PUBLICATION - ARRIVÉE DES IMMIGRANTS ENGAGÉS : Satyendra Peerthum revoit les mythes

Le 2 novembre 1834, après une traversée de six semaines, les premiers travailleurs engagés débarquent du bateau Atlas. 183 ans plus tard, chercheurs et historiens mauriciens explorent toujours ce mouvement de population surnommé la “grande expérience” par les Britanniques. They Came to Mauritian Shores : The Life-Stories and History of the Indentured Labourers in Mauritius (1826-1937), publication de l’historien Satyendra Peerthum qui sera lancée le 2 novembre, met à jour cette période, s’attarde sur les mythes et rétablit des faits importants.

La migration constitue une étape importante dans l’histoire moderne de l’océan Indien et de l’univers des plantations coloniales au cours du XIXe et au début XXe siècle. Par le biais de son ouvrage, l’historien Satyendra Peerthum met en lumière le portrait de quelque 110 travailleurs engagés et non engagés, hommes, femmes et enfants qui ont atteint les côtes mauriciennes entre 1826 et 1910.

Mythe 1934.
Selon l’histoire, pour contrer les effets d’un manque de main-d’œuvre servile après l’abolition de l’esclavage promulgué le 1er février 1835, sous l’occupation britannique, l’industrie sucrière fait appel à des travailleurs sous contrat. Certains débarquent en 1834 au Port-Louis Depot, connu aujourd’hui comme Aapravasi Ghat. “Mais bien avant que la traite négrière ne soit interdite, les recherches font état que de janvier 1826 à août 1834, plusieurs travailleurs engagés d’Inde et de Chine avaient déjà foulé le sol mauricien”, explique l’historien. Ce dernier vient ainsi rétablir à travers cet ouvrage certains mythes entourant la grande traversée des immigrants indiens à Maurice. Le premier travailleur indien sous contrat était l’immigrant Mahamod ou Mohameth. Ce musulman du Bengale est arrivé à Maurice le 23 janvier 1826 à bord de l’Elizabeth, avec ses deux fils Ali et Hamad. Âgé de 45 ans, il a été recruté par le capitaine Gaston pour servir comme domestique à M. Oliver, l’un des directeurs britanniques qui travaillait pour la compagnie Gaillardon à Pointe aux Piments Estate au nord-ouest de l’île.

Industrie sucrière.
Par ailleurs, selon les dernières estimations, “462 800 hommes, femmes et enfants indiens et non indiens ont débarqué sur les côtes mauriciennes entre 1826 et 1910”. De ce nombre, “452 000, soit 90 %, étaient originaires du sous-continent indien et les 3 % restant de diverses parties du monde” (Inde, Afrique de l’Est, Asie du Sud-Est, Madagascar, Yémen, Comores, Birmanie, Sri Lanka et Chine). 63 % étaient des hommes. “C’est un autre mythe de dire que tous étaient venus pour travailler dans les plantations de canne à sucre. 25 % travaillaient dans d’autres secteurs, affectés dans des chantiers de construction, voies ferroviaires, les travaux domestiques, ils étaient aussi charpentiers, porteurs, tailleurs de pierre, etc.”. Il faut aussi préciser qu’une partie des femmes “travaillaient sur les propriétés sucrières alors que la grande majorité n’étaient pas sous contrat”.

Histoire.
Dans l’histoire du peuplement de Maurice, de 1720 à début 1800, autorités coloniales et colons français ont importé des dizaines de milliers d’esclaves et quelques travailleurs libres d’Afrique, de Chine et d’Inde. Entre 1830 et le début du siècle suivant, les planteurs, commerçants et négociants franco-mauriciens, britanniques, métis et indiens importèrent des centaines de milliers de travailleurs engagés de diverses parties du monde. Satyendra Peerthum fait ainsi ressortir qu’au début de la période britannique, le système de travail par contrat existait déjà à petite échelle (depuis 1826), et fut lancé à grande échelle entre 1834 et 1835. Dans les faits, ce système de recrutement a connu une croissance rapide en 1839 avec l’introduction de plus de 25 000 travailleurs contractuels indiens. Selon Vishwanaden Govinden, chargé de cours et responsable des archives au MGI, “ces travailleurs étaient sous contrat de trois à cinq ans qui leur procuraient un salaire, de la nourriture, des vêtements, un abri et des soins de santé, mais aussi l’option de bénéficier de passage de retour gratuit pour retourner dans leurs pays d’origine après ces années”.
En plus d’un éclairage sur la vie de 110 travailleurs engagés et non engagés, hommes, femmes et enfants compris, ces recherches viennent aussi montrer comment le système engagiste a côtoyé de près l’esclavagisme à Maurice.


Autour des commémorations
— Les 30 et 31 octobre, un Indentured Labour Roots Project Scientific Comitee Meeting est prévu à l’hôtel Maritim à Balaclava.
— Pour marquer ce 183e anniversaire, l’Aapravasi Ghat Trust Fund organise l’Aapravasi divas le 2 novembre de 10 h à 12 h en collaboration avec le ministère des Arts et de la Culture. V. Ramoutar, officier en charge, explique que plusieurs activités sont prévues pour l’occasion. Outre le lancement des ouvrages sur l’immigration de Satyendra Peerthum et d’Assad Bhuglah, une deuxième édition du Magazine Souvenir (Appravasi Ghat magazine volume 2) sera distribuée.
— Vers 14 h 15, ce 2 novembre, une cérémonie de dépôt de gerbes se tiendra sur la tombe d’Idrice Goomany non loin du Club Med à Pointe-aux-Canonniers.
— Le 3 novembre entre 16 h 30 et 18 h, une Table Ronde au Islamic Cultural Centre (ICC) à Plaine Verte est aussi d’actualité. Un panel d’historiens et autres acteurs phare dans le milieu aborderont deux thèmes : La vie d’Idriss Goomany et La contribution des immigrants musulmans à l’histoire de l’île Maurice.


Idriss Goomany
The Life of Dr Idriss Goomany par le Dr Assad Bhuglah, ouvrage qui sera lancé le 2 novembre, s’inscrit dans la mission de l’Aapravasi Ghat Trust Fund dont l’objectif est de promouvoir la recherche sur l’histoire des travailleurs engagés et leurs descendants. Elle apporte aussi des éclairages sur la vie tragique et mouvementée du Dr Goomany. Descendant d’un immigrant indien venu sur les côtes mauriciennes au cours du XVIIIe siècle, c’était le fils d’un marin indien, qui a dû lutter longtemps pour se faire une place dans une société dominée par l’oligarchie coloniale franco-mauricienne et britannique.


Archives numériques : devoir de mémoire
Vishwanaden Govinden, responsable des archives au MGI, annonce que d’ici la mi-2018, “les archives de cet organisme seront numérisées pour mieux préserver la longévité des documents. Franchir cette étape est important dans un devoir de mémoire, mais aussi pour la préservation et la postérité”. Parlant de la célébration du 183e anniversaire de l’arrivée des immigrants engagés à Maurice, il soutient que “commémorer cet événement est important dans le sens qu’il pousse à une réflexion sur comment s’est constituée une partie de l’île Maurice d’aujourd’hui”.