« Au bout d’une semaine de travail, le Don se trouva à cours d’allumettes. Il détacha Staka et prit la direction de Nawa. Les allumettes étaient une des rares fournitures qui abondaient dans le petit commerce de Douja.
Le village était situé au pied de la colline, et pour y parvenir, il ne lui fallait qu’une demi-heure à peine. Un aller-retour rapide, pensa-t-il en serrant son barnous, même s’il savait que Douja était une sacrée pipelette et qu’il lui faudrait ruser pour échapper à ses conversations interminables. Il était loin d’imaginer qu’il allait l’inciter à parler, lui prêtant en échange une oreille attentive.
À l’entrée du village, il attacha son âne et marcha jusqu’à l’épicerie. À la vue des Nawis, il se frotta les yeux, incrédule.
Mais où suis-je au juste ? se demanda-t-il.
Les femmes étaient de noir nippées de la tête aux pieds, et les hommes, qui avaient lâché leur barbe, étaient flanqués de longues tuniques et de coiffes serrées. Tous le saluaient en récitant moult et moult prières sur des prophètes qu’il connaissait et d’autres qu’il ne connaissait pas. Plus rien ne lui était familier. L’inquiétude grandit en lui en un éclair…
Il courut se réfugier dans l’épicerie.
Mais ce n’était pas l’apparence de l’épicière qui allait le rassurer.
La bonne femme avait troqué son légendaire foulard rouge aux motifs berbères pour un voile noir satiné qui lui donnait des allures de veuve.
— Quel plaisir de te voir ! Où étais-tu terré ? On ne t’a pas vu depuis des semaines !
— C’est toi, Douja ? articula-t-il avec scepticisme.
— Qui veux-tu que ce soit ! Tu ne me reconnais plus ? s’indigna-t-elle.
— Bien sûr que si. File-moi une cartouche d’allumettes.
Douja monta sur son escabeau en râlant :
— Bien sûr que si ! Tu parles, bien sûr que non ! Tu devrais descendre davantage ! Tu vas finir par ne plus reconnaître personne ! Si on était des abeilles, tu viendrais plus souvent nous voir !
— Tu as deux fois raison. Vous n’êtes pas des abeilles, et je vais finir par ne plus reconnaître personne ! Mais enfin, d’où vient cette… ? Et il pointa du doigt les composantes de sa tenue.
— Quoi ? Ces nouveaux habits ? Mais oui, c’est vrai ! Tu as raté la grande distribution !
— La grande distribution ?
Douja n’en demandait pas tant et se lança avec plaisir dans une restitution digne d’un grand reporter. Elle n’omit aucun détail, faisant avancer son récit tantôt à coup de « tu sais ? », tantôt à coup de « si tu savais ! ». Elle lui raconta l’arrivée des premiers caravaniers qui leur avaient rapporté la chute du Beau avant d’établir un bureau de vote préfabriqué et de distribuer des tracts à remplir des bennes. Puis elle lui relata la visite des barbus bienfaiteurs qui parlaient de Dieu dans une langue châtiée tout en remplissant leurs cases de nourriture, de vêtements et de couvertures.
— Au nom de Dieu, ils ont distribué des biens ? demanda-t-il, perplexe.
— Et au nom de Dieu, on a tout récupéré ! répondit-elle en embrassant les deux faces de sa main.
L’affaire lui semblait louche.
— Sans rien exiger en retour ? questionna le Don.
Douja réfléchit un peu.
— Si ! dit-elle en tirant un papier plié qu’elle déploya sur le comptoir.
C’était un bulletin d’élection pré-rempli.
— Le jour du vote, reprit-elle, le saint homme a dit qu’il fallait cocher ici. Cocher le pigeon !
Le Don se pencha sur le papier et en guise du pigeon d’encre noirci il vit un corbeau de mauvais augure.
— Ah oui ! le saint homme a dit juste là ? répéta-t-il en regardant de près. Puis il se redressa. Et c’est pour quand, ces élections ?
— Dans quelques jours ! On y va tous ! Tu viendras ?
— Je suis un homme sans dette, répondit-il en payant la cartouche. Je te laisse, j’ai à faire.
— Partons vite, dit-il en détachant Staka de son arbre.
L’âne sentit la détresse de son maître et déguerpit aussitôt.
Que venaient faire ici ces barbes et ces tuniques, ce vocable inouï et ces nouvelles attitudes ? Il avait jadis vécu dans un tel univers, il en était revenu changé à jamais.
Douda, à dos de mulet, s’arrêta à la hauteur de la case de Toumi.
— Toumi, sors de ta tanière !
Toumi ne tarda pas à se montrer, précédé dans son élan par ses deux chèvres, et la foule de poules et de poussins qui partageaient son toit de jour comme de nuit.
— Je pars à Walou acheter du poisson, tu viens avec moi ? »