PROFESSEURE SYLVIE BONIN-GUILLAUME, spécialiste de la gériatrie : Il ne faut pas avoir peur du vieillissement

La gériatrie est une nouvelle spécialité médicale née en France en 2004. Elle consiste à maintenir les personnes âgées en meilleure santé le plus longtemps possible. Spécialiste de la gériatrie à l’université de Marseille, la professeure Sylvie Bonin-Guillaume visite régulièrement Maurice à l’invitation du Dr Pascale Dinan, gériatre mauricien qui préside le groupement local de la Fédération des Institutions et Associations des Personnes Agées (FIAPA). Lors de son dernier passage chez nous, Sylvie Bonin-Guillaume avait consacré ses interventions à la maladie d’Alzheimer. Pour son séjour de cette année, elle met l’accent sur un vieillissement réussi, comme dans l’interview qu’elle nous a accordée la semaine dernière.

Vous êtes actuellement à Maurice pour animer des conférences sur la vieillesse heureuse. Comment parler de bonheur quand la vie s’allonge et que les problèmes de ceux qui vieillissent augmentent, comme les  maladies.
C’est vrai que le vieillissement est aussi synonyme de maladies et, en plus, on ne les connaît pas toutes, comme celle que certains qualifient d’épidémie du siècle : l’Alzheimer. On a la fausse impression que parce qu’on va vivre plus longtemps on aura plus des problèmes, alors que l’idée c’est de retarder l’arrivée des problèmes médicaux ou de faire en sorte qu’ils ne surviennent pas. Une vieillesse heureuse, ça se prépare. Il me semble que la société a du mal à envisager le fait qu’elle vieillisse : elle sait que c’est inéluctable, mais ça lui fait peur. Pour avoir moins peur du vieillissement, il faut le rendre plus positif. Et remettre les vieilles personnes dans une activité, indépendamment de l’âge. C’est le regard que la société portera sur le vieillissement qui fera la réussite de son intégration et son adaptation se fera plus facilement et permettra de parler moins de problèmes — entre autres, de santé — et plus de leur limitation.

Le regard que la société porte sur la vieillesse est-elle en train de changer ?
Pas encore suffisamment. Il y a dix, quinze ans, on regardait les personnes âgées comme des vieux malades et dépendants. Or il y a beaucoup de personnes âgées qui se portent très bien sur le plan médical. Mais si le regard de la société n’est pas plus positif, ces personnes vont avoir beaucoup de mal à se réapproprier leur vie dans la société après leur retraite. Par conséquent, elles vont se sentir inutiles, dévalorisées, comme étant un fardeau pour les autres, notamment au niveau des pensions qui coûtent cher. Et, en plus, on n’arrête pas de répéter que ces pensions de vieillesse coûtent de plus en plus cher. Il y a, malheureusement, beaucoup trop de négativité dans le regard que la société porte sur les personnes âgées. La société, les politiques et les décideurs ont la responsabilité de faire changer ce regard pour permettre un vieillissement plus réussi.

On continue à penser qu’après soixante ans, les vieux ne servent pas à grand-chose ?
Malheureusement, oui. La question est de savoir si ce sont les décideurs, les jeunes ou les personnes âgées même qui pensent cela. Il y a, sans doute, un peu de tous ces acteurs dans ce regard négatif et il faut qu’on le change, qu’on aborde différemment cette question. Il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui, nos aînés ont un rôle actif dans l’économie: beaucoup de personnes âgées dépensent de l’argent, consomment et contribuent à la vie économique de leur pays. Bien sûr qu’elles ont des pensions, c’est ce qu’on semble leur reprocher, mais elles ont contribué à ces pensions. Elles ont financé des plans pour pouvoir bénéficier d’une bonne retraite. Mais les vieux ne sont pas que des pensionnaires, elles peuvent encore être utiles à la société, mais est-ce qu’on veut d’elles ?

