Psychologie: Adulte, ne pas se mettre “ado”

Ted, comédie américaine écrite, produite et réalisée par Seth MacFarlane, sortie en 2012, ou l’histoire de John,  la trentaine, et de son ours en peluche qui se comportent comme des enfants, passant leur temps à boire des bières

Pubs, night-clubs, jeux vidéos, potes, tant d’ancrages dans le monde de l’insouciance. Tout pour remettre à demain la décision du « sérieux », du « ça y est, elle est passée la crise »… L’adolescence se prolonge, confortable, ludique, cool. À quand l’âge adulte ? Bienvenue à l’île Maurice adulescente, l’île Maurice des mi-ados, des mi-adultes.
« Ils fument, boivent, font la fête, jouent aux jeux vidéos. » C’est une rengaine. Haruna, 28 ans et mère (nom fictif, ne veut pas s’aliéner ses amis), décrit là le mal de son temps. Non sans lyrisme, elle, que la vie aura su « rendre adulte », avoue son déphasage. Être « adulte » à 28 ans, est-ce être vieux ?
Des adulescents, on devrait tous en connaître. Haruna témoigne d’un de ces androgynes, mi-ado, mi-adulte, de son peer group : « Il a 27 ans. Il travaille mais réfléchit, et pense comme un adolescent. Lui, c’est perpétuellement “Don’t worry, be happy, no worries in Mauritius, no stress”. On ne se prend pas la tête. On vit au jour le jour. On ne pense jamais à faire ses preuves. C’est comme si nos priorités étaient totalement différentes… Mince, la vie ne peut pas être aussi facile ! »
Et voilà qu’on peut aisément aller de son petit diagnostic : « Refus de grandir », « peur », « rien qu’une attitude avec quelque chose de creux derrière ! » Le creux d’un possible « faire semblant » : perpétuer et fonctionner par divertissement, sans souci du lendemain. Ou ne serait-ce l’unique souci de savoir à quelle happy hour aller ce vendredi pour se trémousser. Quel est ce « creux » ? Body language surexpressif, la bague au doigt (ou pas), on se la coule aux shots, entre copains ou copines, dans une dynamique de séduction. On revient tranquillement aux embruns grisés des excès universitaires. On oublie les enfants restés à la maison, on se choisit des moments de break, de fuite, de déni de conséquences.
« Il y en a de plus en plus de cela… C’est la faute à qui, à quoi ? », questionne Haruna. Phénomène nouveau ? Évolution positive ? Négative ? Les adulescents pointent le bout de leur nez dans une société qui a du mal à se comprendre. Et, ils s’emmêlent les pinceaux entre les différents stades du développement humain. Et si l’adulescence fait le pont entre l’ado et l’adulte, encore faut-il s’intéresser aux deux…
Mutation
De l’enfant à l’adulte, le cheminement est long, fragmenté, complexe. Et on pourra noter une multiplication des âges dits « de transition », « intermédiaires » avec chacun, dit-on, ses spécificités. Les derniers-nés de la gamme : pré-ado, adulescent (post-adolescent, ou kiddults, en anglais). Mais, à vouloir trop mettre de l’ordre dans ces idées et ces nuances, on omettrait que « ça dépend des sociétés ». Joseph Cardella, philosophe, apporte son éclairage.
« D’abord, les frontières existent entre les cultures et les sociétés », repère-t-il. « Le mot adolescent n’est d’ailleurs pas très vieux. » Et s’il peut être au dictionnaire anglais ou français, il ne sera pas forcément répertorié au lexique zoulou. « Il y a des sociétés où l’on passe directement de l’enfance à l’âge adulte. » On parlera alors de rituels de passage où l’enfant se voit obliger de grandir. À Maurice, l’initiation de certains cinquantenaires (ou plus) est intéressante. Le père fera asseoir le fils, lui donnera sa première cigarette, lui servira sans doute son « premier drink » pour affirmer son entrée dans la « dure réalité ». Et le tour est joué.
Être confronté au réel de manière brusque pourrait ainsi écourter – ou occulter ? – les errements des adolescents. Ce sont des techniques de choc qui semblent ne plus avoir leur place. « Aujourd’hui, on va de sous-catégorie en sous-catégorie », explique-t-il. Le paradoxe : à force de transiter d’une étape à l’autre, on oublie qu’il y a un « bout du tunnel ». Comment y voir plus clair ?
