QUESTIONS A—VIDYA CHARAN, DIRECTRICE DE LA MFPWA: « Il faut aider les couples à procréer »

La directrice exécutive de la Mauritius Family Planning and Welfare Association (MFPWA), Vidya Charan, soutient dans l’entretien qui suit que « si nous voulons vraiment encourager les couples à procréer, il faut les aider ». Selon elle, les autres membres de la famille, « dont les grands-parents devraient, sans qu’ils se sentent prisonniers, soutenir les couples dans cette tâche car, à la fin, c’est la famille qui sortira gagnante ». Elle répond ici aux questions liées à la population mauricienne vieillissante et au taux de fertilité qu’il faut augmenter afin d’avoir une population équilibrée.

Le vieillissement de la population est une question qui reste préoccupante, quelle est la situation démographique dans notre pays ?
Les dernières statistiques montrent que Maurice va vers une population vieillissante, ce qui signifie que le nombre de personnes âgées est en train d’augmenter alors que le nombre de naissances est bas avec un taux de fertilité qui tourne autour de 1,3 par femme alors qu’il devait être de 2,1. Un couple doit avoir deux ou trois enfants pour avoir un bon équilibre dans la population. Si cette tendance continue, nous aurons moins de jeunes dans le pays et le pays sera sous-peuplé. De l’autre côté, le nombre de décès est stable ; ce qui fait que la population poursuit son chemin vers le vieillissement.

Quels sont les risques pour un pays sous-peuplé ?
On aura de moins en moins de jeunes pour prendre la relève, que ce soit au niveau de l’emploi ou des obligations familiales. En même temps, le nombre de personnes âgées qui dépendra de la population active continuera à augmenter. Ce ne sera bon ni pour notre économie ni pour le social. Il faut un équilibre dans tout cela parce qu’avec un dependency ratio élevé, le financement des services et les facilités qui doivent être mises à la disposition de la population va souffrir.

Est-il facile, selon vous, pour un couple d’avoir deux ou trois enfants à notre époque ?
Vous savez, ça dépend de la perception que nous avons mis dans notre tête. Vous pouvez avoir tous les moyens nécessaires, mais vous trouverez toujours des difficultés à élever un enfant. Par contre, certaines personnes vivant dans des conditions modestes peuvent élever trois ou quatre enfants. Ça dépend aussi de la manière dont vous gérez votre budget et de quelle manière vous vous ajustez aux données dans votre environnement. Bien sûr, le coût de la vie élevé, nous voulons vivre avec certaines facilités que nous n’avions pas auparavant, nous avons envie d’une certaine liberté. Mais sachez qu’auparavant, il n’y avait pas autant de facilités qu’aujourd’hui. Il faut aussi savoir que les enfants d’aujourd’hui bénéficient de l’éducation gratuite, de soins de santé gratuits et du transport gratuit. Les familles pauvres bénéficient aussi d’autres ressources de l’État. Toutes ces facilités n’existaient pas auparavant mais les familles avaient plusieurs enfants, parfois cinq ou six.

La perception est que la vie est de plus en plus difficile…
Il ne faut pas avoir de prétexte ; définitivement, une personne doit avoir un emploi, une source de revenus pour pouvoir subvenir aux besoins de son enfant. Certaines familles possèdent les dernières technologies en termes d’équipements électroniques, portables de dernier cri, mais elles vous diront qu’elles n’ont pas les moyens d’élever un enfant. Mais, d’autres qui vivent dans une situation financière difficile ont beaucoup d’enfants. Comment vivent-elles ? Nous n’encourageons pas une situation pareille mais il ne faut pas non plus déformer les faits. Nous ne disons pas aux gens d’avoir beaucoup d’enfants mais nous leur disons de consolider leurs familles pour qu’il y ait suffisamment de personnes pour prendre la relève pour que nous puissions continuer à vivre bien et à bénéficier de tout ce que nous obtenons aujourd’hui en termes de services. Afin de pouvoir maintenir ces services, il nous faut avoir suffisamment de personnes au sein de la famille, d’abord, puis, ensuite au niveau de la population.

On fait appel à beaucoup de travailleurs étrangers, de nos jours…
Bien sûr que l’on peut faire appel aux travailleurs étrangers mais ces derniers viennent travailler ici et non pas pour soutenir votre famille, vos traditions, vos cultures, votre façon de vivre. Ils ne sont que des opérateurs mais pas des membres de votre famille.