Quelle est votre réponse à cette question ?
Je pense que les personnes âgées à qui on donne des projets, un rôle, une utilité et un intérêt vont vieillir beaucoup plus lentement et être beaucoup plus efficaces et utiles. Exemple : quand on est à la retraite, on a l’impression qu’il n’y a rien à faire, alors que l’on a parfois encore vingt ans à vivre. C’est un temps de vie qui peut être utilisé pour du bénévolat, de l’aide pour les enfants, dans le secteur où on a travaillé, dans des ONG ou des associations. Au contraire, en leur disant : « vous êtes vieux », « vous ne servez à rien » et « on n’a plus besoin de vous », on les stigmatise et on les met dans le créneau des vieux qui ne servent pas à grand-chose. Il y a des vieux qui vont accepter ce regard négatif et s’enfermer en eux-mêmes. Il y a également des jeunes qui pour les protéger ou se débarrasser d’eux, utilisent ce regard négatif pour les envoyer dans des hospices, qui ne sont pas obligatoirement une solution à la vieillesse, pas pour tous les vieux en tout cas. C’est un problème sociétal qui devrait retenir l’attention.

Mais n’est-ce pas les aînés qui ont appris aux jeunes à regarder, à classifier de cette façon ?
Les choses changent, évoluent. Je ne suis pas certaine que les personnes âgées d’aujourd’hui pensent et agissent comme celles d’il y a cinquante ans. à cette époque, les personnes du troisième âge avaient encore un rôle dans la famille, habitaient avec leurs enfants qui s’occupaient d’elles. Les vieux d’aujourd’hui disent souvent qu’ils se sont occupés de leurs parents et voudraient que leurs enfants en fassent de même. Ce n’est plus le cas. La société a changé et plutôt que de copier ce qui se faisait il y a cinquante ans, il faudrait créer quelque chose de différent correspondant aux réalités d’aujourd’hui. Je pense qu’une des façons de le faire est de remettre les personnes âgées dans une utilité et de trouver, selon les pays ou les régions, celle qui leur correspond le mieux.

Quand devient-on vieux, à l’âge légal de la retraite, c’est-à-dire 60 ans à Maurice ?
Est-ce qu’à 59 ans et 364 jours on est encore utile et que le lendemain on devient subitement un vieil idiot qui ne sert plus à rien ? Qu’est-ce qui s’est passé dans la nuit pour provoquer un tel changement, un tel regard sociétal négatif ? La vieillesse dépend des individus. Il y a des personnes qui ne se sentiront jamais vieilles et d’autres qui le sont prématurément, dans leur façon d’être. Il existe des personnes de 50 ans qui en paraissent vingt de plus et d’autres de 80 ans qui portent à peine la soixantaine. Il n’y a pas de règle-type. La vieillesse est un processus progressif qui commence très jeune, quand on a fini de grandir physiquement. A 20 ans, on commence déjà à vieillir et cela va continuer. Ce n’est pas seulement un état physique, mais aussi psychologique, une manière de se comporter et un ressenti par rapport à ce que l’on attend de la vie, de la manière de la vivre. C’est à la personne de dire son ressenti et ses envies, mais c’est aussi aux plus jeunes, à la société, de lui laisser l’espace ou la place nécessaires pour se réaliser.
Ce n’est pas parce qu’on est âgé et qu’on touche une pension qu’on ne peut rien apporter aux autres. Je ne pense pas forcément à un apport financier, mais c’est vrai que dans notre société  pour qui les grandes valeurs sont l’économie, la finance et la compétition, tout est vu à travers l’argent. Donc, à 40 ans on est vieux, puisque moins compétitif qu’à 30. En France, dans le secteur du travail, on parle de senior à 40, 45 ans. De toutes les manières, on a tellement de mal à parler de personnes âgées, du vieillissement qu’on invente des mots, comme seniors, pour ne pas en parler. Donc, la difficulté des vieux est d’exister dans une société qui ne les reconnaît plus.

Est-ce qu’en France le regard que l’on pose sur les personnes âgées et leur situation a changé positivement ?
Il a changé, mais pas assez. Des efforts ont commencé depuis le milieu des années 1970 en ce sens, mais ils ont avancé lentement. En 2013 a été publié un rapport d’expertise sur  « comment anticiper une société face à son vieillissement ». Le constat était qu’il est temps que la société laisse de la place aux personnes âgées et des actions ont été proposées et des lois ont été votées pour permettre l’intégration des seniors dans la société, la lutte contre l’isolement, l’amélioration et le respect des droits. Tout cela a contribué à modifier le regard posé sur les vieilles personnes: au lieu d’englober la population âgée dans un bloc uniforme qu’on appelle les vieux, on parle depuis de parties spécifiques de populations âgées. On reconnaît volontiers qu’il y a des différences parmi les vieux, tout comme parmi les jeunes. On a également avancé sur l’organisation des soins généraux, le traitement de maladies particulières à la vieillesse, dont la maladie d’Alzheimer, la lutte contre l’isolement, entre autres.

