonçait le printemps. L’oppressante mélancolie de l’automne, ses feuilles mortes, son ciel en berne, sa nature épuisée de tristesse ! Les vents euphorisants du sud me brûlaient les sens et me donnaient de folles envies de voyage.
Dressée au sommet du Zelamta, je guettais l’arrivée des Touaregs. Au mois de mars, au son des tambours et des fifres, leurs caravanes surgissaient des dunes du sud avec leurs chameaux, leurs femmes recouvertes de bijoux et leurs hommes aux allures de pharaons. Ils campaient une semaine entre les pentes dénudées du Zelamta et les berges fleuries de l’oued Smar. Aïn Guesma en était littéralement dépaysée à cause de leurs femmes plus belles que les nôtres, à cause de leurs étonnants magiciens, de leur musique et de leurs danses acrobatiques. Nous allions les voir par bandes pour nous ahurir de leurs bijoux en or et en argent, en bois-coco ou en liège, de leurs remèdes à base de graisse de lion et de glaire d’escargot. Et surtout, pour nous régaler du bon méchoui touareg. Ils décampaient en une nuit sans dire adieu. Une tempête de sable les suivait aussitôt, secouant au passage la ville, laissant derrière elle des ruelles obstruées de dunes, des murs devenus ocre et des toitures éventrées. Cette période me donnait l’impression de ne plus vivre à Aïn Guesma, d’être dans un rêve, dans un film indien.
L’enfance est une fête, Alfred, malgré les réponses à demi-mot et les embûches de toutes sortes. C’est plus tard que le bon Dieu se plaît à gâter les choses. En général cela arrive aux environs de treize ans. Jusqu’à cet âge, je prenais la vie pour un divertissement et le mont Zelamta pour un vieillard aimable et chauve, couché sur ses quatre pattes et prêt à me susurrer à l’oreille le lourd secret du monde qu’il est seul à connaître. Mais ensuite, le rêve s’estompe, on vous tend alors la camisole de laiton, celle où l’on est tenue de grandir, pétrie de scrupules et de frousse. Et alors, tant pis pour votre insouciance, tant pis pour vos jeux interdits, tant pis pour vos juvéniles attentes !
J’ai grandi sans lampe, sans torche, sans personne pour m’expliquer. Pourquoi le mont Chélia ne perdait-il jamais sa coiffe de neige ? Pourquoi les cris nocturnes de Lilia-la-Folle redoublaient-ils en octobre ? Pourquoi Maman Asma était-elle toujours au bord des larmes ? Pourquoi les eaux de l’oued Smar avaient-elles la couleur du sang ? Pourquoi il n’y a de dieu que Dieu ?
Le jour où je vis pour la première fois mes règles, je courus chez le docteur Rachid pensant que je venais d’attraper le cancer. Je n’en ai jamais parlé à personne, ni à Maman Asma, ni à Papa Hassan, ni même à Liliala-Folle qui écoutait tout, fouillait partout, qui voulait tout savoir. »