Adolescence, fabrication sociale, psychologique ? Existe-t-elle dans le concret ? Françoise Dolto (1908-1988), pionnière de la psychanalyse des enfants en France, apporte un garant physiologique dans La cause des adolescents : « L’adolescence prend fin avec l’ossification de la clavicule à 25 ans. » Non, l’adolescence ne s’invente pas. Et, d’un point de vue physiologique, elle s’étend de manière sensible, bien au-delà de la majorité imposée par la société. Laurent Baucheron de Boissody, psychologue clinicien, rappelle ces caractéristiques :
« Il s’agit d’une étape de transition entre l’enfance et l’âge adulte avec les transformations physiques de la puberté et surtout d’une transformation au niveau psychologique. Il faudra s’adapter au fait d’avoir plus de liberté, d’autonomie. Cela peut se révéler angoissant. On garde un pied dans l’enfance et on est en proie à une peur de la liberté… Elle peut se caractériser par des crises – même si ce n’est pas toujours le cas – par une remise en cause des parents, de la famille… » Mais est-ce acceptable de stagner à l’âge de 17 ans dans sa tête ?
Normal ?
Pour Joseph Cardella, il s’agit d’une « caractéristique de l’époque ». « Le critère absolu, c’est la beauté, c’est la jeunesse. On voit cela tous les jours, une mère qui a le même style vestimentaire que la fille, etc. Beaucoup de femmes et d’hommes veulent rester jeunes. Et pour être jeune, il faut faire ce qui va avec. » Peut-être que là, le modèle social ne favorise plus le fait de grandir, ou de vieillir, l’alter ego péjoratif de grandir. Dans ce sens, la charge de négatif que l’on pouvait associer à la période de transition, avec ses crises, ses incertitudes, ses contestations, semble muer en un idéal de vie. De manière vulgaire, on pourrait dire que ce n’est plus une mauvaise chose que d’être immature. Rester jeune, quoi de plus naturel ? « Oui, il y a le culte de la jeunesse, mais peut-on mettre l’adulescence là-dedans ? », questionne le philosophe.
Que des adultes choisissent, après une période de maturité, de revenir aux frasques juvéniles – on parlera de crise existentielle de la trentaine, de crise de la quarantaine, de la cinquantaine, etc – n’est pas imputable au phénomène de l’adulescence, au regard de la psychologie. « L’adulescence est un étalement de l’adolescence », signale M. Baucheron de Boissody. Car, si le mot « adulescence » est forgé pour la première fois dans le milieu des années 1970 par Tony Anatrella, prêtre catholique, psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale, c’est d’abord à cause de certains changements fondamentaux. Le passage à l’âge adulte, âge de l’autonomie, de la responsabilité, de l’indépendance, est repoussé à cause des « études qui sont plus longues » ou du « marché du travail devenant de plus en plus aléatoire ». Car, « durant des décennies la fin de l’adolescence était ponctuée par le mariage et le travail », poursuit M. Baucheron de Boissody.
Chers parents, il n’y aurait rien d’inquiétant à ce que votre « adulte » d’enfant squatte un peu plus longtemps que prévu. Une adulescence de type « adolescence prolongée » n’a donc rien d’anormal.
Quelle est donc cette adulescence problématique ? « Quand on voit un adulte de 30 ans toujours chez ses parents », pour ce qui est du phénomène Tanguy (comédie française réalisée par Étienne Chatiliez, sortie en 2001 avec Sabine Azéma, André Dussollier, Éric Berger et Hélène Duc). Ou, « pour le côté masculin, le portrait d’un homme de 30-35 ans en couple qui passe son temps sur la PlayStation et qui ne prend pas de responsabilité à la maison… ». Ce qui se rapprocherait plus, en termes de référence, à Ted, comédie américaine écrite, produite et réalisée par Seth MacFarlane, sortie en 2012. Film qui raconte l’histoire de John, la trentaine, et de son ours en peluche qui se comportent comme des enfants, passant leur temps à boire des bières et fumer de la drogue devant des navets.
Rassurez-vous messieurs, « pour les femmes, on peut trouver le même profil… Ou le désir de ne pas vieillir », relève Laurent Baucheron de Boissody. Or, ce qui sauve les femmes c’est le fait que « la maternité représente un ancrage dans le réel, ancrage que ne garantit pas toujours la paternité ».
