RAJESH BHAGWAN: « Les militants sont devenus allergiques au terme “alliance” »

« L’île Maurice d’aujourd’hui en a marre des alliances. Les militants sont devenus allergiques au terme “alliance”. Maurice a besoin d’une bouffée d’air frais politique », déclare Rajesh Bhagwan, député et président du MMM. Dans l’interview qui suit, le député et président du MMM soutient que son parti se prépare activement à se rendre seul aux élections générales, avec 60 candidats et Paul Bérenger comme Premier ministre pour cinq ans. S’agissant de la passation de pouvoir entre SAJ et son fils, celui qui a été pendant 34 ans d’affilée au Parlement estime que le premier a permis au second « “Learner” de prendre le volant avec un grand autocollant “L” sur la locomotive gouvernementale ». Le gouvernement, dit-il, « est devenu un gouvernement MSM/ML et transfuges ». Quant aux relations entre le MMM et le PMSD, il dira que « l’histoire a toujours démontré qu’entre le MMM et le PMSD, c’est le ciel et la terre », ajoutant : « Non, nous ne parlons pas de politique avec le PMSD ! ».

Le MMM a perdu beaucoup de ses députés depuis un certain temps : Alan Ganoo, Kavi Ramano, Joe Lesjongard, Jean-Claude Barbier, Raffick Sorefan, Zouberr Joomaye… Et depuis la démission du leader du PMSD, qui compte plus de députés que votre parti, votre leader a eu à lui passer le relais de leader de l’opposition. Le MMM se sent-il affaibli et amoindri ?
Quand vous dites que le MMM a perdu des députés, je pense que tous les Mauriciens ont été témoins de ce qui s’est passé depuis 2014 au niveau du MMM. Le dernier en date, c’est Zouberr Joomaye, qui est devenu un transfuge du MSM, alors que Raffick Sorefan n’est pas sûr où il se trouve exactement. Numériquement, je ne peux vous dire que 6 est plus fort que 9. C’est pour cela que le leader du MMM, qui a un profond respect pour la Constitution, a soumis sa démission dès que Xavier-Luc Duval est arrivé dans l’opposition et qu’on a vu que le PMSD avait plus de députés que nous. Nous n’avons pas attendu. Moi aussi, j’ai soumis ma démission comme Whip de l’opposition et Veda Baloomoody comme président du Public Accounts Committee. Nous sommes les serviteurs du peuple. Paul Bérenger a une riche carrière de politicien, ayant été tour à tour député, ministre, vice-Premier ministre, Premier ministre et leader de l’opposition depuis tant d’années. Pour nous, il s’agit de servir le pays, que ce soit dans le gouvernement ou dans l’opposition. Moi-même, cela fait 34 ans d’affilée que je suis au Parlement. J’ai fait huit mandats et j’ai servi à divers niveaux. On a aussi d’autres députés qui en sont à leur deuxième mandat. Notre motto, c’est de servir le pays. Que ce soit au gouvernement ou dans l’opposition, nous avons cette flamme. Les législatives de 2014 ont montré que le MMM était la principale force de l’opposition. L’électorat en avait décidé ainsi. Le MMM n’avait pas contracté d’alliance avec le Ptr. Malgré des départs de députés, nous avons toujours porté le flambeau au Parlement. Quant à XLD, les résultats des élections de 2014 lui ont donné le mandat d’aller dans ce gouvernement. Il faut rappeler que Nando Bodha avait pris la place du leader de l’opposition il y a quelques années de cela. Cela ne nous a pas empêchés de travailler. Notre performance au Parlement en 2014 a démontré la force de frappe du MMM : 32 PNQ et 350 questions parlementaires en 2016. C’est le MMM qui a déterré tous les scandales. Donc, nous sommes fiers de notre travail au Parlement depuis 2014 et nous assumons déjà notre rôle de députés de l’opposition. Le MMM a déjà déposé ses questions parlementaires et peaufine ses dossiers. Nous avons déjà commencé à voir quelles questions parlementaires ont été répondues et quelles autres ne l’ont pas été. Nous attendons le début des travaux parlementaire le 28 mars.

