RAMACHANDRA BHEENICK, MÉDECIN GÉNÉRALISTE DU PRIVÉ : « Le ministre de la Santé a raison de vouloir mettre de l’ordre »

Le Dr Ramachandra Bheenick, médecin généraliste exerçant aujourd’hui dans le privé, est d’avis que le ministre de la Santé a tout à fait raison de vouloir mettre de l’ordre dans le système de double pratique chez les spécialistes. Pour lui, appliquer des sanctions plus sévères n’est pas réalisable car « on va devoir sanctionner le médecin, le superviseur, les gens du ministère, toute la profession ». « Il n’est pas vrai de dire qu’il y a un manque de médecins dans le privé », insiste-t-il encore.

Le ministre de la Santé veut mettre de l’ordre dans la double pratique des spécialistes dans le public et dans le privé. Y a-t-il lieu de mettre de l’ordre ?
Bien sûr. On a évoqué le mot « brebis galeuse ». La gale, quand on continue à gratter, avec le temps, cela devient un cancer et le cancer, c’est cela qui va pourrir tout le système de santé, que ce soit dans le public ou dans le privé. C’est un point très important que le ministre a soulevé et, indéniablement, il faut y mettre de l’ordre.
Ceci dit, il faut un débat dépassionné. I’m senior enough. Je n’ai pas grand-chose à perdre ou à gagner dedans. Vous savez, à l’époque, on avait autorisé la pratique privée parce qu’il y avait un manque de spécialistes dans le secteur privé. Les statistiques, aujourd’hui, sont claires. En 2015, nous avions 2 500 médecins dans le pays, soit environ 1 000 dans le public et 1 500 dans le privé. Parmi ces médecins, il y a 800 spécialistes, 300 dans le gouvernement et 500 dans le privé. Il y a donc plus de spécialistes dans le privé.
Deuxièmement, il faut réaliser que la paye et les avantages auxquels ont droit les médecins dans le public ont beaucoup évolué avec le dernier PRB. Des médecins disent qu’ils doivent recouvrir les frais de leur formation. Mais, si un médecin a dépensé Rs 2 M pour devenir généraliste, une fois qu’il rentre dans le secteur public, en l’espace de deux ans et demi à trois ans, il peut recouvrir les frais. Pour les spécialistes qui dépensent Rs 15 M, cela prendra cinq ans.

En travaillant seulement dans le secteur public…
Oui. À part leur salaire, les médecins du gouvernement disposent de maintes facilités : sécurité d’emploi, voiture Duty Free, appels téléphoniques gratuits, allocation de voyage… Ils ne contribuent à aucun plan de pension. Demain, si un médecin de l’hôpital tombe malade, il peut ne pas travailler pendant un an, deux ans. Il recevra son salaire. Ce qui est important de comprendre, c’est que le PRB a beaucoup fait pour le professionnel de santé qui décide et remplit un formulaire pour travailler pour le gouvernement et pour le pays. Il a suffisamment de facilités pour travailler en toute quiétude.

En quoi cela vous pose-t-il problème que vos confrères travaillent à la fois dans le public et le privé ?
C’est qu’ils disent qu’il y a un manque de médecins dans le privé, ce qui n’est pas vrai, on l’a vu. Et, quand ils disent que leur salaire n’est pas suffisant, ce n’est pas vrai non plus. Mais, pour moi, le problème principal, c’est que le gouvernement a décidé de donner un système de santé gratuit en investissant dans des services essentiels : cancer, grands brûlés, maladies cardiaques, accidentés, ICU, entre autres, et que le gouvernement dépense Rs 9 000 par tête d’habitant par an dans le système de santé. Est-ce que le membre du public a utilisé ce service ? Ou alors on paie un minimum de Rs 12 000 pour une assurance santé pour des soins dans le privé ? Là aussi, l’assurance ne couvre qu’une partie des maladies et ne couvre pas les maladies chroniques (diabète, tension, etc.). Ce qu’il faut réaliser, c’est que le gouvernement dépense l’argent des contribuables. Quand un médecin postule pour le secteur public, qu’il le fasse comme il le faut.
On parle de droit acquis. Ce n’est pas un droit acquis. C’est un privilège que le ministre peut enlever n’importe quand. Si on doit prendre des sanctions contre les brebis galeuses, ce sera très compliqué car cela voudra dire qu’il faudra prendre des sanctions contre le médecin, le superviseur, les gens du ministère. On va sanctionner toute la profession à cause de quelques-uns ?

Quelle est la solution si les sanctions ne sont pas réalisables ?
Il y a une seule option : soit vous travaillez à l’hôpital, soit vous travaillez dans le privé. Si les conditions étaient aussi mauvaises, pourquoi certains généralistes ont-ils menacé l’an dernier de faire une grève de la faim s’ils n’étaient pas embauchés. Si comme disent les spécialistes, « dans le privé, on peut avoir Rs 1 M », pourquoi quitter le privé pour venir travailler pour Rs 150 000 ?

Pourquoi avez-vous quitté le secteur public alors pour venir dans le privé ?
Moi, j’ai quitté à une époque où les conditions n’étaient pas les mêmes.

