RAM SEEGOBIN : « Il est possible que des élections générales remplacent la partielle »

Notre invité de ce dimanche est Ram Seegobin, un des responsables du parti politique Lalit et observateur social. Au cours de l’interview qu’il nous a accordée vendredi, il passe en revue l’actualité politico-économico-sociale du pays et partage son analyse sur certains sujets.
Lors de votre dernière interview en janvier de cette année, vous disiez que pour que Maurice remporte la bataille des Chagos, il fallait que les Mauriciens se mobilisent pour cette cause. Cette mobilisation a-t-elle eu lieu depuis ?
Oui, je crois qu’il y a eu une prise de conscience des Mauriciens sur la question de Diego. Mais Lalit continue à maintenir que le gouvernement n’a pas fait assez pour anticiper et faire campagne sur les mesures de rétorsion annoncées par la Grande-Bretagne et les États-Unis. Si cette campagne n’est pas faite, la population de Maurice, qui souffrira des mesures de rétorsion, pourrait se prononcer contre le retour des Chagos à Maurice. À ce sujet, il faut blâmer la MBC, qui ne fait aucun effort pour faire des émissions et des débats sur les Chagos. Elle devrait diffuser les excellents documentaires qui ont été réalisés sur la question des Chagos au lieu de passer son temps à couvrir les activités ministérielles. La MBC ne contribue pas à l’avancement du dossier sur les Chagos dans l’opinion comme c’est son devoir.
Il y a tellement d’affaires touchant le gouvernement, ses membres et ses protégés qu’on ne sait par laquelle commencer. Prenons la dernière en date : les menaces du vice-Premier ministre Soodhun contre le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval. Comment expliquez-vous le fait que Showkutally Soodhun est encore VPM après ses multiples dérapages ?
Moi, je surnomme Soodhun, le multirécidiviste politique notoire. Il est habitué à faire des gaffes, des gabegies, se fait passer pour ce qu’il n’est pas — ministre des affaires islamiques, par exemple —, prend position au nom de Maurice pour l’Arabie saoudite dans le conflit qui l’oppose au Qatar. Avant, il avait participé à une parade militaire saoudienne contre l’Iran.
La question qui doit être posée est qu’est-ce qui rend Showkutally So:odhun intouchable malgré ses dérapages ?
Premièrement, il se définit lui-même comme un esclave de la famille Jugnauth, à qui il voue une loyauté sans bornes. Deuxièmement, et depuis pas mal de temps, Soodhun a opté pour une politique communale, qui explique ses positions pour l’Arabie saoudite et ses princes destinées à une audience bien ciblée. Il est aussi un des musulmans élus aux dernières élections, ce qui a augmenté son “poids”. Mais ce qui est plus grave dans ce sujet, c’est que les gouvernements Jugnauth, père et fils, ont toujours toléré Soodhun. Même après le communiqué contre le Qatar, il n’y a pas eu une réaction publique forte du gouvernement contre Soo-dhun. Il n’y a eu qu’un petit communiqué du ministère des Affaires étrangères parlant d’un « malentendu », alors qu’il s’agissait d’une gaffe politique et diplomatique majeure !
Sur le même sujet, comment expliquez le fait que le commissaire de police n’a pris aucune mesure contre Showkutally Soodhun après ses menaces contre Xavier Duval ?
La police nous avait habitués à faire des arrestations avant de commencer à enquêter. Ce qui n’est pas forcément une bonne chose. Par exemple, un couple a été arrêté et emprisonné pour avoir posté sur internet un document concernant le séjour en clinique de Soodhun. Dans le cas actuel, il y a eu un discours public, une déposition en bonne et due forme contre une menace à l’ordre public. Tout ce que la police avait à faire c’était de convoquer Soodhun pour l’interroger. C’est le contraire que la police a choisi de faire. Et l’on s’étonne après ça que le Mauricien ait de moins en moins confiance dans le law and order
Les audiences de la commission d’enquête sur la drogue regorgent de dénonciations contre des avocats et des policiers par des trafiquants. Est-ce que vous pensez qu’en dehors de cet aspect sensationnel il sortira quelque chose des travaux de cette commission ?
