QUESTIONS À AMBICADUTT BHEECARRY (syndicat des hauts fonctionnaires) : « Un code d'éthique nécessaire pour les politiciens »

Les hauts cadres de la Fonction publique ont la responsabilité de veiller au respect des procédures et aux règlements relatifs à tout déboursement de l'argent provenant de la poche des contribuables. D'où la question : ne portent-ils donc pas une part de responsabilité dans le gaspillage éhonté des fonds publics que dénonce le rapport de l'Audit chaque année ? Ambicadutt Bheecarry, Head of Entomology Division et président de la Senior Public Officers Union of Mauritius, affirme, lui, que les fonctionnaires travaillent « dans des paramètres bien précis » mais qu'il « est temps d'avoir un “Code of Ethics” pour les politiciens » en raison des pressions que certains exercent.

Comment réagissez-vous à ce nouveau rapport de l'Audit ?
C'est presque du déjà-vu et lu... Les rapports se suivent et se ressemblent. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à le dire.

Les hauts fonctionnaires sont les “team leaders” de la Fonction publique. Ne sont-ils pas en partie responsables de la mauvaise utilisation de l'argent public ?
Ce n'est pas vrai ! Tous les fonctionnaires, quel que soit le poste qu'ils occupent, travaillent dans des paramètres et dans un système bien établi. Il n'y a pas de négligence de leur part. S'il y a mauvaise pratique dans la conduite des affaires, il est du devoir des autorités de réagir en identifiant les coupables et en prenant ensuite les sanctions qui s'imposent. Mais en général, les fonctionnaires respectent les procédures établies.

Vous affirmez donc que les fonctionnaires sont exonérés de tout blâme...
Ce n'est pas faux de dire que des fonctionnaires subissent certaines pressions des politiciens pour répondre à leurs requêtes et certains sont parfois déraisonnables dans leurs demandes. Je pense que les fonctionnaires sont capables d’y résister. Si jamais la  pression se fait insistante, le fonctionnaire concerné doit en informer son syndicat. Un fonctionnaire qui affirme être contraint de céder aux pressions politiciennes doit assumer ses responsabilités de même que les brebis galeuses de la Fonction publique.

L'Audit, cette année, pointe du doigt le montant exagéré pour l'overtime des fonctionnaires. Trouvez-vous normal le déboursement de plus d'un milliard sous cet item ?
Je voudrais d’abord souligner que les hauts cadres qui restent souvent au-delà de 16h pour boucler un travail urgent ne perçoivent aucune rémunération en plus. En revanche, tous les autres grades de fonctionnaires sont payés pour les heures supplémentaires. La somme mentionnée par l'Audit peut paraître exagérée aux yeux du public, mais dans plusieurs services, la pratique de l’“overtime” est justifiée parce qu’il y a un manque de personnel à tous les échelons de la Fonction publique. Lorsqu’un officier envoie une réclamation pour un “overtime”, il y a au moins trois étapes de vérification avant de le payer.

Les cas de fonctionnaires suspendus pendant de nombreuses années tout en bénéficiant de leurs salaires sont fréquents et l'Audit cible les pertes d'argent à ce sujet. Est-ce une situation normale ?
Il est bon que le rapport de l'Audit ait mentionné ce problème car les syndicats ont déjà soulevé cette question auprès des autorités. Les fonctionnaires suspendus, même s'ils bénéficient de leurs salaires, veulent être fixés sur leur sort. C'est à la Public Service Commission (PSC) de ne pas laisser dormir dans les tiroirs les dossiers concernant les cas de  suspension. La PSC doit mettre en place le  mécanisme approprié pour écouter dans les meilleurs délais les parties concernées par un cas disciplinaire.
Les hauts cadres des ministères prennent-ils au sérieux ce rapport annuel de l’Audit et se réunissent-ils pour en discuter ?
Bien sûr. Au niveau de chaque ministère, le rapport est pris au sérieux, mais à ma connaissance, il n’y a jamais eu de réunion annuelle de tous les hauts cadres consacrée spécifiquement à ce rapport. Si les autorités nous appellent pour en discuter, nous sommes prêts à collaborer avec elles. Il est temps de prendre des décisions clés pour mettre de l’ordre. À mon avis, le ministère de la Bonne gouvernance a aussi un rôle à jouer dans ce sens. Les syndicats, eux, conseillent régulièrement à leurs membres d’être prudents dans la gestion des affaires publiques.  

Comment donc mettre un frein à ces gaspillages ?
Il est important d'identifier les failles dans le système et de prendre les mesures correctives nécessaires. Je crois qu'il est bon de réviser régulièrement les lois visant la bonne gouvernance. Puisqu'il existe déjà un “Code of Ethics” pour les fonctionnaires, il est temps d'en avoir un pour les politiciens. Les découvertes du bureau de l'Audit chaque année donnent raison à tous ceux qui, depuis des années, appellent les décideurs à élaborer un code d'éthique pour les politiciens. C'est devenu nécessaire.
 


Awadh Balluck (ancien haut cadre de la Fonction publique) : « Les fonctionnaires faisant la courbette devant des politiciens à blâmer »

Awadh Balluck, un ancien haut cadre de la Fonction publique, explique son point de vue : « Les remarques du bureau de l'Audit sont devenues une répétition au fil des années. Il est triste de constater que rien ne change. Chaque année, les gens sont offusqués par le contenu du rapport et en parlent pendant une semaine avant que le document aille aux oubliettes. L'objectif de ce rapport est d'apporter les corrections nécessaires là où il y a eu abus ou maldonne. Le rapport est fait avec sérieux et c'est loin d'être une farce. » Il poursuit : « En revanche, ceux qui doivent s'en servir, mais qui le mettent de côté, sont des farceurs. Il y a toujours quelques hauts fonctionnaires qui font la courbette devant des politiciens et ces personnes doivent être blâmées pour ces écarts que dénonce l'Audit. Les fonctionnaires qui osent résister aux politiciens sont soit réprimandés, soit transférés immédiatement dans un autre département. »