QUESTIONS A…ATMA SHANTO (FTU) : « Il y a une rupture du dialogue social »

« Alors que les travailleurs mauriciens sont engagés sur une base contractuelle, à la fois dans le privé et le public, les travailleurs étrangers ont une sécurité d’emploi de huit ans »

Le président de la Fédération des Travailleurs Unis, Atma Shanto, s’élève contre les nouvelles mesures favorisant l’importation de main-d’œuvre étrangère. Pour lui, c’est une discrimination envers les travailleurs mauriciens, qui souvent, sont engagés sur une base contractuelle. Alors que les compétences des Mauriciens sont reconnues dans les hôtels à l’étranger, note-t-il, ici, on préfère faire appel à des cadres expatriés. Il regrette également l’absence de dialogue entre la société et le gouvernement. Pour Atma Shanto, avec la Negative Income Tax, le gouvernement vient démontrer que le salaire minimum ne sera pas pour de sitôt.

Comment accueillez-vous le budget 2017-2018 ?
Il y a eu un semblant de consultations avant le budget. Même si nous n’étions pas invités, la FTU avait soumis son mémoire. Je constate que la plupart de nos propositions n’ont pas été retenues. Par exemple, on n’a rien entendu sur le salaire minimum. Dans notre combat contre la corruption, nous avions demandé une loi pour protéger les dénonciateurs, comme cela existe ailleurs. Cela n’a pas été pris en considération. Nous avions également demandé la consolidation de la National Human Rights Commission pour enquêter sur les violations des droits humains dans le privé. Actuellement, seul le secteur public est concerné. Là non plus, rien. De même, on avait demandé des mesures pour consolider l’emploi et de favoriser des green jobs, le ministre des Finances l’a ignoré. Nous n’avons rien entendu non plus sur les amendements aux deux lois du travail, l’Employment Relations Act (ERA) et l’Employment Rights Act (ERiA).
Tout ceci nous mène à dire qu’il y a une rupture totale en ce qui concerne le dialogue social. Le ministère du Travail paraît sans gouvernail, sans ministre. Nous relevons que dans chaque secteur il y a des pratiques illégales. Le ministère du Travail est parvenu à un niveau incroyable. L’année dernière, il y avait des rencontres mensuelles entre le ministre et les syndicalistes, mais depuis le début de cette année il n’y a rien eu. Il semble que le ministre n’a pas le temps de rétablir le dialogue.

Le budget vient également faciliter l’importation de main-d’œuvre étrangère. Qu’en pensez-vous ?
Cela me préoccupe beaucoup. Je ferai ressortir qu’avant même le discours du budget, plusieurs entreprises se préparaient à accueillir des travailleurs étrangers, en construisant des logements. C’est révoltant. Alors que les travailleurs mauriciens sont engagés sur une base contractuelle, à la fois dans le privé et le public, les travailleurs étrangers ont une sécurité d’emploi de huit ans. C’est une grande discrimination envers les travailleurs mauriciens.
Qui plus est, étant des contractuels, ces derniers ne peuvent s’organiser en syndicat car leurs contrats ne seront pas renouvelés. Il y a des représailles contre eux. Récemment, un employé d’hôtel est venu dire sous serment en cour que son patron l’empêchait de se joindre à un syndicat, alors que la Constitution garantit le droit de se syndiquer. Et que dire des comités disciplinaires ? La plupart du temps, ils se prononcent en faveur du patron, qui prend en charge des frais. Ce qui m’amène à dire qu’il n’y a pas de comité disciplinaire indépendant dans ce pays. Le ministère n’en dit rien.
Et il trouve le moyen de venir organiser de grands événements autour du child labour. Avec la misère, ce phénomène a pris tellement d’ampleur. C’est choquant que le ministère vienne dire qu’il n’a pas de statistiques à ce sujet. Cela démontre tout simplement qu’il ne s’y intéresse pas.
Pour revenir aux travailleurs étrangers, auparavant, les employeurs devaient avoir une garantie bancaire pour les faire venir. Car en cas de problème, cet argent servait à les rapatrier. Tel n’est plus le cas de nos jours. C’est pour cela qu’on retrouve des travailleurs bloqués à Maurice, à manger riz, lentilles et pomme de terre tous les jours. On a tellement libéralisé l’importation de la main-d’œuvre étrangère qu’aujourd’hui, la situation est chaotique. On trouve des travailleurs étrangers même dans l’hôtellerie. Récemment, il y a eu des arrestations pour travail illégal. Où en sont les enquêtes ? A-t-on cherché à savoir qui les a fait venir ? A-t-on pris des sanctions ? Nous n’en savons rien.