Enfin, quelles sont les caractéristiques du « problème » ? Tony Anatrella élabore la liste suivante de manière non exhaustive : « Peu de résistance face aux frustrations », « ambivalence à l’égard des lois », « rapport au temps éphémère », « narcissisme expansif »… M. Baucheron de Boissody confirme : « C’est ce côté velléitaire propre à l’adolescent de refaire le monde. Quand l’adulte continue sur ce mode, cela illustre une certaine fragilité : précarité personnelle, dans le couple, et de là : séparation, divorce. »
Les aider
« On a commencé à parler de l’émancipation de la femme dans les années 1970-80. C’est une tendance qui se prolonge. Mais le volume de publications sur le nouvel homme, les nouveaux équilibres est mince… » Or, il n’y aurait pas une grande littérature sur le phénomène de l’adulescence, semble confirmer Laurent Baucheron de Boissody. C’est une première difficulté.
En l’absence de livres, quelles solutions trouver aux fragilités adulescentes ? Pour les parents, comment tendre la perche ?
« Il faudra les confronter au réel. L’entourage doit se montrer adulte et responsable afin de les stabiliser. Si on donne rendez-vous, on peut dire “Je t’attends à 10 h 00 et pas après”, etc » explique le psychologue. Mais c’est « très compliqué ». Il y a souvent toute une histoire de « difficulté dans les dynamiques affectives ».
Laurent Baucheron de Boissody évoque ainsi le terme « ambivalence » : si les parents peuvent, au départ, démontrer un désir que leur enfant prenne leur envol, ils peuvent être à la fois retenus par des « bénéfices secondaires », soit « une satisfaction inconsciente de ne pas être seul ». En d’autres mots, les parents se disent qu’ils veulent le (ou la) voir partir alors qu’ils auront tout fait pour se donner « un bâton de vieillesse ».
Quelle est l’ampleur du phénomène à Maurice ? L’adulescence serait devenue une constante du tissu social. « Il y a une émancipation sur le mode occidental et en même temps, on vit encore sur le mode oriental avec pour constante la force du lien familial. Ce qui peut être étouffant. » Ce contexte est un terrain propice à l’ambivalence, ce ballottement entre le désir de liberté et le besoin de statu quo.
Peut-on réellement blâmer l’orient ou l’occident, avec sa télévision et ses nouvelles références américanisantes ? Joseph Cardella veut éviter les raccourcis. « C’est vrai que certaines influences viennent de l’extérieur. Mais il ne suffit pas de dire que c’est à cause de ceci ou de cela. On a la société qu’on a. Avec son vécu, et ses attitudes qui veulent signifier quelque chose, même si ce n’est pas toujours clair. Il faut garder en tête qu’il s’agit d’un Tout, d’un phénomène d’ensemble. »
En attendant que la société s’habitue aux nouveaux modes et modèles, Tony Anatrella redéfinit pour sa part toutes les cloisons : « La puberté entre 11 et 18 ans », « l’adolescence entre 18 à 24 ans » et « post-adolescence, après 24 ans où la personne se redéfinit en continuité ou en opposition avec son identité sexuée, familiale et structurelle. » Et l’on pourrait débattre encore longtemps de ce que l’adulescence est ou n’est pas. « Voici venu le temps des rires et des chants/Dans l’île aux enfants, c’est tous les jours le printemps »… Et de se poser la question : est-ce l’enfance qui avance ou l’adulte qui recule ?



