RAM SEEGOBIN, porte-parole de Lalit : « La bataille de Diego ne peut être gagnée sans la mobilisation des Mauriciens »

Notre invité de ce dimanche est Ram Seegobin, syndicaliste, porte-parole de Lalit et observateur attentif de la société mauricienne. Dans cette interview, réalisée vendredi matin au bureau de Ledikasyon Pu Travayer, il nous livre son analyse de la situation politique mauricienne. Avec une grosse part consacrée au dossier de la revendication de Diego Garcia par Maurice.

Quel a été, selon vous, le fait marquant de 2016 ?
Incontestablement l’initiative d’Anerood Jugnauth d’aller soumettre le dossier de revendication de Diego Garcia à une instance des Nations unies. Cela fait longtemps que Lalit demande que cette démarche soit entreprise, mais les précédents gouvernements ont fait la sourde oreille. Je pense qu’Anerood Jugnauth souhaite terminer sa carrière politique par un acte historique, d’autant plus qu’il est un des derniers participants de la conférence de Londres de 1965, où l’excision de Diego Garcia du territoire mauricien fut décidée.

Beaucoup d’observateurs ont souligné que si la décision était bonne dans le fond, dans la forme sir Anerood Jugnauth n’a pas pris les bonnes initiatives ni rencontré les gens qu’il fallait, au niveau international.
Il faut reconnaître qu’il a initié la démarche, mais à partir de là il y a eu des décisions contestables. Ne serait-ce que d’avoir accepté que le débat de la motion aux Nations unies soit renvoyé au mois de juin. Sans compter la rencontre avec le nouveau ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne qui n’a débouché sur rien de concret. Ce qui s’inscrit bien dans la stratégie de la perfide Albion qui refuse d’ouvrir des négociations sur la souveraineté de Diego Garcia. Je rappelle que le jugement du tribunal UNCLOS décrétant que la Grande-Bretagne doit consulter Maurice pour toute décision sur les Chagos n’a pas été respecté par Londres qui a renouvelé le bail avec les Etats-Unis, sans en informer Port-Louis. Nous disons, à Lalit, qu’il faut porter le cas devant le Tribunal international, mais ne pas s’arrêter là. Depuis des années nous proposons l’opération d’un bateau pour Diego. Nous relançons l’idée pour dire qu’il faut en même temps aller aux Nations unies et au Tribunal international et préparer une action politique d’envergure, comme un bateau pour Diego pour donner au dossier une couverture médiatique internationale.

Cette idée est-elle en train de faire son chemin ?
Elle avance. Au niveau de Lalit nous avons déjà obtenu un accord de principe de Green Peace. Nous souhaitons que le gouvernement organise cette opération, ce qui  lui donnerait plus de poids. Si le gouvernement ne le fait pas, nous nous chargerons de l’organisation.

Que pensez-vous de la tentative de demander à Barak Obama de prendre position sur le dossier Diego Garcia avant la fin de son mandat présidentiel ?
C’est un coup d’épée dans l’eau pour plusieurs raisons. Premièrement, Obama n’a jamais montré de l’intérêt pour ce dossier ; deuxièmement les Etats-Unis ont des stratégies militaires qui sont pratiquement au-delà des compétences de leur président et, troisièmement, Washington a toujours dit que le problème était entre Londres et Port-Louis et qu’il n’était que le locataire de Diego Garcia.

Est-ce qu’avec Donald Trump, qui donne l’impression d’être capable de faire n’importe quoi, le dossier Diego pourrait-il avancer positivement ?
Trump est capable de faire n’importe quoi. Jusqu’à maintenant il ne s’est pas exprimé sur des questions de stratégies militaires, mais nous n’attendons pas grand-chose de lui sur le dossier.

Quittons l’international pour revenir à Maurice. Comment est-ce que vous qualifieriez la politique mauricienne ?
On ne fait pas de la politique à Maurice, mais de la politicaille. Depuis la victoire de Lalians Lepep, nous disons que cette alliance est totalement instable parce qu’elle n’a aucune cohérence. On a tout de suite réalisé qu’elle n’avait qu’un programme : battre Ramgoolam et Bérenger, mais aucune stratégie pour diriger le pays. Il semble que chaque parti, mieux, que chaque ministre a sa propre stratégie. Xavier-Luc Duval cherche à rebâtir le PMSD des années soixante : le rassembleur des minorités. Il faut souligner la capacité de Xavier-Luc Duval d’avoir été de tous les gouvernements depuis seize ans, sans assumer la part de leurs échecs. Il arrive, avec la complicité de certains médias, à se présenter comme un enfant qui vient de naître alors qu’il a été le partenaire de Ramgoolam pour les deux derniers mandats !