Dans votre mémoire au ministre des Finances, vous avez réclamé un meilleur contrôle pour les cadres expatriés. Pourquoi ?
Dans le secteur hôtelier, il y a des cadres expatriés partout. Cela, alors que nos frères et sœurs mauriciens travaillent dans de grands hôtels à Dubaï, en Asie, en Europe… Leurs compétences sont reconnues là-bas, mais à Maurice, on préfère engager des étrangers. Avec ces nouvelles mesures, le gouvernement va amplifier le désordre concernant les travailleurs étrangers. Et on viendra dire par la suite qu’on encourage les lauréats à revenir au pays. Mais qu’est-ce que le pays leur réserve ? Y aura-t-il un poste à la hauteur de leurs compétences ou un travail décent avec un salaire adéquat ?
Après l’esclavage, les Mauriciens ont travaillé dur pour construire ce pays. Aujourd’hui, on a mis le pays entre les mains du secteur privé et des travailleurs étrangers. Soit dit en passant, je n’ai rien contre les travailleurs étrangers, mais il ne faut pas les engager au détriment des travailleurs mauriciens. Dans notre mémoire envoyé au ministre des Finances, nous avions demandé un meilleur contrôle concernant l’engagement des cadres expatriés. Dans les années 80, au début de l’industrialisation à Maurice, on avait engagé des expatriés sous certaines conditions. Comme nous n’avions pas les compétences à cette époque, on les faisait venir travailler ici, et ils devaient former un Mauricien pour les remplacer après deux ans.
Aujourd’hui, dans le top management de l’hôtellerie, les expatriés viennent et restent. À aucun moment il n’y a des Mauriciens qui sont formés pour les remplacer.

Il y a tout de même eu la Negative Income Tax en faveur de ceux touchant moins de Rs 10 000 par mois…
Je suis sceptique devant la démarche du gouvernement d’accorder une allocation aux personnes touchant moins de Rs 10 000, payée chaque six mois. Cela est en contradiction avec la promesse d’un salaire minimum. Est-ce un aveu qu’on n’arrive pas à déterminer le salaire minimum, ou que ce dossier a été renvoyé à plus tard ? Et c’est cela que le gouvernement qualifie d’historique !
Il n’est pas étonnant de voir les patrons du secteur privé venir dire leur satisfaction de ce budget. C’est parce qu’ils ont beaucoup à gagner. Au lieu d’avoir à payer en plus pour atteindre le salaire minimum, c’est le gouvernement qui vient compenser ceux qui touchent moins de Rs 10 000 ! Comment ne pas être satisfait ? Tout ceci vient remettre en question notre indépendance économique.
Toute cette situation vient affaiblir le bargaining power des travailleurs mauriciens. La richesse n’est pas partagée équitablement. Quand vous demandez une augmentation à certains patrons du secteur privé, c’est comme si vous êtes en train de leur arracher le cœur. Par ailleurs, il y a un amalgame entre une augmentation et la compensation salariale. Beaucoup de patrons se réfèrent à la compensation comme une augmentation. Or, la compensation est un ajustement par rapport à l’inflation.

Pensez-vous que ce budget va permettre de combattre le chômage ?
Je ne vois pas comment le recrutement de quelques personnes dans les secteurs de l’éducation, la police ou la santé va créer de l’emploi. Le taux de chômage est à 7,3 %. Même là, je remets en question la manière dont cela a été calculé. Le chômage est devenu un fléau. Le gouvernement dit vouloir combattre le trafic de drogue, mais en même temps, ne fait rien pour aider les jeunes à trouver un travail décent, au lieu de chercher l’argent facile. Aujourd’hui, un quart de la main-d’œuvre dans chaque entreprise est sur une base contractuelle. Ce sont des employés sans voix. Ils doivent subir toutes sortes de conditions. Il y a des personnes qui sont contractuelles pendant 10-15 ans. Cela a un impact négatif sur leur vie sociale. Ils ne peuvent planifier une vie familiale, ni avoir un emprunt à la banque pour construire une maison.
Je note également que le Premier ministre et ministre des Finances a fait mention des caméras de surveillance dans son budget. Est-ce vraiment une bonne chose ? Aujourd’hui, il y a un abus de caméras de surveillance sur le lieu de travail, particulièrement dans l’hôtellerie. On avance que c’est pour des raisons de sécurité. Si tel est vraiment le cas, comment cela se fait-il que Michaella Harte ait trouvé la mort et qu’on n’ait pas encore trouvé son assassin à ce jour ? Avec les nouvelles caméras que le gouvernement compte encore installer, le citoyen sera doublement contrôlé : sur son lieu de travail et lorsqu’il marche dans la rue. Sans compter la carte d’identité biométrique et probablement bientôt le passeport biométrique.

Il y a eu beaucoup de critiques et de spéculations sur le prêt accordé par l’Inde pour ce budget. Qu’en pensez-vous ?
J’ai entendu des organisations socioculturelles parler d’India bashing. Je ne suis pas de cette opinion. Quand un pays, quel qu’il soit, vient financer un projet à travers des relations diplomatiques, les citoyens ont le droit de savoir quelles en sont les conditions. Pourquoi l’Inde a-t-elle offert une première ligne de crédit, puis une deuxième ? Qui va rembourser ces prêts ? N’est-ce pas le citoyen à travers les fonds publics ? Alors il a le droit de connaître les conditions.