Est-ce que les vieilles personnes ne sont pas un peu responsables du regard négatif que la société pose sur elles ?
Mais si vous dites à une personne : Ta pension nous coûte cher, tu es un poids pour la société, qu’on parle d’elle ou que l’on s’adresse à elle comme faisant partie d’un bloc, pas comme un individu, comment voulez-vous qu’elle se sente valorisée et se sente fière d’elle-même ? Il faut voir, reconnaître que, comme les jeunes, les vieux sont des individus, des personnes différentes, et chercher qui a besoin de quoi et même qui n’a besoin de rien. Parce qu’il y a des vieilles personnes qui sont très bien, se débrouillent comme des chefs, sont très indépendantes et n’ont pas besoin d’aide. Il ne faut pas aider ceux qui n’ont pas besoin de soutien au risque de priver ceux qui en ont réellement besoin. Il faut arrêter de projeter sur les vieux ce que l’on pense qui est bon pour eux. Et souvent, ça part d’un bon sentiment, mais n’atteint pas le résultat escompté et aggrave le processus de dépendance. Il faut arrêter de formater les gens comme on a trop tendance à le faire aujourd’hui. Il faut aussi, et surtout, que les personnes âgées se fassent entendre, disent leurs différences et leurs envies au lieu d’attendre qu’on parle en leur nom.

Faire admettre une vieille personne dans un hospice, serait-ce une solution au problème de la vieillesse ?
Par forcément, pas automatiquement. L’hospice est utile quand on n’a pas trouvé de solution. Est-ce qu’auparavant, on aura bien cherché des solutions avant d’arriver à cette conclusion ? C’est une question qu’il faut toujours poser. L’hospice est rarement le choix de la vieille personne. Il est bien souvent le choix de la famille inquiète pour des raisons médicales et qui craint de ne pas pouvoir faire face à la situation dans l’avenir. Savez-vous qu’en France, il y a plus de 85% de personnes âgées qui vivent chez elles et très bien ? Savez-vous que les autorités augmentent et améliorent les aides à la maison pour éviter la solution de l’hospice trop tôt. Parce qu’il faut également poser la question économique suivante : Est-ce qu’on a les moyens de mettre toutes les personnes de plus de 65 ans dans des hospices, et à condition que tous le veuillent ?

Vous préconisez que la vieille personne continue à vivre chez elle ?
Si elle le souhaite et si elle est en état de le faire, oui. Ou avec sa famille ou des proches. Le tout est qu’elle puisse vivre dans les meilleures conditions et surtout avec des soins dispensés par des professionnels. A un moment donné, ce n’est plus à la famille de s’occuper et de soigner avec son amour, mais à un ou des professionnels soignants. Parce qu’à un moment, il y a une telle implication personnelle dans le fait de s’occuper d’une vieille personne, surtout si elle est malade, que l’on s’épuise en faisant des choses pour lesquelles on n’est pas formé et l’on ne rend pas service à la vieille personne. Il faut un recul, que l’on ne peut pas avoir si on vit 24 heures sur 24 avec une vieille personne, surtout si elle est souffrante. Il faut faire appel à des intervenants extérieurs ou inciter les personnes à sortir de chez elles, à participer à des activités avec des groupes pendant la journée. En ce faisant, on permet à chaque partie de respirer, de se ressourcer et d’éviter la solution de l’hospice qui, je le répète, n’est pas une solution. Il faut trouver des solutions intermédiaires pour que le maintien à domicile soit possible.

On dirait qu’il nous reste tout à apprendre sur la vieillesse.
Nous avons encore beaucoup à apprendre. Il faut comprendre une personne âgée, apprendre à l’écouter pour avoir un regard plus pertinent et objectif sur elle. Avec cette manière de faire, on peut trouver la solution la meilleure ou la moins mauvaise avec l’aide des professionnels et bien aider une personne âgée à gérer sa vie, le plus agréablement possible. Il faut que ce soit des professionnels dont la compétence professionnelle est reconnue. Le volontariat est nécessaire, mais ne suffit pas, surtout quand on doit donner un avis sur des questions relevant de la médecine.

