QUESTIONS À Sangeet Jooseery (APD) : « Qu’importe le PM, la population a d’autres préoccupations »

Consultant en communication politique, Lecturer à l’Université de Maurice et président de l’Association pour la population et le développement (APD), Sangeet Jooseery livre ses impressions sur la situation politique dans le pays. Pour lui, la population a d’autres préoccupations, économiques surtout, que de songer à celui qui sera appelé à remplacer sir Anerood Jugnauth aux fonctions de chef du gouvernement.

Quel regard portez-vous sur la situation politique actuelle ?
La situation politique est floue, surtout depuis que sir Anerood Jugnauth a annoncé, il y a quelque temps, qu’il quittera son poste car il est fatigué. Puis, rien. Il reste maintenant très évasif sur cette question. Mais il y a une perception dans le pays qu’il cédera incessamment sa place à son fils.

Que pensez-vous de cette passation de pouvoirs entre les deux Jugnauth ?
Il n’y a rien de mauvais, ni légalement, ni constitutionnellement. D’après la Constitution, si un Premier ministre part, le leader du parti commandant la majorité au Parlement sera désigné à cette fonction. Donc, si SAJ part, Pravind détenant la majorité, il devient automatiquement PM. Mais d’autres personnes estiment que ce n’est pas moral et qu’il faut retourner vers l’électorat, car le fils n’avait pas été présenté comme PM lors des dernières élections.

Et vous, qu’en dites-vous ?
L’histoire politique de Maurice nous montre qu’il n’y a rien de moral en politique. Les exemples abondent, comme les nombreuses alliances faites dans le passé entre les grands partis politiques. Même sir Gaëtan Duval, qui avait obtenu 44% de votes de la population en étant contre l’indépendance du pays, avait fait une alliance avec sir Seewoosagur Ramgoolam à peine un an après les élections de 1967.
Cela dit, je dirai qu’il y a deux types de moralité en politique : l’une est idéaliste, c'est-à-dire l’intégrité, l’honnêteté, etc. Et l’autre une « consequential morality ». Sous cette dernière, vous devez pouvoir prendre des actions par rapport aux conséquences. À titre d’exemple, je dirai qu’il n’est pas moral de tuer les chauves-souris, mais cette action fait du bien à la population.

La population est-elle, selon vous, préoccupée par ce transfert de pouvoirs de père à fils ?
La population souffre énormément sur le plan économique. Il y a le chômage, qui bat son plein. Peu importe le sauveur qui se présente – Pravind Jugnauth ou Navin Ramgoolam –, elle l’acceptera pourvu que le problème du chômage soit réglé, de même que le pouvoir d’achat, qui est en baisse. C’est ça la préoccupation majeure de la population. Peu importe qui devient Premier ministre, les gens veulent du travail, que l’économie bouge, que les investisseurs viennent, que des emplois soient créés. C’est ce que les gens veulent.

On nous a promis tout cela il y a deux ans…
C’est une tout autre affaire, mais la préoccupation est là. Si Pravind Jugnauth fait bouger les choses dans la bonne direction, il sera accepté par la population. Beaucoup de personnes, qui trouvent immorale l’accession de Pravind Jugnauth au poste de PM dans les conditions qu’on connaît, devront alors revoir leur copie.

Encore faut-il que cela arrive ?
Bien sûr. Peu importe qui devient PM, même si Navin Ramgoolam vient résoudre nos problèmes économiques. Celui qui peut “meet the expectations of the population” est le bienvenu.

Et si on allait vers des élections générales anticipées ?
Un pays comme Maurice ne peut pas être en campagne électorale permanente. Elle empêche le pays d’avancer, empêche la croissance et le développement. Non, des élections générales anticipées ne sont pas dans l’intérêt de Maurice. L’économie est déjà en difficulté, elle le sera davantage. On ne peut prendre de tels risques au moment où le pays a besoin d’une “big push” pour décoller.

De quel « big push » parlez-vous ?
Il nous faut des investissements massifs dans plusieurs secteurs, dont celui de l’immobilier, des infrastructures, le développement portuaire et celui de l’océan. Ce sont des secteurs porteurs d’investissements, car Maurice est stable à la fois politiquement et sur le plan social. Il n’y a pas de conflit armé. On a besoin de “real hard work”.

Comment comparez-vous le SAJ de 1983 à 1995 et celui de maintenant ? Le pays a-t-il besoin d’un SAJ « plus jeune » afin de redémarrer l’économie en panne ?
Il faut être d’accord, SAJ est fatigué. Celui des années 80’ était une autre personne. Je ne dis pas qu’il n’a pas la même intelligence, mais il est fatigué, et ce en raison de son âge. SAJ n’a pas assez d’énergie pour contrôler la machinerie gouvernementale. Dans les années 80’, c'était un vrai Rambo, il contrôlait tout et faisait bouger le pays. Espérons que le prochain PM sera comme ce SAJ des années 80’.

Nos ministres, eux, ne sont pas fatigués, n’est-ce pas ?
Vous savez, dans n’importe quelle entreprise, le “commitment”, le “drive” et le “leadership” sont très importants. Qu’importe les qualités des cadres de l’entreprise, si le No 1 même a un problème, l’entreprise souffrira. « Because at the end of the day, the key decisions rest with the leader. »