Comment expliquez-vous le fait que le PMSD, parti qui a grandi dans le pouvoir, vient d’abandonner le gouvernement ?
Après les dernières élections, le PMSD s’est retrouvé avec onze députés, un titre de vice-Premier ministre, quatre ministres, un Deputy speaker, deux PPS et une multitude de présidents de corps paraétatiques. Je crois que cette situation et des sondages qui font de Xavier Duval la personnalité politique préférée des Mauriciens ont excité  les appétits du PMSD.

Du coup, le PMSD n’a pas quitté le gouvernement en réaction à la Prosecution Commission et pour sauver la démocratie, mais dans le cadre d’une stratégie politique ?
Absolument. Deux semaines avant de quitter le gouvernement, le PMSD venait de voter un amendement constitutionnel pour rendre le POTA plus répressif, ce qui ne lui a pas posé le moindre problème pour la démocratie ! Nous pensons que la démission du PMSD s’insère dans le cadre d’une stratégie politique dans laquelle la bourgeoisie locale a un rôle. Elle a besoin d’un parti politique pour défendre ses intérêts économiques.

Le PMSD a été au gouvernement au cours des quinze dernières années et a un fonctionnement de parti de pouvoir. Peut-il exister dans l’opposition ?
C’est vrai que depuis le début la raison d’être du PMSD, c’est d’entrer au gouvernement, profiter des faveurs et nommer ses membres à des postes de responsabilité. C’est pourquoi la démission du mois dernier a étonné pas mal de personnes à Maurice. Il sera intéressant de voir comment Xavier Luc Duval va agir comme leader de l’opposition et comment le PMSD va se comporter au Parlement face à ses anciens alliés.

Que faut-il dire de l’opposition parlementaire, que vient de rejoindre le PMSD ?
Tout d’abord que jamais nous n’avons eu une opposition aussi fragmentée avec le PTr, le MMM, les indépendants et ce qui reste du parti de Ganoo. Dans toute son histoire, le MMM n’a jamais été aussi faible au Parlement, à force de cassures. Ce parti, qui avait remporté la majorité des sièges au Parlement en 1976, n’a plus que 6 députés ! Il sera intéressant de voir comment Bérenger va se comporter comme simple député de l’opposition, derrière Xavier-Luc Duval !

Et où en est le gouvernement Lepep, ou ce qui en reste ?
Sa situation n’est pas meilleure. La chose positive est le fait que le gouvernement a perdu sa majorité de trois quarts. Le MSM est désormais soumis au chantage du Mouvement Liberater (ML) dont il a besoin pour se maintenir au pouvoir. L’appétit du pouvoir et les ambitions d’Ivan Collendavello et du ML ont beaucoup augmenté depuis la démission du PMSD. Savez-vous que depuis Noël, il y a une banderole sur le pont de Grande-Rivière-Nord-Ouest  félicitant Collendavelloo pour son accession au poste de vice-Premier ministre. Cette banderole ressemble beaucoup à celle du PMSD félicitant XLD à l’époque et qui lui avait donné les ambitions dont nous avons parlé.

En fin de compte, le grand perdant de tout ce chamboulement politique semble être le MSM ?
Le MSM se retrouve dans une bien mauvaise situation. Sa majorité au Parlement dépend du ML, à moins qu’il ne trouve des transfuges pour le soutenir. Ses parlementaires rêvent de prendre les places laissées par le PMSD, mais que convoite aussi le ML. Tout cela va créer beaucoup d’instabilité au sein du MSM. Et puis il y a le problème de la succession papa/piti qui devient de plus en plus problématique. D’autant que Pravind Jugnauth a toujours un cas en appel devant la Cour suprême. S’il gagne, le DPP peut faire appel du jugement devant le Privy Council pour un procès qui va durer deux ou trois ans. Il sera difficile politiquement, pour dire le moins, d’avoir un Premier ministre avec un « case » de conflit d’intérêts ministériel « pending » devant le Privy Council !

De tous les partis politiques, c’est donc le MSM qui se trouve le plus en mauvaise posture.
C’est un fait avéré. Il ne faut pas oublier que nous avons eu au MSM un ministre des Finances dégradé parce qu’il faisait de la spéculation monétaire. Il ne faut pas oublier qu’il y a, au sein du Cabinet, un ministre qui appelle son collègue « KGB » et un autre qui le surnomme « Chihuahua », et tout cela publiquement. Roshi Bhadain a reculé un peu pour pouvoir mieux sauter, surtout qu’il a de grandes ambitions que SAJ entretient, puisque ce ministre qui figure au numéro 19 dans la hiérarchie du gouvernement se comporte comme un Premier ministre bis !