Si vous étiez dans le secteur public aujourd’hui, seriez-vous resté ?
Je n’ai même pas réfléchi à cela. J’ai choisi mon camp. Je fais mon travail. Quand vous voyez un spécialiste dans le public qui dit qu’il a beaucoup de patients devant sa porte, pourquoi il n’y a plus tout ce monde chez lui quand il prend sa retraite ? Pourquoi, souvent, un spécialiste qui vient de se retirer du gouvernement, demande au gouvernement de l’employer sur contrat ?
Ce que les gens ne réalisent pas, c’est que les médecins des hôpitaux utilisent leur travail comme un paravent. S’ils commettent une erreur médicale, que ce soit à l’hôpital ou dans le privé, ils sont couverts par une immunité. Leur employeur est responsable de leur acte. Allez demander au Medical Council combien de dossiers ont été référés au ministère, qui les met au tiroir. C’est clair qu’il y a des avantages dans le gouvernement et qu’ils utilisent toutes les lacunes qu’il y a dans le système au détriment de la population. Avez-vous vu un Principal Medical Officer faire une quelconque déclaration ? Non.
Les personnes qui doivent mettre de l’ordre exercent probablement elles-mêmes dans le privé. Le système est tellement pourri. Il faut arrêter cela. Tant qu’on pêche dans le même bassin… Ce qui se passe, c’est qu’on a assez de médecins, ceux qui veulent travailler à l’hôpital devraient y travailler. Selon les statistiques de 2015, il y avait trois millions de visites par an dans les hôpitaux. Dans le privé, il y avait seulement 300 000 patients ! On se demande pourquoi ils veulent quitter trois millions pour venir pêcher dans les 300 000 !

Qu’est-ce qui vous gêne ? Ces confrères représentent pour vous une concurrence déloyale ?
À mon âge… cela ne fait pas de différence. Ces spécialistes du public ont signé un papier comme quoi ils doivent être à la disposition du gouvernement. Si un membre du public est à l’hôpital, il aimerait que le médecin soit là. Pour améliorer le service pour lequel on paye avec les deniers publics, il faut mettre de l’ordre dans le système.
La seule façon de garantir une efficacité, c’est de dire au médecin : « Vous voulez travailler plus, on vous autorise à le faire au niveau de l’hôpital », mais pas n’importe où et pas n’importe quand. Est-ce que demain, un membre du public aurait aimé avoir un médecin qui a commencé à faire des opérations à 3 heures du matin dans une clinique privée et venir à l’hôpital à 9 heures pour terminer à 16 heures et continuer jusqu’à 23 heures ? Est-ce que le médecin a eu le temps de récupérer ? Pourquoi est-ce qu’on leur donne des congés ? Pour qu’ils se ressourcent. Un médecin fatigué n’opère pas dans les meilleures conditions.

Que pensez-vous de l’autre proposition évoquée par le ministère, qui est de rendre possible la pratique privée à l’hôpital ? Qu’en est-il des équipements ?
Il le faut bien. Un généraliste fait de tout à l’hôpital. Arrivé à 50 ans, il connaît pratiquement tout ce qu’il faut faire dans la médecine. Ce qui fait que le ministère l’envoie dans des dispensaires. C’est là où le privé, les médecins chômeurs pourraient aider. On vient, on forme, et ce sont les médecins du privé qui pourront s’occuper de toute cette périphérie. Cela fait autour de trois à quatre millions de visites dans les dispensaires. Les médecins plus expérimentés pourront travailler au niveau de l’hôpital et donner un soutien à leurs collègues spécialistes dans l’intérêt général de la population. S’il faut trouver des modalités de paiement, de compensation comme à l’époque de Deerpalsing pour réduire la liste d’attente… Les médecins des hôpitaux qui travaillent plus avec la collaboration des médecins du privé… À n’importe quelle heure, le médecin peut prendre un patient du privé pour l’emmener à l’hôpital et vice versa.

Certains évoquent le risque que les spécialistes quittent les hôpitaux si le gouvernement élimine le système de double pratique…
C’est fortement improbable ! Si on regarde les chiffres dans les cliniques : 300 000 visites. On a déjà 1 400 généralistes et 500 spécialistes à plein-temps dans le privé. Où est-ce que ces spécialistes qui quitteraient les hôpitaux auront de nouveaux patients ? Sauf, bien sûr, s’ils ont des complices au niveau de l’hôpital…

Mais, un spécialiste qui travaille à la fois dans le public et le privé a déjà ses patients dans le privé…
Où est-ce qu’il trouve ces patients ?

Insinuez-vous que certains spécialistes puisent dans le nombre de patients à l’hôpital pour les emmener dans le privé ?
Il se peut. C’est le ministre qui a tous les documents. Ils disent qu’ils font de la bonne pratique. À l’hôpital, ils ont besoin d’un assistant, à la clinique, ils sont seuls à faire une opération. Ils créent un « embouteillage » à l’hôpital. Il se peut aussi qu’en ne prenant pas d’assistant à la clinique, qu’il n’ait pas envie que l’on sache ce qu’on fait en clinique.

On a entendu parler de listes d’attente dans les hôpitaux qui seraient allongées pour encourager des patients à aller dans le privé…
J’ai évoqué cela et un Health Economist l’a confirmé. Je vous explique la logique. Un jeune spécialiste orthopédique débute. Sa liste d’attente est de zéro. Petit à petit cela augmente. Jusqu’à ce qu’il dise qu’il a trop de patients et qu’il n’a pas le temps de tout faire. La liste atteindra 60, 80 au bout de deux mois. Et puis, que se passe-t-il  ? Le nombre reste pareil. Si vraiment il y avait tant de demandes, la liste d’attente devrait continuer à augmenter. Or, ce n’est pas le cas. Un expert de l’OMS a trouvé que quand le médecin a eu un bassin suffisamment grand, il s’enquiert du statut professionnel du patient et regarde s’il a une assurance, et choisit parmi en leur disant : « Soit vous attendez six mois, soit je peux le faire demain ou la semaine prochaine à la clinique… »