La Maison familiale rurale (MFR) du Nord vient de célébrer ses 25 ans de services aux jeunes. Réussir autrement semble être l’esprit qui caractérise cette association, qui a vu le jour grâce à son directeur, Raj Jatoo. Ce dernier nous raconte ce qui l’a poussé à contacter la MFR de La Réunion pour introduire un projet similaire à Maurice et comment, sans une roupie en poche, en mars 1993, il a réuni 26 jeunes pour commencer à leur dispenser une formation.

La MFR du Nord a célébré en juillet ses 25 ans d’existence. Quels sont les services proposés aux jeunes ?
La MFR est avant tout une association de famille qui propose une formation socioprofessionnelle en alternance aux jeunes de 15 à 18 ans, voire jusqu’à 20 ans. Ceux-ci vivent des difficultés familiales, sociales et éducatives. La MFR leur propose un projet d’employabilité. Un de nos objectifs principaux est, qu’au terme de son parcours, le jeune ait acquis des valeurs humaines lui permettant d’avoir sa place dans la société et qu’il devienne un citoyen responsable. Par ailleurs, en formant nos jeunes à un emploi, nous mettons aussi à la disposition des entreprises des personnes formées.
Outre l’aspect formation, la MFR s’évertue également à améliorer la situation familiale de ces jeunes en travaillant sur la communication qu’il y a entre eux et leur famille. Souvent, la communication n’existe plus avec les parents. Ces derniers sont alors formés par la MFR et ils sont appelés à être membres du Conseil d’administration. Nous abordons avec eux des thèmes tels que la violence domestique, la prise de décision ou encore comment œuvrer pour les autres. Cela les aide dans leur vie de tous les jours.

Les jeunes viennent-ils vers la MFR ou c’est celle-ci qui les identifie ?
C’est surtout un système de bouche-à-oreille. C’est la réussite des autres qui fait écho dans le voisinage. Cette année, on a accueilli plus de 100 nouveaux jeunes à la MFR. Si ce n’est pas dans notre projet de renvoyer les élèves, nous n’avons pu garder certains qui étaient hors de contrôle.

Quel est l’esprit d’apprentissage qui caractérise la MFR ?
Aujourd’hui, si on n’a pas d’expérience dans un métier, ce sera quasiment impossible de se faire embaucher. Nous, à la MFR, en même temps qu’on forme les jeunes en vue de l’obtention d’un emploi, on les encadre de manière à éviter qu’ils tombent dans des fléaux. Les autorités ont mis cet aspect de côté. On accueille donc ces jeunes. On travaille beaucoup avec des entreprises, des hôtels et même des garages. Quand ces jeunes arrivent, ils n’ont pas de certificat. Parfois, certains on un an ou deux de prévoc seulement. Ils ne sont pas intéressés par la théorie et en ont marre de l’éducation traditionnelle qui les cloisonne dans une salle de cours. La formation en alternance dans une entreprise leur permet de mettre la main à la pâte. On fait de sorte qu’ils ne restent pas une semaine dans une salle de cours. Nous prévoyons des activités, des stages, des visites d’étude, des sorties éducatives, des activités sociales dans le quartier telles que la célébration du Music Day dans un hospice et celle de la Journée de l’Environnement, entre autres. Depuis peu, on leur propose aussi des cours de musique.

Comment êtes-vous tombé dans la marmite personnellement et quand avez-vous rejoint la MFR ?
Après mes études, j’ai effectué un stage au Human Service Trust, à Calebasses. Là, j’ai rencontré un groupe de jeunes de la MFR de La Réunion. C’est ainsi que j’ai découvert la MFR. Quelque temps après, soit le 1er janvier 1993, alors que j’étais en stage à l’Hospice Saint Jean de Dieu, à Pamplemousses, j’ai croisé le chemin d’une mère en larmes qui m’avait confié que ses deux fils traînaient les rues tous les jours. Son collègue, qui était président du village, apportait le même témoignage de jeunes qui erraient les rues toute la journée. Je me suis alors dit pourquoi ne pas contacter la MFR de La Réunion pour introduire un projet similaire à Maurice. À l’époque, plusieurs milliers d’enfants étaient évincés du système scolaire en raison du CPE. J’ai donc commencé à organiser des réunions d’information dans la localité et, comme j’habitais Montagne-Longue, j’ai commencé à mobiliser des parents dans trois endroits du Nord pendant de deux heures par jour. Mais, les regrouper dans trois endroits différents était difficile. Alors, je les ai réunis à Montagne-Longue sans une roupie en poche. Un ancien enseignant m’a cédé un petit emplacement et j’ai commencé avec 26 jeunes en mars 1993.

