« Les 20 ans de la mort de Kaya ne pouvaient se passer dans l’indifférence. Tant cet homme a marqué l’histoire de notre pays, autant dans la création que dans la destruction »

Expo, hommages, concerts : cette semaine sera la Semaine Kaya. Toute en contrastes manifestement.

Ainsi, si certains se réjouissent de la belle expo qui lui est consacrée au Blue Penny Museum, d’autres sourient en coin de le voir accueilli dans ce Caudan qui incarnerait la « Babylone » matérialiste tant décriée dans la philosophie rastafarie à laquelle Kaya reste largement associé.

Si d’autres accueillent comme une juste reconnaissance le grand concert-hommage organisé le 21 février prochain sous l’égide du ministère des Arts et de la Culture, d’autres grincent des dents face au fait que l’ancien groupe de Kaya, Racinetatane, a vu traiter de haut sa demande de financement pour la tenue de son propre concert. Et d’autres encore dénoncent ce qu’ils considèrent comme l’hypocrisie, voire la récupération de la mémoire du chanteur par un Etat qui n’a jamais vraiment reconnu sa responsabilité dans sa mort.

Il est en tout cas clair que les 20 ans de la mort de Kaya ne pouvaient se passer dans l’indifférence. Tant cet homme a, à différents niveaux, marqué l’histoire de notre pays, autant dans la création que dans la destruction.

Dans cette île Maurice où être chanteur, et artiste en général, est considéré comme quantité négligeable, Kaya a en effet incarné l’existence d’un génie capable de bouleverser un pays dans ce qu’il a de meilleur, et dans ce qu’il a de pire.

Peu auraient prêté un tel destin à celui qui naît le 10 août 1960 dans le faubourg portlouisien de Roche Bois sous le nom de Joseph Reginald Topize. Pourtant, au fil des ans, celui qui se rebaptise Kaya en hommage à une chanson de son idole Bob Marley, commence à se faire un vrai nom. Managé par Percy Yip Tong, exceptionnel dénicheur et accompagnateur de talents, Kaya impose rapidement, avec son groupe Racinetatane, une vraie originalité. Entre reggae et séga, il va créer le seggae, avec une vraie créativité mélodique, et des textes percutants. Car Kaya ne chante pas « pour faire joli ». Il a des choses à dire, et elles sont fortes. Fortes et inédites. Car s’il parle de la beauté de la nature et de la nécessité d’une vie en accord avec celle-ci, s’il prône fraternité, solidarité et amour, il ne se gêne pas pour balancer à la figure de l’île Maurice toutes ses hypocrisies.

Economiques, sociales, politiques, ethniques. Et ce n’est pas rien dans ce pays adepte du non-dit, du culte souriant de « l’unité dans la diversité » dans la sphère publique. Et de la parole et de l’action racistes dans l’entre-soi. Pas rien d’entendre un chanteur lancer avec gouaille et foutant : « Malbar Sinwa Afrikin Blan/ Ki to ete twa ? »

« Nou pe viv dan lil Moris /Kot sakenn get so diferans kalite /Get realite anfas nou figir /Si vremem to pe panse to pli meyer /Be sa lide fanatik / » chante Kaya. Et de proclamer : Mo kontan ki mwa mo finn ne melanze / Pa laont ki mwa pe dir mo enn batar mwa / Ninport ki kalite melanz pou sirviv lor sa later-la »

Kaya dit haut et fort l’injustice et l’exploitation. Martèle la nécessité d’une émancipation des mentalités étriquées et captives, en refusant superstitions, manipulations et fanatismes de toutes sortes. Prône le métissage et l’unité.

Kaya chante trop haut. Trop fort pour certains.

Le 16 février 1999, il fume un joint sur scène lors du concert pro-dépénalisation du gandia organisé par le Mouvement Républicain de Rama Valayden à la rue Edward VII à Rose Hill. Deux jours plus tard, le 18 février, la police débarque à son domicile pour l’arrêter. Le dimanche 21 février 1999 à l’aube, le chanteur de 38 ans est retrouvé sans vie dans sa cellule aux Casernes centrales. Mort de s’être lui-même cogné la tête dans les murs, selon la police.

L’île Maurice s’embrase. Et puisque Kaya n’avait pas peur des mots, n’ayons pas peur de dire les choses : c’est une guerre ethnique qui se déclenche. Pour les Créoles qui se sentent ostracisés et harcelés depuis un bon moment déjà par une police majoritairement hindoue, la mort de Kaya est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Représentant le pouvoir, les postes de police sont attaqués. Et des regroupements hindous, à leur tour, se mettent en tête de défendre les « leurs » en attaquent des cités créoles, à Goodlands notamment.

Trois jours d’émeutes inédites à travers une île soudain paralysée. Une île Maurice tétanisée qui, à force de se gargariser de son vivre-ensemble et de son « unité dans la diversité » se rend compte, abasourdie, de l’ampleur de la violence qu’elle abritait sans pouvoir/vouloir en prendre conscience. Rs 14 milliards de pertes et un pays sonné, qui ne se reconnaît plus.

Et puis le temps qui passe. Quelques prises de parole, quelques initiatives solidaires, mais, globalement, une hâte à balayer sous la moquette tout ce qui est jugé trop dérangeant pour être regardé en face.

20 ans après, qu’avons-nous appris de Kaya ?

Nous avons appris qu’un artiste peut incarner ce qu’un peuple a de plus sensible, de plus vulnérable, de plus fragile, de plus puissant aussi. Et ce qu’il peut en coûter de l’ignorer.

Nous apprenons aussi que sur la question centrale de la dépénalisation du gandia, qui est à la base de l’incarcération de Kaya, rien n’a changé. Malgré les avancées à travers le monde, le nombre de pays qui ces dernières années ont dépénalisé son usage en se basant sur des études et résultats solides, l’utilisation de la marijuana, même à usage médical, est toujours criminalisée. A Maurice, on est toujours susceptible de finir en prison pour un joint. Et d’en mourir.

Nous pouvons aussi nous dire que si peu de choses ont changé, par rapport à ce que dénonçait Kaya. A quel point nous sommes toujours bloqués au niveau de la non-reconnaissance de notre histoire (« nou zistwar mal fagote »), au niveau de l’injustice sociale, de l’exploitation économique, de la discrimination ethnique. Les exemples abondent.

Kaya voulait le seggae comme « enn emansipasion lamizik morisien ». Il est  juste de célébrer son génie, qui 20 ans après, perdure et continue de faire des  émules. Il voulait aussi que cette musique serve « pou liberasion mantalite  kaptivite ».  Il disait chanter « lamour pou nou gagn liberte ».

Qu’avons-nous fait de ce testament ?