Qu’avez-vous à dire sur la passation de pouvoir entre SAJ et son fils ?
Depuis que SAJ a annoncé le “Deal Papa-Piti”, il a fait une communication exécrable. Il y a eu différentes versions. Finalement, on n’a pas su pour quelle raison il s’en est allé. Ce qu’il a fait finalement, c’est de permettre au “Learner” Pravind Jugnauth de prendre le volant avec un grand autocollant “L” sur la locomotive gouvernementale. Et quand il est venu à la télé pour annoncer son départ, SAJ a laissé un gouvernement qui n’est pas joli à voir. Le bilan de SAJ : un ministre, Lutchmeenaraidoo, qui a une affaire à l’ICAC; un autre, Dayal, qui a eu à démissionner après un procès à son encontre; il y a eu le gros scandale Heritage City, alors que le dossier Chagos est toujours entier, quoi que SAJ dise qu’il s’en occupera…

L’ancien Premier ministre a pourtant déclaré avoir « nettoyé » le pays…
C’est ce qu’il dit, mais la quantité de souillures qu’on a vues pendant ces deux années avec les nominations de copains et copines... Le Chief Advisor de l’ancien Premier ministre n’était autre que M. Maunthrooa, impliqué dans l’affaire Boskalis. La liste des non-dits de SAJ est bien longue. Elle dépasse la liste de PQ et PNQ. Maintenant, quand Pravind Jugnauth prend la barre, que voyons-nous ? Pour moi, il n’a pas réussi son entrée. Il a eu un discours fade. Jusqu’ici, nous ne savons quelles seront les responsabilités de SAJ, on le lit dans les journaux. L’entourage de Pravind Jugnauth est toujours Maunthrooa. Le bâtiment du Trésor devient comme une boîte de sardines. On ne sait plus où mettre les gens. Il y a des situations conflictuelles. Comment peut-on accepter que Sherry Singh s'occupe à la fois de l’organisation de réunions, de la communication et est toujours Chairman de Mauritius Telecom. Nous avons assisté à un changement d’équipe, mais pas à un changement de culture. Encore une fois, c’est une culture de protection des petits copains, de la “cuisine interne”, familiale. Où sont les compétences ? Pravind Jugnauth doit savoir qu’officiellement, il lui reste 34 mois au pouvoir. Le “mood” qui règne dans le pays est qu’il y a un Premier ministre atterri par l’imposte. Pis, le fait qu’il soit Premier ministre fait oublier qu’il y a l’affaire MedPoint à la Cour suprême, dont on ne sait ce qu’il adviendra. On peut dire qu’un gouvernement, qui était MSM/ML/PMSD, est devenu aujourd’hui un gouvernement MSM/ML et des transfuges. Et la population n’aime pas les transfuges. Ils ont toujours fini dans la poubelle de l’histoire. Dans 34 mois, je ne vois pas Pravind Jugnauth Premier ministre. Pour moi, le MSM, c’est la descente aux enfers. Plus vite on aura des élections générales, et mieux ce sera pour le pays. Au cas contraire, on continuera à faire notre travail au Parlement. Le MMM est la seule alternative crédible, avec Paul Bérenger à sa tête et qui a toujours eu les mains propres face à toutes ces corruptions qui existent aujourd’hui.

Paul Bérenger et vous au Front Bench de l’opposition étiez connus pour vos tempéraments audacieux et bien trempé… Comment voyez-vous le nouveau Front Bench de l’opposition ?
Je ne peux juger le nouveau Front Bench de l’opposition. Je ne l’ai pas encore vu à l’œuvre. Pour le moment, j’ai vu des bévues quand on a parlé de partager la PNQ avec Roshi Bhadain. J’aurais souhaité que ce dernier et XLD aillent lire les Standing Orders. J’ai l’impression qu’il y a une méconnaissance des Standing Orders. Je trouve que le leader de l’opposition est mal à l’aise car son fauteuil, avec celui du gouvernement, est encore chaud, car il était jusqu’à tout récemment Deputy Prime Minister. Et son fauteuil avec celui du Ptr est, lui, encore tiède. De 2005 à 2014, sauf pendant deux mois, il a été ministre sous Navin Ramgoolam. Et depuis 2014, il a été DPM avec le MSM. Tous les scandales qu’on a déterrés… Je n’ai pas entendu Xavier-Luc Duval parler de “M. Boskalis”, qui était Senior Adviser au gouvernement MSM/ML/PMSD et qui était sous caution, accusé de corruption, qui a eu un passeport diplomatique… Nous attendrons pour voir.
Moi, je dis qu’il ne faut pas faire de la politique avec un cahier, un crayon à la main et une gomme élastique. C’est facile d’effacer. Ce qui s’est passé de 2005 à 2014 et de 2014 à 2016, les Mauriciens le savent. On ne peut l'effacer. Le PMSD est comme un véhicule qui, quand vous regardez dans le rétroviseur, est toujours en train de lâcher de la fumée. Quant à l’avenir, je ne peux le prédire. Nous attendons le PMSD à la rentrée parlementaire. Mais être leader de l’opposition ne se résume pas à avoir un bureau et une voiture. La population attend des actions.