Vous venez régulièrement à Maurice depuis quelques années. Est-ce que vous avez le sentiment que les choses avancent ici dans la manière dont on appréhende le vieillissement ?
Je pense qu’à Maurice, il y a beaucoup d’entreaide et de solidarité dans ce secteur encore que, selon certains, il n’y en ait pas assez. Peut-être que cela disparaît avec l’évolution de la société. C’est pourquoi il faut renforcer cette solidarité, la valoriser. Il serait bien que la presse valorise cet esprit d’entraide et de solidarité, cela aiderait à modifier le regard sociétal sur les personnes âgées. Il n’y a peut-être pas le côté professionnel qui existe en France et dont nous avons parlé, mais je trouve qu’il y a chez vous une prise de conscience et de mobilisation sur le sujet…

Venant de qui ?
Je pense que ce sont surtout les ONG et les gens qui travaillent avec elles qui essayent de se faire entendre. Il me semble qu’elles s’expriment au nom des personnes âgées, mais surtout par rapport aux besoins existants, ceux qu’ils vivent sur le terrain. Je crois qu’il faudrait que ces ONG et ces associations s’associent pour créer une tribune dans le but de se faire entendre, et surtout faire entendre les besoins et les désirs des personnes âgées dont elles s’occupent. Une tribune réunissant ceux qui ont une expérience, une expertise en matière de soins ou d’accompagnement de vieilles personnes et qui pourraient les transmettre à ceux qui en auraient besoin. Dans ce genre d’action en faveur d’un groupe social, l’individualité ne compte pas pour grand-chose, il faut quelque chose pour organiser les demandes, faire circuler les idées, les propositions vers les décideurs et les politiques. Est-ce que les autorités mauriciennes utilisent toutes les compétences qui pourraient l’aider à réfléchir sur le vieillissement à Maurice et ce qui pourraient être mis en pratique pour améliorer les conditions de vie des personnes âgées ?

Quelles sont vos suggestions ?
Il faut penser d’abord et avant tout à l’intérêt des vieilles personnes et garder cela en tête constamment. Je pense qu’il faudrait dresser un état des lieux de la situation des vieux à Maurice, du nombre d’ONG, d’associations, de volontaires et de bénévoles qui travaillent dans ce secteur. Une cartographie de ce qui existe pour mieux utiliser leurs spécificités et organiser la vieillesse réussie aujourd’hui et demain, d’autant plus que le nombre de personnes âgées va doubler à Maurice d’ici les vingt prochaines années. Il faut adapter les choses faites ailleurs au contexte mauricien. Donner à la personne âgée sa place dans la société et faire passer des messages du terrain vers les décideurs. Il faut faire monter les bons messages pour avoir les bonnes réponses et les bonnes décisions pour la communauté. Je dis donc, réapprenons l’intergénérationnel, mais adapté à la société d’aujourd’hui, sans faire forcément une copie de ce qu’il y a eu avant ou de ce qui se fait ailleurs.

Que souhaitez-vous dire pour conclure cette interview ?
ll faut réadapter la société d’aujourd’hui à la vieillesse. Il faut également que la vieille personne se réapproprie le fait qu’elle a encore des années à vivre et qu’elle rompe l’isolement dans lequel on a tendance à la confiner. Parfois, surtout quand elles  sont isolées, les vieilles personnes ont un regard un peu démissionnaire, des idées noires et sombrent dans la dépression. Quand elles ont une activité régulière hors de chez elle, cela rompt l’isolement, ce qui amène un regard positif sur soi-même : je suis attendue, je me prépare, je vais parler à d’autres personnes et quand je rentre chez moi, j’ai un autre regard sur le monde, sur ma famille et sur les plus jeunes. Cela permet à la personne de se réapproprier une place dans la société. Et en même temps, de donner l’occasion aux plus jeunes de se préparer déjà à être les seniors de demain. Il faut apprendre à ne pas regarder la vieillesse comme une fin en soi, avec un regard pessimiste, mais en tenant compte de la richesse et des expériences que l’on a accumulées pendant sa vie et les partager avec les  plus jeunes. Il faut s’organiser pour bien vivre cette partie de la vie, qui fait un peu peur, mais qui, bien gérée, peut être aussi passionnante et intense que les précédentes.