Lalit a décidé de ne pas aller déposer devant la commission sur la drogue parce que ses terms of reference étaient uniquement répressifs. Il est prouvé mondialement que la répression n’est pas une solution dans le combat contre la drogue. Une mafia, comme celle de la drogue, est par définition tentaculaire et gangrène toutes les sphères d’une société : la police, les hommes de loi, la société civile et la politique. Je crois qu’un des facteurs positifs de cette commission c’est que désormais les avocats vont faire plus attention, ils vont restreindre leur champ d’activités à seulement défendre des accusés. Il semble évident qu’il y a eu des avocats qui ont dépassé la ligne rouge. Par ailleurs, cette commission a révélé qu’à Maurice la prison est une véritable passoire, où l’on peut faire entrer tout ce qu’on veut, des téléphones portables aux doses de Lanatte. Il faudra mettre de l’ordre dans les prisons. Mais du point de vue du combat contre le problème de la drogue, nous n’attendons pas grand-chose de cette commission d’enquête, focalisée sur la répression.
Un communiqué est sorti la semaine dernière, pour dire qu’en l’absence de la Présidente et du vice-Président, c’est le chef juge qui assure la suppléance au Réduit. Le poste de vice-Président n’avait-il pas été créé pour éviter cette situation ?
Effectivement, la Présidente et le vice-Président devraient pouvoir ajuster leurs calendriers de voyages. Mais nous sommes habitués à une Présidente qui passe le plus clair de son temps à l’étranger pour ses propres priorités.
Il semble que les voix sont de plus en plus nombreuses à s’élever contre le Métro Express. C’est une vraie contestation à votre avis ou un sujet un peu à la mode ?
On dirait que ces contestations sont un peu légères et très différentes les unes des autres. Par exemple, Roshi Bhadain n’a commencé à contester le Métro Express que tout récemment, pour des raisons propres à lui. Le PTr et le PMSD l’ont suivi, plus poussés par la conjoncture politique qu’autre chose. Du point de vue de Lalit, le Métro Express n’était pas une priorité. C’est vrai qu’il y a un problème de circulation dans le pays, mais il y avait d’autres moyens de le régler, comme la délocalisation des bureaux en dehors de la capitale, plutôt que de se lancer dans un autre projet pharaonique. Il y a autour du Métro Express une complète opacité : on ne sait où il passera, s’il s’arrêtera à Rose-Hill ou à Port-Louis, s’il roulera seulement pendant les heures de pointe, quels seront ses tarifs. Tout cela semble relever de l’amateurisme, ce qui semble être la marque de fabrique de ce gouvernement.
Il y a pratiquement un scandale par semaine touchant les ministres et nominés du gouvernement. En dépit de cela, le gouvernement ne semble absolument pas affecté. Est-ce qu’il est inconscient de ce qui se dit dans le public quant à sa manière de fonctionner ou il s’en fiche carrément ?
Je crois qu’il est plutôt inconscient. Il y a dans ce gouvernement un manque de vision politique. Il n’a pas assez de culture politique pour prendre la mesure de ce qui se passe et pour réagir efficacement à tous ces problèmes.
Mais il y a dans ce gouvernement des personnes qui font la politique depuis plus de vingt ans quand même…
Faire de la politique depuis des années ne veut pas dire avoir de la culture politique. Dans son ensemble, ce gouvernement n’a pas suffisamment de cohésion politique pour réagir, comme dans l’affaire Soodhun, pour le mettre au pas.
On annonce une série de grèves, plus précisément de grèves de la faim dans plusieurs secteurs. Est-ce un signe d’un retour en force des syndicats ?
Non, parce que la force du syndicalisme ne repose pas sur une grève de la faim. Elle repose sur l’organisation des travailleurs, leur prise de conscience, sur le combat pour la défense de leurs intérêts. Une grève de la faim est parfois un aveu de faiblesse, la reconnaissance implicite qu’on a tout essayé, qu’on ne peut plus aller plus loin. Démarrer une contestation en agitant la menace d’une grève de la faim signifie qu’on n’a pas d’autres armes pour mener le combat. Il faut aussi dire que depuis un certain temps, la grève de la faim est devenue à la mode. C’est une forme de pression qui peut-être aussi interprétée comme un aveu de faiblesse.
Quel est votre commentaire sur la retransmission des débats parlementaires en direct à la télévision ?
Cet exercice permet au plus grand nombre de Mauriciens de savoir ce qui se passe au Parlement. Mais le problème est qu’on utilise au Parlement une langue que tous les Mauriciens ne maîtrisent pas. Oui, c’est une avancée théorique de la démocratie, mais avec encore des manquements, dont la langue utilisée. Cet exercice montre aussi comment les députés se comportent et adoptent plus des considérations politiciennes que régionales ou nationales. Mais en même temps, il y a une surenchère des certains députés de l’opposition pour montrer que ce sont eux qui sont les leaders au Parlement à la place du leader constitutionnel. Par ailleurs, cet exercice a mis en relief les faiblesses du gouvernement et de certains de ses ministres qui ne peuvent pas deal avec les questions qui leur sont posées et ne maîtrisent pas leurs dossiers. Il y a, de l’autre côté, une dérive dans les travaux parlementaires avec les ministres qui ne répondent pas, ou pas complètement aux questions de l’opposition. Le pourcentage de questions non répondues est très important et c’est très frustrant.
