QEC: les mal-aimées?

La chronique de la très bonne romancière, Nathacha Appanah, « Le culte de la performance » parue dans le Journal La Croix m’interpelle. Elle y critique la réception qu’elle a eue de la part d’enseignantes de français et d’élèves du QEC; y dénonçant la passivité des élèves et les commentaires conservateurs des professeurs de français sur le contenu de ses ouvrages. Cette chronique a aussi déclenché un « buzz » sur les réseaux sociaux : critiques du système élitiste du QEC ; d’autres comparent les méthodes d’enseignement des écoles publiques avec celles des collèges confessionnels. Mon étonnement aussi en lisant le commentaire d’une internaute qui comptait le nombre de suicides au QEC ; ou un autre écrivant que les élèves de cette institution ne connaissent pas la souffrance du peuple. Tout ce déluge de réactions révèle l’hystérie entourant cette chronique et surtout le Queen Elizabeth College. Essayons, à tête reposée, d’y voir plus clair !
Nathacha Appanah, dans le contexte de son analyse, compare le QEC aux lycées français. Première erreur: le système français a aussi sa part d’élitisme. L’École nationale d’administration, Polytechnique, Saint Cyr entre autres, perpétuent également l’élite française. L’observatoire des Inégalités écrivait en 2010, Pas de diversité sociale à l’ENA, que « les enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures sont quatre fois plus représentés à l’Ecole nationale d’administration (ENA) que leur part parmi les actifs occupés. Les enfants d’ouvriers huit fois moins ». Le sociologue Pierre Bourdieu, enfant de la ruralité française, avait théorisé que la classe laborieuse avait du mal à intégrer le système éducatif français parce que la classe dominante avait l’avantage du capital culturel. Plus encore, les auteurs, Lebègue et Walter, dans leur ouvrage Grandes écoles, la fin d’une exception française, avaient mis en lumière le fait que les grandes écoles produisent des « micro-élites ». Ces « micro-élites » se perpétuent de génération en génération. Donc, la romancière mauricienne fait fausse route en prenant l’exemple des lycées français pour dénoncer l’élitisme éducatif mauricien.
Maintenant, elle s’est insurgée des remarques des enseignantes qui n’ont pas apprécié que son « dernier roman soit ‘osé’ avec des passages « sexuels » et qu’il choquerait les lycéennes ». Concédons qu’une enseignante de français doit avoir une maturité intellectuelle par rapport aux textes littéraires. Cependant, une opinion, même la plus conservatrice, doit pouvoir avoir un espace d’expression. Cette opinion, tant qu’elle n’est pas raciste, homophobe ou sexiste, a droit au chapitre. C’est l’essence même de la liberté d’expression. Le droit de dire et…surtout aussi d’être contredite. C’est là, l’esprit « Je suis Charlie ». La liberté de penser.
Cette chronique a réveillé le fameux débat à Ile Maurice de l’éducation catholique et celle de d’Etat. Cette guerre désarmée ne date pas d’hier; le système catholique prônant en théorie le développement intégral de la personne humaine. C’est vrai, il y a peut-être cette dimension pédagogique dans certaines institutions catholiques. Cependant, est-ce le cas dans tous ces collèges ? Est-ce que le Collège du Saint Esprit, par exemple, accepterait d’accueillir dans toutes ses classes de la Form 1 les élèves qui ont eu moins de 15 unités aux examens du fin de cycle primaire ? Cet établissement serait-il d’accord de sacrifier « son élite » de futur lauréat et de classés du HSC pour l’idéal chrétien du service pour les plus pauvres? Je pense que non. Donc, la comparaison entre le QEC et les institutions catholiques par certains commentateurs n’est pas fiable…  Qui n’a point péché?... semble plus approprié à ceux issus des collèges d’élites catholiques qui viennent aujourd’hui jeter la pierre sur le QEC.
Cette chronique a eu aussi le mérite d’avoir levé le voile sur un système éducatif mauricien qui souffre. Les institutions éducatives sont souvent le reflet d’une société. La société mauricienne post-indépendante est en crise. Notre système éducatif engendre des enfants névrosés qui oublient le plaisir d’apprendre. Cependant, ce n’est pas en apposant des stéréotypes sur des élèves du QEC qu’on aiderait à guérir le mal éducatif mauricien.
Une note finale personnelle. Ancien élève du Collège New Eton, institution qui n’était pas dans la catégorie des « élites », et de l’Université de Maurice, je suis un pur produit de l’éducation républicaine. Cependant, j’ai une pensée toute spéciale à certaines de mes amies, ex-étudiante du QEC, qui sont aujourd’hui enseignante, psychologue, manager et graphiste. Ces femmes qui, au jour le jour, mettent leurs savoirs au service des enfants mauriciens, de patients ou de clients. Cette contribution effacée et non dans la lumière fait grandir une République mauricienne plus fraternelle, égalitaire et libre. Gageons que la perception populaire sur le QEC puisse changer un jour!