PRIX DES CINQ CONTINENTS /OIF et Le Mauricien: Le testament de nos corps, de Catherine-Lune Grayson

« RIDES

Fracture de la peau.
Elles parlent parfois du passage du temps.
Elles parlent parfois des fractures du cœur.

Les marques de la douleur sont là, elles lui
traversent le front, à l’horizontale.
Entre les sourcils, à la verticale.
Elles lui traversent le corps.
Les marques du temps sont là, elles bordent
ses yeux, son sourire, burinent sa peau.

Dans ce pays d’hiver, il était arrivé sans rides.
Ce n’est pas qu’il était sans histoire, plutôt que le temps n’avait pas encore eu le temps de laisser de traces visibles sur sa peau.

Ses premières rides, ces rides fines au coin de ses yeux, notre mère, Clara, sa femme, Clara, était convaincue qu’elles étaient apparues avec sa fausse-couche.
C’était avant la naissance d’Aden, avant ma naissance.
Maman racontait qu’elle avait tant pleuré qu’elle vomissait des larmes.
Papa avait caressé ses cheveux et son dos pendant des heures.
Il n’y avait rien à dire.
L’histoire devait pourtant être heureuse.
L’enfant naissait.
Il y avait à peine un an que ses parents se connaissaient.
Il ferait donc toujours partie de leur histoire.
À leurs yeux, il était magnifique, comme le sont les enfants aux yeux des parents. Ils baignaient ses fesses nues dans l’eau du lac, s’émerveillaient de sa délicate perfection.
Et ils étaient heureux.
Il avait suffi de quelques mois pour qu’ils imaginent la vie autrement.
Pour qu’il y ait trois personnes dans leur histoire. Puis le rêve était mort et le grand blanc s’était emparé d’elle.
La petite était née déjà morte.
(...)
Lui, il préférait le silence à la musique. Il disait que la musique l’étourdissait, empêchait les mots dans sa tête d’exister librement, les pensées de s’exprimer pleinement.
Plusieurs semaines plus tard, une vie plus tard, maman était rentrée à la maison.
Elle s’était présentée un matin, valise rouge, manteau de laine noire, écharpe.
Elle avait sonné.
C’est Aden qui avait ouvert la porte, Aden qui avait couru me chercher.
Elle était entrée, s’était déchaussée, avait enlevé son manteau et était allée à la cuisine mettre de l’eau à bouillir.
« Je vais faire du thé, j’ai froid. En veux-tu, Aziz ? »
Comme on avait été heureux, et comme on avait eu peur qu’elle reparte.
Aden et moi avions marché sur la pointe des pieds. Aziz aussi.
Elle n’était plus repartie.
Il y avait eu de nouveau des fleurs sur la table et sa voix qui riait.

Mais les rides d’Aziz racontent aussi – surtout ? – l’enchevêtrement du passé et du présent.
Certes, elles étaient apparues au présent. Mais les douleurs, les fractures, les fêlures surgissaient aussi de son passé, infusaient et lacéraient son présent.
Peut-être qu’elles parlaient tout doucement de la perte des siens, de son sentiment de les avoir trahis, d’être devenu autre que lui-même, de s’être réinventé une vie loin d’eux, sans eux, d’être en vie alors qu’ils étaient morts. Peut-être qu’elles parlaient de la mort de son fils, des aléas de l’amour. Sans doute qu’elles parlaient des mouvements du cœur, de ses vertiges, de la texture du quotidien. »

Éditions Mémoire d’encrier, pp  22 — 23 et 26

(Portrait + couverture du livre sans légende)

Chaque semaine, dans Le Mauricien, un ou deux extraits des dix romans finalistes du Prix des Cinq Continents de la Francophonie, édition 2017.