On dirait que l’économie ne fait plus partie des sujets d’intérêt national. Est-ce un signe que la situation est sous contrôle ou que l’on ne s’en occupe pas assez ?
C’est un des signes de faiblesse et du gouvernement et de l’opposition. L’industrie sucrière est encore un des secteurs importants de l’économie, mais personne ne semble intéressé par ce qui va se passer dans les prochains mois en Europe. La levée du quota imposé aux betteraviers en Europe va faire dégringoler le prix du sucre, qui a déjà beaucoup baissé. Beaucoup de planteurs vont se retrouver dans une situation très grave, mais le ministre de l’Agriculture continue à dire qu’il y a un grand avenir pour le sucre à Maurice. Nous avons eu des gouvernements qui ont mis l’accent sur les IRS, les Smart Cities qui font partie d’un développement économique à court terme. C’est pour cette raison que depuis un bout de temps déjà, Lalit a lancé une campagne sur l’utilisation des terres agricoles. Au lieu des IRS et du bétonnage, il faut utiliser les terres agricoles pour diversifier les plantations, pour planter des légumes, développer des industries de transformation, viser l’autosuffisance et l’exportation.
Cette campagne de Lalit est-elle entendue, donne-t-elle des résultats ?
Oui, dans le sens où de plus en plus de Mauriciens se rendent compte de la situation, mais malheureusement, cela ne semble pas être le cas pour le gouvernement. Toujours au niveau économique, nous n’avons pas encore vu les retombées de la fin du traité de non- double imposition avec l’Inde, mais le secteur offshore est fragile. Le tourisme paraît continuer à tirer son épingle du jeu, mais il a un potentiel de développement limité avec ce qui reste du littoral.
Vous dites que l’économie est en difficulté, mais le PM vient de déclarer qu’il sait où il mène le pays !
Il est le seul à le savoir ! Quand on étudie le dernier budget de Pravind Jugnauth, il est évident qu’il n’a aucune idée sur le développement économique. D’ailleurs, les budgets nationaux sont de plus en plus des exercices de comptabilité qui ne donnent plus d’indications sur les orientations pour le développement. Comment va-t-on créer de l’emploi ? Ceux du Métro Express ne seront pas pour demain, le développement du port, on n’en parle plus. Je pense que du point de vue économique, l’avenir est vraiment sombre et, malheureusement, le Mauricien n’en est pas suffisamment conscient en raison d’un manque de débats, de vrais débats sur les sujets de société à Maurice.
Mais les radios privées organisent des débats pratiquement tous les jours !
Mais ces radios, qui sont surtout commerciales, fonctionnent sur l’audimat. Pour avoir de l’écoute, elles organisent des débats qui sont surtout des duels au micro sur les sujets polémiques qui ne sont pas forcément des sujets de fond. De manière générale, ces radios ne sont pas structurées de manière à permettre de véritables débats.
Un des sujets de “débats” sur les radios c’est l’élection partielle de Quatre-Bornes provoquée par la démission de Roshi Bhadain. Qu’en pensez-vous ?
Nous en avons discuté au niveau de Lalit pour découvrir qu’en fait cette partielle est sans enjeu.
Donc, Lalit ne va pas participer à cette élection partielle ?
Nous n’avons pas encore pris de décision jusqu’à présent. Cette élection a été provoquée par la démission de Bhadain pour des raisons qui ne tiennent pas la route et qui tient d’un très mauvais calcul politique. Il semblerait que tous les partis d’opposition vont avoir un candidat, donc vont se battre entre eux, ce qui est un véritable cadeau politique pour le gouvernement. Il est tout à fait possible que le MSM choisisse de ne pas présenter un candidat. Mais il y a aussi la possibilité qu’au lieu d’annoncer la date pour la partielle en février de l’année prochaine, le gouvernement décide de provoquer des élections générales anticipées.
Pourquoi prendrait-il cette décision ?
