PRIX DES CINQ CONTINENTS /OIF ET LE MAURICIEN: Les temps de la cruauté, de Gary Victor

«Valencia range son sein qu’elle a encore ferme. L’enfant, gavé du lait de sa mère, a cessé de pleurer. Valencia me regarde, l’air interrogatif, étonnée que je sois encore là, se demandant ce que je peux lui vouloir. Comment pourrait-elle comprendre que son dénuement permet à ma solitude de prendre sa propre mesure ? C’est moi qui profite d’elle en ce moment. Mais je n’ose pas lui donner quelques gourdes, je ne veux pas faire comme les autres. Je ne veux attirer la bienveillance d’aucune divinité. Dans ce pays, on devrait donner aux dieux des coups de pied au cul. On n’a pas idée d’être des divinités si c’est pour se plaire de créatures souffrantes qui viennent constamment vous supplier de leur fournir juste de quoi passer le pont de l’aujourd’hui à demain.
(…)
L’enfant en effet s’est endormi. Je le donne à Valencia. Elle le prend doucement sans se lever, le calant sur son épaule. Elle me regarde, ne sachant comment réagir.
« Je ne l’ai jamais fait ici, dit-elle enfin. Ils veulent tous dans le cimetière.
– Pourquoi ? je la questionne, stupidement.
– Pour la chance », dit-elle après une seconde d’hésitation.
Un haut-le-cœur soulève ma poitrine. J’ai envie de fuir. Je pense toujours avoir touché du doigt le comble de la souffrance et de la déchéance humaine dans ce pays. Chaque fois, je constate qu’on descend plus profondément vers les bas-fonds. J’ai commencé à comprendre ce monde sur les couches de fortune des putes du bord de mer, qui se livraient pour quelques gourdes à la convoitise des hommes de la cité en quête de plaisirs crus. Ces femmes m’avaient donné moins de plaisir, mais du cœur. Ce cœur qui crée un sentiment de lien profond avec la ville, avec l’humanité oubliée.
« Es-tu venu pour la chance ? me demande-t-elle.
– Donnes-tu vraiment de la chance ?
– Eux, ils le pensent.
– Je ne suis pas venu pour cela. »
Elle paraît effrayée.
« Si c’est pour vendre mon enfant, je préfère mourir avec lui, me prévient-elle. Des gens sont venus m’offrir de l’argent pour m’en débarrasser. J’ai dit non. Il n’a pas demandé à venir au monde. Je dois le protéger. »
J’imagine sa solitude, sa terreur dans cette cité où les démunis comme elle, surtout les femmes, sont la cible des pires prédateurs.
« Je veux simplement t’aider, lui dis-je.
– Personne ne peut m’aider, réplique Valencia. Ils ne veulent que cela. »
Elle soulève sa jupe pour plaquer une main sur le renflement de sa culotte sale, entre ses cuisses.
« Il n’y a que ça qui intéresse. Même les femmes. Oui. Même les femmes viennent au cimetière. »
Elle éclate en sanglots.
« Mais cet enfant… Aurai-je de la chance à lui donner ? »
Je ne respire plus. Je pense à Jézabel. Elle a tout en comparaison de Valencia. Mais elle veut plus. Toujours plus. Prête à tout pour avoir plus. Une sorte de crampe agrippe ma poitrine. Mes yeux s’humectent. Le désarroi de Valencia me ravage. »

Éditions Philippe Rey, pp 26 — 27 et 50 — 51