Est-ce le stress qui accompagne le “upbringing” d’un enfant qui décourage les couples ?
Tout le monde cherche un peu plus de liberté dans sa vie mais une personne peut bien faire des études, avoir une bonne carrière professionnelle et fonder aussi une famille. Il faut, bien sûr, mettre des facilités à leur disposition pour les soutenir. Il faut revoir nos lois du travail pour le rendre plus family friendly afin d’aider les couples qui le souhaitent à procréer. S’agissant des produits pour bébés, il faut revoir les prix et en termes de taxation, il faut accorder certaines facilités aux couples qui ont des enfants. Si nous voulons vraiment encourager les couples à procréer, il faut les aider. Les autres membres de la famille, dont les grands-parents devraient, sans qu’ils se sentent prisonniers, soutenir les couples dans cette tâche. À la fin, c’est la famille qui sortira gagnante.

Mais tout cela repose sur les épaules de la femme. Est-elle prête à relever ce défi ? On ne peut, ni moralement ni légalement, forcer une femme à avoir un enfant…
On n’est pas en train de forcer personne à avoir des enfants mais il faut savoir qu’il y a beaucoup de cas où des couples veulent avoir des enfants mais ne peuvent pas à cause de certaines difficultés financières. Ou bien, l’un veut, l’autre pas. La situation démographique est bien réelle et nous ne faisons qu’attirer l’attention sur des répercussions sur la famille. La solution qui est proposée est de consolider la famille. Il ne faut pas se dire qu’on va échouer avant même de prendre part aux examens. Il nous faut avoir une culture positive en nous-mêmes et de la bonne volonté afin de pouvoir surmonter les difficultés. Il ne faut pas tout évaluer en termes d’argent car un enfant dans la famille apporte de la joie et du bonheur à tout le monde. D’autre part, il y a un problème de sécurité autour des vieilles personnes. Qui veillera sur elles s’il n’y a pas assez de jeunes pour le faire ? Le troisième âge est très vulnérable. Les personnes âgées sont agressées et abusées facilement.

Vous voulez dire que nous devons être prêts pour faire face à de telles éventualités ?
Définitivement. Lorsqu’il y a des jeunes dans la famille, les personnes âgées se sentent protégées. Aujourd’hui, environ 15 % de la population sont âgés de plus de 60 ans, le pourcentage passera à 30 % dans 20 à 30 ans, il faut donc avoir des jeunes pour faire un bon équilibre dans la population.

Quelle réflexion faites-vous sur la criminalité, qui affecte surtout nos aînés ?
Il y a un problème d’ordre relationnel dans notre pays. On agresse et on tue pour une simple affaire ; on vole, on viole pour rien, une jeune mère tue son bébé parce qu’elle ne comprend pas sa relation avec son partenaire. Ce sont des problèmes que nous devons savoir résoudre car si nous les laissons passer, ça deviendra très grave pour le pays. Je constate que les gens deviennent de plus en plus individualistes et matérialistes et qu’ils ne savent pas gérer leurs relations. Auparavant, il y avait beaucoup de tolérance, il y en a moins maintenant. Il faut revoir tout cela. Nous sommes en train de faire de notre île une smart-city où nous allons accueillir beaucoup d’étrangers, mais nous devons avant tout conditionner la cellule familiale au sein de notre population.

La grossesse précoce est criante à Maurice. Qu’en pensez-vous ?
On ne dit pas que parce qu’il y a moins de naissances, les adolescentes doivent tomber enceintes. Ce n’est pas ça le message. La grossesse précoce est un problème de mœurs où l’enfant n’a pas une éducation sexuelle correcte, où il y a aussi un délaissement de la part des parents et finalement, le développement qui arrive fait que nos jeunes sont exposés à toutes sortes de choses à travers l’internet et les réseaux sociaux et aussi à travers des amis. Il faut réfléchir sur les moyens à mettre en place afin de résoudre ce problème, peut-être, à travers un programme très fort qui amène les jeunes à penser avant tout à la famille. Il faudra aussi renforcer la capacité auprès des membres de la famille. Nous avons déjà dépassé la phase d’éduquer la population, il faut plutôt mettre certaines compétences à sa disposition pour qu’elle puisse dire non à la tentation. Les parents doivent traiter leurs enfants comme des enfants, faire comprendre aux ados qu’ils sont des ados et pas des adultes et ne pas accepter tout ce qu’ils disent. Ils doivent aussi savoir écouter et comprendre les jeunes d’aujourd’hui qui sont beaucoup plus exposés au monde. Ils ont plus de libertés et de facilités que ceux d’antan. Nous n’encouragerons jamais une adolescente de 14/15 ans à tomber enceinte. Notre message de fertilité et de sous-population est destiné aux adultes stables et responsables qui sont en couple et qui peuvent avoir des enfants. Nous leur disons : « O mwin zot gagn zot ranplasan ».