Parce qu’il va avoir face à lui une opposition totalement fragmentée, qui est incapable de développer une action politique cohérente. Par ailleurs, je pense que Pravind Jugnauth souhaite avoir une élection générale qu’il peut remporter pour enfin trouver la légitimité qui lui manque. D’autre part, la cote du gouvernement est en chute libre et il vaudrait mieux pour lui de tenir des élections avant la fin du mandat en profitant de la fragmentation de l’opposition. Autant de raisons qui devraient pousser Pravind Jugnauth à opter pour des élections générales anticipées plutôt que pour une partielle.
Peut-on dire que depuis sa nomination au poste de Premier ministre, Pravind Jugnauth s’est amélioré ?
Non. De temps en temps au Parlement il semble avoir de petites colères, il menace mais n’impressionne personne. Avec la manière dont il ne règle pas les affaires qui se succèdent, cela démontre qu’il est de plus en plus dépassé. Il ne peut pas deal avec les problèmes politiques, il ne peut pas le faire au niveau économique et il expose de plus en plus ses faiblesses. J’aimerais revenir sur le fait qu’Anerood Jugnauth n’a pas démissionné et est resté au Cabinet des ministres. Je crois que s’il n’y avait pas l’appel contre Pravind Jugnauth devant le Privy council, son père aurait démissionné. Il est resté pour que si jamais Pravind Jugnauth perd son affaire, le priministership reste dans la famille Jugnauth.
Si votre analyse est juste, elle révèle le fait que, sauf au MSM, où le père peut succéder au fils et vice-versa, les autres partis politiques ne préparent pas la relève du leadership…
Restons sur le MSM et sa “culture” politique. Ce parti est né dans le pouvoir en 1983 et a développé une culture politique féodale. En dépit de ses instances de direction, c’est le clan Jugnauth qui détient le pouvoir. On l’a vu avec le baisemain de Roshi Bhadain ou Soodhun qui déclare qu’il est un esclave des Jugnauth. À chaque fois que le MSM a été au pouvoir, il a fait une confusion entre l’Hôtel du gouvernement et le Sun Trust Building et roule le gouvernement comme un sous-département du Sun Trust.
Mais il existe en général un problème au niveau du leadership dans les partis politiques locaux. Au PMSM les Duval succèdent aux Duval, au PTr Ramgoolam reste leader en dépit de la débâcle de 2014 et c’est la même chose au MMM où Bérenger continuer de régner…
Il est vrai qu’il y a un problème de relève au niveau des partis politiques. Mais il est entretenu par les médias, qui ne s’intéressent qu’à l’opinion du leader. Je suis sûr que si le MMM annonce que sa conférence de presse de samedi prochain ne sera pas animée par Paul Bérenger, il n’y aura pas beaucoup de journalistes dans la salle. En général, les médias perpétuent le mythe du leader maximo, comme les partis politiques. Le Reform Party est un exemple parfait de ce fonctionnement. Il a commencé par avoir un leader avant de recruter des membres.
Que dire pour conclure cette interview ?
Que les affaires vont continuer et qu’un scandale va chasser l’autre. Qui parle aujourd’hui de l’affaire Sobrinho ? Nous avons une actualité au jour le jour, scandale après scandale. Je crois que la situation économique, politique et sociale va aller en s’aggravant avec le déficit de réflexion sur les sujets importants qui existent à Maurice. J’aimerais terminer en mettant l’accent sur un sujet dont on ne parle souvent, ou pas du tout, mais qui a été enfin repris par l’association Kinouété, qui s’occupe des prisonniers. À Maurice, pour obtenir un emploi, il faut présenter son certificat de moralité. Or, ce certificat n’est pas donné à quelqu’un qui a fait de la prison, que ce soit pour le vol d’une orange ou qu’il ait été trouvé en possession d’une cigarette de gandia. Or, les gens qui n’ont pas de certificat de moralité sont en augmentation et ne trouveront jamais un travail. Comment vont-ils survivre sinon en tombant dans la délinquance, la prostitution, le vol, la drogue, seuls “métiers” où on n’a pas besoin de présenter un certificat de moralité ? Nous sommes en train de créer une catégorie de hors-la-loi qui va augmenter le nombre de ceux qui sont obligés de vivre en dehors de la société, avec les conséquences sociales que cela peut impliquer.
 
Quelle est votre solution à ce problème social ?
Je n’ai pas de solution, mais je crois que ce sujet doit faire l’objet d’un débat national afin que tous ceux qui veulent que le pays avance puissent y participer. Il ne faut pas fermer les yeux sur un élément qui peut être central dans le développent de la crise socio-économique que nous allons devoir affronter, que nous le voulions ou non.