C’est grâce à vous que la MFR existe à Maurice alors ?
Oui, mais c’est avant tout grâce à la volonté des parents qui ont cru en moi. À cette époque, il n’y avait pas de possibilité pour les jeunes de décrocher des stages en entreprise. J’avais pris contact avec des chefs d’entreprise mais aucun n’avait favorablement répondu, disant que nos jeunes étaient des délinquants. Je n’avais même pas de transport. Comme nombre de garçons étaient intéressés par la mécanique, un jour, j’ai pris le bus et je suis allé à Roche-Bois. J’ai marché jusqu’à l’église Saint-Antoine, où j’ai vu une entreprise de mécanique. C’est là que je suis tombé sur Philip Ah-Chuen (aujourd’hui directeur exécutif chez Allied Motors). Il a été le premier chef d’entreprise à avoir cru dans notre projet. Il a alors accepté 18 jeunes dans son entreprise pour un stage en mécanique. C’est là que nous avons démarré avec la formation professionnelle. Nous avons depuis travaillé ensemble. Pendant les huit premières années, la MFR a été confrontée à un principal souci, à savoir le local. Nous avons eu à changer d’endroit à 11 reprises. Les propriétaires des bâtiments qu’on louait augmentaient la location quand ils ne nous reprochaient pas de faire du bruit. Par l’entremise de Philip Ah Chuen, j’ai rencontré le président du Rotary Club de Grand-Baie de l’époque, Bernard Li Kwong Ken. Grâce au Rotary, nous avons pu rester dans un local à Baie-du-Tombeau pendant 5 à 6 ans. Notre réseau d’entreprises pour des stages s’élargissait en même temps. La Clinique du Nord accueillait nos jeunes pour des stages et ceux-ci étaient par la suite embauchés.

Quel type de collaboration y a-t-il entre la MFR de Maurice et celle de France ?
En 1997, l’Union nationale de MFR de France est venue à Maurice et a eu des rencontres avec les autorités de même qu’avec l’ambassade. Depuis 1993, la MFR s’est associée à notre démarrage, nous accompagnant pour la formation. J’ai moi-même bénéficié d’une formation et je suis détenteur d’un certificat de formation par alternance. En 1997, le ministère français des Affaires étrangères nous a accordé un financement pour la construction d’un bâtiment. Nous avions le financement mais pas de terrain. En 2002, nous avons trouvé un terrain à Calebasses avec le soutien du Rotary Club de Grand-Baie. Philip Ah Chuen a personnellement investi dans ce projet. Mais, contrairement à ce qui était prévu initialement, c’est-à-dire, qu’il y ait un dortoir pour 30 jeunes, cette partie du projet n’a pu aboutir, faute de financement.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez aujourd’hui ?
Il y a ce problème de financement que connaissent plusieurs associations. Quand on propose un service dans la société, il faut une équipe formée qui est fidèle. Or, souvent, on investit dans la formation de moniteurs par des Réunionnais mais dès que ces employés trouvent mieux, ils plient bagage et on doit tout recommencer à zéro. C’est dans notre projet d’avoir une reconnaissance de formation par les autorités pour qu’ils puissent changer de travail.

Vingt-cinq ans après, quels sont les accomplissements dont est fière la MFR?
Grâce aux familles de la MFR du Nord, d’autres MFR ont vu le jour à Maurice et à Rodrigues. Plus de 1 500 jeunes sont passés par la MFR et ont aujourd’hui un emploi. Ils sont maintenant pères et mères de famille. Lors de la célébration de notre 25e anniversaire, on a remis des attestations de reconnaissance aux familles qui ont contribué à l’avancement de notre association.

J’ai en tête Diren Soomuen, en formation chez nous en 1994 et qui a suivi une formation en mécanique à Socal avant de passer 12 ans à Mayotte et d’évoluer maintenant en Guyane. Il vient tout juste de célébrer son mariage à Maurice. Il y a aussi Patrick Adam, 41 ans bientôt. J’ai encore l’image de ce jeune d’alors, tout barbouillé, me demandant de plaider pour lui auprès de son père pour que ce dernier accepte qu’il vienne à la MFR. J’avais alors un tout premier groupe de jeunes à qui je dispensais des cours au Jardin de Pamplemousses ou dans la maison d’un élève. Une mère m’avait prêté son salon pour les cours et sa cuisine pour cuisiner. On avait commencé en favorisant ce sens de l’amitié, d’affection et de confiance…

Aujourd’hui, Patrick Adam s’est marié, a trois enfants et exerce comme chauffeur. Il y a tant d’autres exemples de jeunes qui ont suivi nos conseils et qui travaillent aujourd’hui comme mécaniciens, pâtissiers, cuisiniers, d’autres qui sont à Dubaï, au Qatar, en France en tant que plombiers, maçons professionnels… Mais, si on est là, on ne peut oublier Philip Ah Chuen. Je remercie tous ceux qui ont contribué d’une manière ou d’une autre pour qu’on en soit là. Nous espérons faire partie du paysage de formation à Maurice et souhaitons que l’État jette un regard sur les associations et les familles dans le besoin. Nous en appelons aux entreprises pour qu’elles s’ouvrent davantage à nos jeunes pour des stages.