Reynolds MICHEL

Que savons-nous d’un certain rabbi de Nazareth, nommé Jésus (Yeshouah), né il y a environ deux mille ans dans un village perdu de l’Empire romain, et qui, vers l’an 30 de notre ère fut exécuté comme un malfaiteur ? Au-delà des affirmations de la foi chrétienne, nombreux sont les croyants ou les incroyants qui s’intéressent à sa figure historique. Qui est-il vraiment ? Que sait-on de lui ? Qu’est-ce que l’histoire, en milieu scientifique, peut nous dire de lui ?

Certes, la question de l’identité de l’homme de Nazareth a toujours suscité des débats. Déjà à son époque, ceux qui l’ont côtoyé se sont interrogés, comme en témoigne la question qu’il posa lui-même à ses disciples : « Qui suis-je au dire des hommes ?» (Matthieu 16, 13 à 17). Mais, quant à la question du Jésus historique ou la recherche historique sur Jésus, c’est une affaire relativement récente. Elle coïncide avec la montée en puissance de la critique historique au siècle des Lumières (l’Aufklärung du XVIIIe siècle).

La critique historique appliquée aux Évangiles et aux autres textes du Nouveau Testament ouvre alors à la prise de conscience d’un écart entre le “Jésus de l’histoire” résultant de la recherche historique et le “Christ de la foi” tel que les Eglises le professent. Autrement dit, la lecture historique et critique appliquée à la personne de Jésus montre, à tout le moins, que le Jésus de l’histoire n’est pas identique au christ du dogme traditionnel.

Dès lors, un certain nombre de chercheurs, aux XVIIIe et XIXe siècles, se sont donné pour tâche d’arracher l’homme de Nazareth au dogme chrétien pour le restituer à l’histoire, en lui redonnant en quelque sorte son vrai visage C’est l’époque de nombreuses Vies de Jésus d’un point de vue rationaliste ‒ dans “les limites de la raison” ‒ en éliminant toute trace du surnaturel pour atteindre la vérité historique pure. Deux œuvres majeures sont à signaler : la Vie de Jésus élaborée de manière critique (1835) de Frédéric Strauss en Allemagne et la Vie de Jésus (1863) d’Ernest Renan en France. Pour Renan, Jésus est un homme, un grand homme, un “éclaireur” qui a fondé une religion nouvelle sur le sentiment de l’amour et l’idée de fraternité.

Le diagnostic d’Albert Schweitzer (1875-1965), sur ce premier siècle de recherche est sévère : « L’enquête historique sur la vie de Jésus n’est pas partie d’un pur intérêt historique, mais elle a cherché un Jésus historique tel qu’il puisse l’aider dans sa lutte pour la libération du dogme »(1). Pour lui, les Vies de Jésus – de : Frédéric Strauss, Ernest Renan, Charles Guignebert, Maurice Goguel, Auguste Sabatier, Bernard Weiss, Alfred, Adolf von Harnack… ‒ ne font que refléter la pensée de leurs auteurs.

Ce verdict d’Albert Schweitzer (1906), théologien, bibliste et futur missionnaire, conjugué avec la mise à jour du long processus de la formation des évangiles (Marc, Matthieu, Luc et Jean) au sein des communautés chrétiennes par l’école de la critique des formes littéraires ‒ conduite par Rudolf Bultmann et Martin Dibelius ‒ ont mis fin à toute tentative d’accès immédiat à Jésus via les évangiles. Car, « le degré de fiabilité de chaque récit, de chaque parole demande désormais à être sondé, puisqu’en eux se cristallise le témoignage croyant des communautés »(2). D’autre part, la prise en compte de l’important travail rédactionnel des évangélistes, chacun en fonction de son “milieu de vie ” et de son projet théologique, met un terme à toute illusion de construire une biographie de Jésus. Le scénario de la vie de l’homme de Nazareth est une création des évangélistes. On découvre alors ‒ découverte liée aux résultats de l’école des formes et à l’école de la rédaction ‒ qu’entre Jésus et le texte actuel, il y a plusieurs épaisseurs et plusieurs médiations, dont il convient d’apprécier la contribution respective.

D’où la question redoutable : Est-il encore possible de rejoindre l’homme de Nazareth à travers des sources (les récits évangéliques de Marc…) qui déjà l’interprètent, en deçà de ces médiations ?

Pour le grand exégète allemand, Rudolf Bultmann (1884-1976), il est quasi impossible de parvenir à une connaissance scientifique de la vie de Jésus. D’ailleurs, l’important c’est le Christ de la foi. C’est face à la prédication de Pâques, que chacun est appelé à se décider. « Ce que Jésus a été, je ne peux et ne veux pas le savoir », disait-il à ses étudiants (3).

Depuis Schweitzer et Bultmann, la recherche scientifique sur Jésus a fait d’immense progrès. Certes, s’il est vrai que personne ne peut prétendre nous livrer clés en main la “vraie vie” de Jésus, bon nombre de biblistes pensent qu’on peut remonter au Christ des évangiles au Jésus de l’histoire. La tâche n’est pas simple. Elle est même d’une grande technicité, mais le scepticisme de Bultmann n’est plus de mise. « Il est possible par la critique des sources, de la rédaction, des formes et des traditions de remonter vers la tradition la plus ancienne et, en utilisant à bon escient divers critères d’authenticité, de voir ce que Jésus visait dans telles ou telles paroles ou signifiaient dans ses actions », écrit le professeur Gérard Rochais (4).

En faisant appel à une méthodologie rigoureuse par le biais des critères d’historicité, des biblistes tels que John Meier, Gerd Theissen, Charles Perrot, Geza Vermes, Parish Sanders, Norman Perrin et bien d’autres ont montré par leurs travaux qu’une bonne connaissance de Jésus de Nazareth et de son message est possible, tout en renonçant à fixer une biographie. Mais tout en replaçant le Nazaréen dans son milieu historique et socioculturel, en insistant sur sa judaïcité, ces érudits ne nous offrent pas pour autant un unique portrait de lui. L’homme de Nazareth est tour à tour identifié à un prophète eschatologique, un sage subversif, un guérisseur charismatique, un contestataire du changement social… Jésus semble échapper à tout modèle, à toute prise.

En la posant comme une figure inclassable, la recherche historique de ces dernières années soustrait Jésus de Nazareth à tout embrigadement par un clan, une secte, une idéologie réactionnaire ou révolutionnaire, voire à toute domestication de Jésus par un christianisme confortable.

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Notes

1) SCHWEITZER Albert, Histoire de la recherche sur la vie de Jésus, 1906, cité par CARBAJOSA Ignacio, Retrouver confiance dans les Évangiles, Traces, 30 mars 2011.

2) Marguerat Daniel, La ” troisième quête” du Jésus de l’histoire, RSR 87, 1999

3) Cité par CUVILLIER Elian, Regards sur l’histoire de la recherche du Jésus historique, in Evangile et Liberté-archives.

4) Rochais Gérard, Jésus : entre événement et fiction, Revue Lumière et vie, n° 248, Octobre-décembre 2000.