Qu’est-ce que vous inspire le changement de leader de l’opposition ?
Le MMM n’est pas attaché aux postes. Dans le passé, en 1997, quand il y a eu la cassure MMM-Ptr, Navin Ramgoolam était Premier ministre avec ses quelques députés. Et quand le MMM s’est retrouvé dans l’opposition et avait beaucoup plus de députés que Navin Ramgoolam, nous l’avons laissé continuer comme leader de l’opposition. Le MMM s’est donné un temps. On ne peut avoir été au gouvernement hier et vouloir faire, à notre arrivée dans l’opposition, de grands fracas avec les PNQ et PQ. Nous nous étions donné une période de transition. Le MMM attend XLD sur de grandes questions de corruption, sur “M. Boskalis”, Heritage City, les Chagos et d'autres dossiers économiques, sociaux et environnementaux. Le peuple souffre. Il y a aussi le problème de drogue. Je suis un député de proximité et je sais que la drogue synthétique fait des ravages… Il y a aussi les nominations au gouvernement, la politique des petits copains. Depuis que Pravind Jugnauth est devenu Premier ministre, on dirait que cette politique s’est accélérée. Le bâtiment du Trésor devient comme une boîte de sardine. On ne sait plus où mettre les gens.
 
Quelles sont les relations du MMM avec le PMSD aujourd’hui ?
L’histoire a toujours démontré qu’entre le MMM et le PMSD, c’est le ciel et la terre. Le MMM a démissionné le jour où XLD a sollicité un rendez-vous avec le leader du MMM. Paul Bérenger l’a reçu pour montrer que nous sommes des gens civilisés. Le leader du PMSD lui-même a salué cela. Pour nous, au Parlement, on est obligé d’avoir une coordination parlementaire : qui va prendre la parole, dresser la liste des orateurs… Moi-même, malgré les différences qui existent, je le faisais en tant que Whip de l’opposition avec le Ptr, le MP. Nous avons travaillé dans des comités avec le PMSD. Nous n’avons aucun problème personnel avec les membres, mais tout sépare le MMM du PMSD d’un point de vue politique.
 
Vous dites que tout sépare le MMM du PMSD. Xavier-Luc Duval, lui, ne cesse de souligner l’importance d’une opposition unie…
Écoutez, une opposition unie, oui. L’initiative de convoquer une réunion des députés de l’opposition le jour de la prestation de serment du nouveau Premier ministre revenait au MMM. Nous en avons parlé publiquement. Ensuite, Xavier-Luc Duval a convoqué une réunion et on y est allé. Une opposition unie, oui, quand il y aura des projets de loi antidémocratiques, si le gouvernement agit de manière dictatoriale, si des institutions sont en danger, si la sécurité nationale est menacée. Alors oui, il est normal que l’opposition doive s’unir.
 
Ne pensez-vous pas que le MMM aura besoin d’une alliance un jour ?
Non, nous ne parlons pas de politique avec le PMSD ! Le MMM est la seule alternative crédible.
 
Pensez-vous que le MMM pourra se rendre seul aux prochaines législatives ?
Le MMM se prépare activement pour se rendre seul aux élections. Le parti a déjà pris sa décision lors de son assemblée des délégués l’année dernière pour que Paul Bérenger soit présenté comme Premier ministre pour cinq ans. Le MMM a adopté sa nouvelle Constitution pour les nouvelles orientations sur le plan gouvernemental et le leader s’active à peaufiner sa liste de 60 candidats. L’électorat du MMM aujourd’hui est plus que jamais engagé dans cette voie.

N’avez-vous pas besoin d’une alliance pour reprendre du poil de la bête ?
L’île Maurice d’aujourd’hui en a marre des alliances. Les militants sont devenus allergiques avec le terme “alliance”. Maurice a besoin d’une bouffée d’air frais politique. Moi-même, je prends l’exemple de mes enfants. Ma dernière est très jeune et elle est professionnelle. J’écoute beaucoup mes enfants. Après l’expérience de 2014, ce que le pays a vécu depuis 2014 et avant, la direction du MMM a une redevance envers la future génération. Certains peuvent l’oublier : le MMM, en 1983, a été seul aux élections. C’est là où j’ai été élu pour la première fois. En 2010, le MMM a été seul aux élections. Le MMM s’est présenté seul aux municipales en plusieurs occasions. Après les élections de 2014, le MMM a eu le courage, malgré des défections au sein du parti, d'aller seul aux municipales. Aujourd’hui, l’électorat du MMM demande que le parti aille seul aux élections. Et je crois que, dans l’île Maurice d’aujourd’hui, chaque parti devrait en faire de même. S’il y a des alliances à être faites, qu’elles soient faites après les élections. Nous souhaiterions que XLD annonce que le PMSD ira seul aussi, avec lui-même en tant que Premier ministre. Je suis motivé à affronter les législatives pour la 9e fois et où nous avons une redevance envers la jeunesse de Maurice. Aller seul aux élections sera pour le MMM, qui fêtera ses 50 ans bientôt, une motivation. Ce sera un MMM d’avenir.

