Invité à partager son point de vue sur le 50e anniversaire d’indépendance du pays, Radakrishna Sadien, président de la Government Services Employees Association (GSEA), estime que s’il y a eu « beaucoup de progrès sur le plan économique », mais au niveau social, « le développement n’a pas suivi ». En dépit de tout, nuance-t-il, « Maurice demeure un pays où il fait bon vivre ». Il estime qu’il « nous faut mettre en pratique les paroles que l’on chante dans l’hymne national et non pas les dire dans le vide ». Enfin, même s’il porte un regard critique sur le monde politique, il n’écarte pas la possibilité de s’y lancer un jour pour « défendre un intérêt ».

Nous sommes quasiment à la veille des célébrations du 50e anniversaire de l’indépendance de notre pays. Quel regard jetez-vous sur ce parcours d’un demi-siècle ?
La question que je me pose en ce moment est de savoir si les Mauriciens se sentent vraiment Mauriciens. La fête de l’indépendance devrait permettre au pays d’évoluer non seulement sur le plan économique mais aussi au niveau de la mentalité et de l’attitude. Mais est-ce que les Mauriciens pensent vraiment en Mauriciens ? On se pose aussi la question : est-ce que notre système d’éducation n’y est pas pour quelque que chose avec la course aux certificats ? On recherche la performance académique et on se soucie moins d’être de bons citoyens. Il y a par ailleurs certaines positions où il y a des chasses gardées au niveau national comme dans la politique. Si une telle tendance continue, on n’ira pas loin.

Vous êtes donc fier des progrès accomplis…
Sur le plan économique, on peut dire qu’on a eu beaucoup de progrès. Malheureusement, au niveau social, il y a un problème au niveau de la mentalité. Le développement social n’a pas suivi. Les gens sont devenus égocentriques. Il y a aussi le problème de la drogue. Au niveau du chômage, on n’a pas su établir un système de recrutement qui opère sans discrimination.

Qu’en est-il des progrès réalisés au niveau politique ?
Il y a aujourd’hui beaucoup plus de partis politiques. Mais les agents s’attachent-ils à un parti politique par conviction ou par intérêt ? Malheureusement, c’est plus par intérêt qu’ils le font. Après, ils changent de parti. Certains ont servi un parti politique sous un gouvernement et changent de bord sous un autre. Je me demande si les politiciens ont quand même une certaine conviction, s’ils sont là pour servir leur pays. Très peu de jeunes s’engagent dans la politique. Certains s’y lancent en pensant qu’on peut la faire comme ça. Or, il faut commencer par servir la société. On peut aussi servir en tant que professionnels. Par exemple, un médecin, s’il est dévoué, ne prendra pas d’argent d’un patient pauvre. Or, certains professionnels font payer les pauvres et ne prennent pas d’argent des plus nantis. Pour moi, ces personnes ne sont pas aptes à devenir des politiciens.

Vous-même, vous lanceriez-vous dans la politique si demain l’occasion vous était donnée ?
Moi, je sers au sein du mouvement syndical depuis très jeune. Je suis dirigeant syndical depuis 1981. Il y a beaucoup de sacrifices à consentir pour être syndicaliste. Un politicien touche une pension après deux mandats, un syndicaliste non. Je crois que si c’est pour servir pour une bonne cause, pourquoi pas. Mais il faut défendre un intérêt.

Peut-on parler de démocratie et de méritocratie pour Maurice ?
Maurice a des lois formidables qui font provision pour la démocratie, la méritocratie et l’égalité des chances. Le problème se situe au niveau de leur application. La démocratie veut aussi dire que s’il y a un groupe qui veut organiser une marche pacifique, il n’a pas à aller demander l’autorisation au commissaire de police. Pour moi, il y a un travail à réaliser là aussi. De même, au niveau municipal, les conseillers sont élus et le maire est choisi par le parti au pouvoir… Est-ce cela la démocratie ? Venons-en à la méritocratie. Il y a toujours l’influence qui entre en jeu, il faut donner ce poste à X ou Y. Même au plus haut échelon de l’Etat, on peut voir comment la répartition s’opère. Ce n’est pas toujours d’après la compétence et l’expérience. Est-ce qu’il y a la méritocratie dans la fonction publique ? Même la PSC délègue ses pouvoirs au ministère. N’a-t-on pas des cas où des décisions de la PSC sont cassées par le Public Bodies Appeal Tribunal ? Il faudrait que les entrevues à la PSC soient enregistrées afin que si demain litige il y a, on s’assure que les nominations ne sont pas liées à des contacts ou des liens de parenté.

Les termes « vivre-ensemble », « fraternité », « harmonie » et « chaleur humaine », si souvent utilisés pour décrire notre pays, s’appliquent-ils encore aujourd’hui ?
Je crois qu’il y a un gros travail à accomplir à ce niveau car on a négligé ces aspects. On s’est davantage concentré sur le développement économique.

Maurice est-il un pays où il fait bon vivre ?
Oui, selon moi, Maurice demeure malgré tout un pays où il fait bon vivre. Nous sommes tous des fils d’immigrants. Nous étions soit des coolies soit des esclaves et on a tendance à tout accepter. On peut ne pas être content à l’intérieur mais on ne peut pas toujours le montrer en public. Il y a quand même la sécurité. C’est notre pays, on en connaît tous les coins. Nous avons des parents, des amis, des cultures diverses, des fêtes tout au long de l’année… C’est un pays où les cultures sont vivantes. On s’entraide quand il y a des calamités. Il ne faut pas croire que l’herbe est plus verte ailleurs. Malgré les contraintes, c’est un pays où il fait bon vivre.

Quels sont vos souhaits les plus chers pour votre pays ?
En tant que syndicaliste, je souhaiterais que tout le monde soit sur le même pied d’égalité, quelle que soit son origine. Il faut avant tout penser en tant que Mauriciens. Il faut donner la chance aux jeunes sans quoi on perdra leurs compétences. Il y a beaucoup d’étrangers, dont des Bangladeshis, des Sud-Africains, qui arrivent à Maurice avec de mauvaises habitudes. Il faut pouvoir contrôler cela. Il ne faudrait pas que le Mauricien se sente plus chez lui à Maurice. On doit rester Mauricien sur papier comme dans la réalité, qu’on ne perde pas nos droits et nos valeurs. Quand on chante l’hymne national, il faut qu’on se sente mauricien, que le quadricolore flotte non seulement sur les bâtiments publics mais aussi sur les maisons. Il nous faut mettre en pratique les paroles que l’on chante dans l’hymne national et non pas dire ces paroles dans le vide.