Paroles de jeunes…
Gregory Sauteur, 22 ans : « Je ne crois pas qu’il y ait un âge spécifique pour devenir adulte. Cela dépend de soi et de ses fréquentations durant l’adolescence. Devenir adulte et grandir, ce n’est pas la même chose. Devenir adulte est un choix… »
Keshav Ramful, 21 ans : « Avoir 18 ans, c’est être officiellement adulte. Or, l’on peut être adulte psychologiquement ou juste sur papier »
Aurélie Leste, 19 ans : « Je suis en pleine transition mais pas complètement car, quelque part je n’ai pas trop envie de quitter le monde des “teenagers”. J’avoue que j’ai un peu peur…
Quand j’ai commencé à travailler, j’ai dû m’adapter. Quand on est adolescent, on peut faire des erreurs… De toute façon, on n’est pas pris sérieux. Être adulte c’est dans la tête, tout dépend de son état d’esprit ! »
Adeline, 21 ans : « On devient adulte quand on ne dépend plus des parents pour vivre et qu’on est assez fort pour affronter le monde extérieur. Ma transition entre l’adolescence et l’âge adulte a été remplie de questions sur ce que je voulais être et faire dans la vie… »
Laurent, 28 ans, marié et père d’un enfant (cité dans Les adulescents, Tony Anatrella) : « Je suis classé comme un adulte, mais je ne me reconnais pas comme tel et je ne me sens pas concerné par le monde des adultes. J’ai du mal à m’approprier cette dimension. Pour moi, les adultes, ce sont mes parents. Je suis en contradiction avec moi-même : intérieurement, je me vis à la fois comme un enfant ou un adolescent, avec des angoisses terribles ; et, en même temps, à l’extérieur, je suis déjà un adulte et considéré comme tel dans mon travail. Rien dans la société ne nous aide à devenir adultes. »


Derrière les cougars et les Peter Pan
Adulte : celui qui a fini de grandir. Mais voilà que « l’espérance de vie crée, plus que dans le passé, les conditions objectives de la possibilité de rester jeune, entendu comme le temps de l’indécision, voire de l’indistinction entre soi, les autres et la réalité, ou encore de l’indifférenciation sexuelle, en croyant que la plupart des possibles restent toujours ouverts ».
Logique, selon Tony Anatrella, psychanalyste à qui revient l’invention du terme « adulescent ». Ce qui pose la question : qu’est-ce qui aide le jeune d’aujourd’hui ? Ou encore : dans cette société, aide-t-on encore les adultes à rester adulte ?
Quelle société ? Cette « société de l’infantilisation » pour Françoise Dolto devient « société adulescentrique » pour Anatrella. Et de revenir au fameux slogan : « Il faut changer la vie ». Pari réussi avec cette idée qui prévaut : le désir de rester jeune, en suspens comme Peter Pan qui refuse de grandir. Le regard d’Anatrella interpelle : « Dans une société qui, pour diverses raisons, entretient le doute et le cynisme, la peur et l’impuissance, l’immaturité et l’infantilisme, des jeunes ont tendance à se maintenir dans des modes de gratification primaire. » N’entend-on dont pas sur les ondes « One day we will be old » d’Asif Avidan et « Party like we’re gonna die young » de Kesha ?
Quel exemple ? Celui qui vient toujours d’en haut et qui peut paraître dissonant. Chez les politiques, on aura pu voir en France un règlement de comptes sur Twitter entre la compagne et l’ex-compagne de François Hollande. N’est-ce pas une crise adulescente aux proches arcanes du pouvoir ?
« Malheureusement, très souvent aujourd’hui, les adultes leur (aux jeunes) montrent des valeurs qui ne sont qu’alimentaires et non pas des valeurs qui soutiennent un certain idéal dans le travail, et c’est pourquoi les jeunes sont si démunis et si désarmés », estime Françoise Dolto. Autrefois, il y avait des héros de jeunesse. En existe-t-il encore ? « Que propose-t-on à son imagination ? » Qui sont les maîtres à penser ?
Quel résultat ? « De nos jours, la jeunesse prolongée provoque une certaine indétermination dans les choix de vie » (Anatrella). Indétermination, avec des cougars qui deviennent fées clochettes ou des pères de famille qui prennent leur envol au pays des rêves.


Les références
La littérature autour du phénomène de l’adulescence n’est pas extensive. Néanmoins, certains livres ou sites internet peuvent être utiles :
• Sur www.cairn.info/revue-etudes-2003-7-page-37.htm, il est possible de consulter un article de Tony Anatrella, psychanalyste et spécialiste de la psychiatrie sociale, dans la revue Études en 2003.
• Sur www.psychologies.com, les articles Le long chemin pour devenir adulte et Je refuse d’être adulte proposent une critique de notre temps avec l’aide de la philosophie et de la psychologie tout en donnant des pistes pratiques.
• La cause des adolescents, de Françoise Dolto, disponible dans les librairies de l’île (Chez Pocket, éditions Robert Laffont)
• Interminables adolescences. La psychologie des 12/30 ans. Tony Anatrella (Cerf, 2001)