Alors que le Premier ministre en titre semble très absent, surtout comparé à ce qu’il a été dans le passé.
Cette situation n’arrange pas les affaires d’Anerood Jugnauth, au contraire, et pose beaucoup de questions. Si Aneerod Jugnauth, se sentant fatigué, abdique en faveur de son fils, que va-t-il faire? Continuer à siéger au Conseil des ministres ou redevenir simple député ? Car il n’est pas question pour le MSM de provoquer une partielle : ni à Rivière-du-Rempart ni à Belle-Rose /Quatre-Bornes, ce qui explique le fait qu’on accepte beaucoup de choses de Roshi Bhadain au MSM !

Toute cette confusion n’est-elle pas en train de jouer en faveur de Navin Ramgoolam ?
Malheureusement, oui ! Après les élections de 2014, Anerood Jugnauth a voulu « finir » politiquement Navin Ramgoolam à tout prix. Il a lancé de grandes opérations, mal préparées, qui ont fini par se retourner contre lui et le gouvernement. La stratégie de SAJ était de finir Ramgoolam pour laisser le terrain libre à son fils Pravind.  C’est pour cette raison qu’on a essayé de faire partir le DPP.

Pour vous, les tentatives contre le DPP sont liées à l’avènement souhaité de Pravind Jugnauth au poste de Premier ministre ?
C’est évident. La seule stratégie du MSM est de faire Pravind Jugnauth accéder au poste de Premier ministre. Depuis 2015, il y a eu une série de tentatives contre le DPP. La première a été d’essayer de le mettre sous le contrôle de l’Attorney General, puis il y a eu une campagne contre lui et une tentative de l’arrêter qui n’ont pas abouti. En dernier recours, la Prosecution Commission. Le gouvernement a essayé une série de mesures pour prendre le contrôle du bureau du DPP dans le cadre des « cases » contre Navin Ramgoolam et dans celui de Pravind Jugnauth. Le problème c’est que tout a foiré !

Mais qui élabore et met en pratique ces stratégies qui se retournent contrel e gouvernement et le MSM ?
Tout comme le gouvernement n’avait pas de programme, il n’a pas de stratégie. Il a quelques conseillers — qui auraient eux-mêmes bien besoin de conseils juridiques ! — qui lancent une initiative ici et là, c’est tout. Le rôle du Premier ministre est de définir l’orientation stratégique et d’assurer la cohérence du gouvernement. Depuis 2014, Anerood Jugnauth a abdiqué ses responsabilités et déclare qu’il n’est au courant de rien. C’est cette attitude qui a permis et entretenu les conflits entre ses ministres. Depuis le départ, il fait preuve d’un extraordinaire manque de leadership. Pour nous, il n’avait aucune intention de mener à terme son mandat de cinq ans, en raison de son âge et de son état de santé. Il s’est comporté comme un Premier ministre dont le travail était de chauffer le fauteuil pour son fils. Son manque de leadership a permis le cafouillage.

Avec tout ça, comment ce gouvernement va pouvoir tenir jusqu’à la fin de son mandat ?
Valeur du jour, je ne vois pas comment il pourra aller jusqu’à la fin de son mandat. A moins qu’il arrive à débaucher quelques voix complaisantes au sein de l’opposition parlementaire, ce qui n’est pas impossible. Je ne pense pas que le MSM et le MMM puissent retourner ensemble. A moins d’un arrangement politique style 1991 : le ML s’en va, le MMM rentre au gouvernement pour sauver la démocratie et des élections anticipées sont organisées. Il paraît que c’est une formule qui serait actuellement en voie de discussion, surtout que le ML semble avoir développé des ambitions démesurées ces temps derniers. Mais tel qu’il est aujourd’hui on imagine mal que le gouvernement puisse tenir encore trois ans. Des dossiers importants ont été oubliés. Celui du sucre, par exemple. En 2017, le quota des betteraviers sera enlevé et il y aura une surproduction de sucre en Europe. Que va-t-il arriver au sucre mauricien ? Quelles sont les stratégies qu’il faut mettre en place pour faire face à la situation ? Lors de la dernière crise économique, le gouvernement avait autorisé les propriétés sucrières à convertir et morceler leurs terres agricoles pour les vendre comme des IRS.