Y aura-t-il beaucoup de jeunes candidats ?
Le MMM a toujours eu du renouveau. Nous reconnaissons les valeurs des vétérans mais on a toujours fait de la place aux jeunes. En 2014, nous avons eu des jeunes candidats issus de la jeunesse militante. Aujourd’hui, nous avons l’ancien président de l’aile jeune, qui est activement engagé au No 8. Nous avons plusieurs jeunes qui sont engagés. La jeunesse militante est une pépinière.
 
Engagé au niveau de l’aile jeune et des circonscriptions. Mais le MMM envisage-t-il aussi de mettre des jeunes à des postes plus importants, comme ministre par exemple, si d’aventure il remportait les élections ?
Non, là, c’est courir trop vite pour cela. Il faut attendre que le Premier ministre entre en fonction. Nous franchissons étape par étape. Nous avions un président de l’aile jeune au No 4, un ancien président de l’aile au No 5, un autre au No 8. C’est dans les faits.

Comment avez-vous réagi face au départ de Roshi Bhadain du MSM ?
Il était dans l’air que Roshi Bhadain était mal à l’aise avec Pravind Jugnauth. Il était le fer de lance de SAJ. Peut-on oublier son arrogance dans l’émission politique qu’il y a eue avec Reza Uteem, avec Jack Bizlall ? Peut-on oublier à quel point il manipulait la MBC TV ? Peut-on oublier son arrogance dans ses discours au Parlement ? Et ses disputes avec Vishnu Lutchmeenaraidoo, ses relations avec le CCID... Il faisait des enquêtes sur tout le monde. Tout ballon qui gonfle dégonfle parfois. Nous allons le suivre dans l’opposition. Bhadain, c’était le mal-aimé de ce gouvernement par ses manières de faire. Moi, j’ai vu beaucoup de nouveaux partis être lancés en fanfare pour ensuite disparaître. J’espère que Roshi Bhadain aura du souffle. Pour être dans l’opposition, il faut avoir du souffle. Bhadain ne manque pas d’ennemis. On verra au fil du temps, s’il ouvre des dossiers. Mais les dossiers ne s’ouvrent pas juste au Parlement, il faut aller jurer des affidavits, aller donner des preuves, aller à la police. Certes, Bhadain sera une épine dans le pied du gouvernement. On verra avec le temps...

Maintenant que vous n’êtes plus Whip de l’opposition et que vous n’êtes plus au Front Bench à l’Assemblée nationale, comptez-vous poser autant de questions que vous avez l’habitude de faire ?
J’ai déjà déposé des questions de même que toute l’équipe du MMM. Je souhaite que le Speaker joue le jeu démocratique. Il y aura la “live coverage”, qui permettra aux députés de montrer leurs capacités. Le MMM utilisera tous les moyens prévus par les “standing orders” : Question Time, interventions à l’ajournement, interventions dans les projets de loi. Nous avons de l’expérience au sein du MMM à travers des vétérans comme Paul Bérenger et moi-même. L’an dernier, nous étions à 6. Mais la quantité ne fait pas la qualité. À la fin de 2014, nous avions posé 32 PNQ, 350 PQ et 54 interventions à l’ajournement. Nous respecterons les traditions parlementaires. Le MMM fait partie des comités comme le PAC et nous ferons notre travail d’opposition parlementaire.

Roshi Bhadain a organisé son 1er congrès à Beau-Bassin. Pensez-vous qu’il a de la chance dans votre circonscription ?
Laissez-moi vous dire une chose : en 2014, l’électorat n’a pas accepté cette alliance MMM-Ptr. Les résultats à Beau-Bassin ont montré cela. Malgré tout, je suis parvenu en tête de liste et Franco Quirin l’a raté de près. Beau-Bassin a toujours été un bastion mauve mis à part 2014. Sans arrogance, je peux dire qu’aux prochaines élections, ce sera un 3-0 sans appel au No 20. Mais ceci ne m’empêche pas, avec mon colistier Franco Quirin, d’être en contact permanent avec l’électorat. Je remercie les militants qui, 34 ans durant, nous ont soutenus, le MMM et moi, et m’ont permis de connaître huit victoires électorales consécutives. L’électorat au No 20 est éclairé et aime les députés de proximité.