C’était un moyen pour compenser le manque de devises étrangères qu’apportait le sucre.
Mais en ce faisant, on faisait diminuer les terres mauriciennes qui sont déjà très limitées. Le développement immobilier en faveur des milliardaires internationaux est irréversible. Une fois que la terre est bétonnée, elle est perdue. Comment peut-on, avec ces espaces bétonnés, faire de la création d’emplois, de la diversification agricole et de la production alimentaire ? Lalit a produit une carte de Maurice pour expliquer l’utilisation des terres à Maurice. Quand je regarde cette carte, je pense à la création des colonies israéliennes en Palestine. Maurice est en train de subir une nouvelle colonisation par les milliardaires internationaux. Le paradoxe c’est que, d’une part, Anerood Jugnauth fait des discours pour demander la décolonisation de Diego et que, de l’autre, il autorise la recolonisation de Maurice ! Encore une preuve de l’absence totale de réflexion et de lucidité.

Je suppose que parmi les autres problèmes sociaux, il y a le chômage et la distribution d’eau potable ?
Le problème de la distribution de l’eau potable est très grave. Selon le ministre dit responsable, nous devons attendre juin pour régler le problème si les grosses pluies remplissent le Bagatelle Dam ! Pour faire oublier que son gouvernement avait promis de l’eau 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, le ministre Collendavelloo s’est attaqué aux employés d’un call centre. C’est un moyen de détourner l’attention, de reprendre le désormais fameux : pas moi ça, li ça !
Le problème du chômage est aussi grave en dépit des statistiques positives basées en partie sur le household survey mensuel ! Il y a une catégorie de Mauriciens qui ne peut pas trouver du travail : ceux qui n’ont pas de qualifications académiques et qui, par ailleurs, n’ont pas de certificat de moralité vierge. Cette catégorie est en train d’augmenter, ce qui explique, en partie, l’augmentation des agressions, cambriolages et vols dans les rues.

Si on résume tout ce qui précède, l’année 2017 va être très difficile au niveau socio-économique.
Malheureusement, oui. Le gouvernement compte beaucoup sur le secteur de la construction, dont le métro léger pour créer des emplois. On annonce que le premier coup de pioche sera donné en mars par le Premier ministre, mais le projet, qui est valable, prendra beaucoup plus de temps pour démarrer réellement. Nous n’avons qu’une partie de la somme requise, le trajet détaillé avec ses gares n’a pas encore été déterminé, la construction sera confiée à une firme indienne qui est capable d’emmener ses propres travailleurs. Le projet prendra du temps, malgré les espoirs et les promesses du gouvernement.

Nous allons terminer cette interview en revenant sur le dossier qui va probablement marquer 2017, celui des Chagos. Que voulez-vous ajouter sur ce sujet ?
J’aimerais rappeler que depuis quelques années, le Bureau du Premier ministre s’est accaparé le dossier de Diego Garcia. Le gouvernement est même allé plus loin en retirant le dossier des Affaires étrangères ! Le responsable de ce ministère ne participe pas aux discussions locales et ne fait pas partie des délégations qui vont discuter de la question dans les instances internationales ! Il va sans dire que quand il y a un flou autour du prime-ministership mauricien, cela n’est pas bon pour la gestion du dossier Diego Garcia, surtout qu’il faut s’attendre à des représailles de ceux qui sont attaqués par l’initiative mauricienne.

Vous voulez dire que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis vont réagir ?
Leurs représentants avaient menacé le Premier ministre mauricien de représailles et ils ont déjà commencé ?

Vous n’allez pas me dire que Londres a répliqué en mettant en garde les touristes britanniques contre le nombre de vols à Maurice ?
Ce n’est pas une plaisanterie. L’année dernière, une institution britannique avait émis la même alerte contre Maurice aux touristes britanniques. Le département d’État américain a déjà publié un rapport qualifiant Maurice de « human trafficking hub ». Pour nous, à Lalit, ce sont des warnings adressés au gouvernement mauricien et il y en aura d’autres. A ce niveau, il faut blâmer le gouvernement mauricien : quand on s’embarque dans une stratégie qui pousse à faire face à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, il faut s’attendre à des réactions, à des ripostes. Le gouvernement s’est-il préparé à cela, et la population, à ce genre de réactions ?  Pourquoi est-ce qu’au lieu de couvrir les déplacements ministériels, la MBC ne diffuse pas les documentaires qui existent sur le problème des Chagos, pourquoi est-ce qu’elle n’organise pas des débats sur ce sujet ? C’est vrai qu’Anerood Jugnauth aborde ce sujet lors de ses déplacements pour solliciter des soutiens. Mais qu’en est-il du soutien des Mauriciens ? Il faut mobiliser les Mauriciens, il faut faire taire ceux qui disent qu’on n’aurait pas dû offenser Londres et Washington. Il faut que le gouvernement réalise une chose fondamentale : la bataille de Diego ne peut être gagnée sans la mobilisation des Mauriciens.