RASHID IMRITH (PRÉSIDENT DE LA FSSP): « Manque de leadership politique au sein de certains ministères »

Rashid Imrith, président de la Fédération des Syndicats du Service public, s’exprime sur la réforme annoncée de la fonction publique. Il met en garde contre certaines recommandations, notamment en ce qui concerne le PRB. Il est aussi d’avis que la réforme doit se faire au niveau des institutions et dans la manière même de nommer les ministres. Pour lui, certains ministères souffrent d’un déficit en leadership politique. Il invite également le Premier ministre, Pravind Jugnauth, à trouver des solutions pour relancer le développement du pays lors du prochain exercice budgétaire.
La fonction publique recrute massivement depuis quelque temps. Est-ce un signe de bonne santé ?
Il faut savoir qu’il n’y a pas eu de recrutement depuis 2005. Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, dont l’agenda consiste à propager le système capitaliste et le libéralisme économique, avaient une emprise sur l’orientation politique et économique du pays. En même temps, le secteur privé passait par une crise. Il y a eu une stratégie pour orienter les services offerts par le secteur public vers le secteur privé. Pour y parvenir, il fallait attirer les critiques contre la fonction publique, notamment à travers le rapport de l’audit. Toutefois, le rapport de 2010 explique que cette situation découle d’un manque d’effectif. Lorsque le gouvernement est arrivé au pouvoir en 2014, on a fait comprendre qu’on ne pouvait étouffer le secteur public. D’où les recrutements.

Mais les critiques des citoyens contre la fonction publique quant à la qualité de service remontent à plus de dix ans…
Il y a eu une série de réformes afin de pallier ces manquements. J’accueille ces critiques comme une opportunité d’apporter des améliorations. Je dirai également que le public devient plus exigeant de nos jours et que dans le contexte de la globalisation, il faut être plus compétitif. Les réformes apportées ont pris tout cela en considération. Par exemple, auparavant, cela prenait trois à quatre mois pour les procédures d’enregistrement au Registrar of Companies. Maintenant, cela prend deux heures. Idem pour l’acte de naissance. Auparavant cela se faisait en une semaine, maintenant en quelques minutes. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres améliorations à apporter.

Vous avez parlé des progrès administratifs, mais qu’en est-il au niveau des ressources humaines ?
La mise sur pied du Civil Service College vise justement à former les fonctionnaires, afin de leur permettre d’améliorer la qualité de leur travail. Je constate malheureusement qu’il y a des chefs de département qui ne réalisent pas l’importance de la formation. La priorité doit être l’évaluation des compétences et savoir où il faut renforcer. C’est le rôle du CSC. Cette structure doit fonctionner avec un personnel permanent et non avec des officiers sous contrat.

Vous avez récemment réclamé une enquête sur la Public Service Commission (PSC) et la Disciplined Forces Service Commission (DFSC). Pourquoi ?
Ces derniers temps, plusieurs nominations de la PSC ont été renversées par le Public Bodies Appeal Tribunal. Citons l’exemple du commissaire de la NTA ainsi que le Deputy Commisionner du Ministère de la Sécurité sociale. Il y a même eu une grosse bavure dans le recrutement à la police. Auparavant, les aspirants policiers devaient passer un test écrit avant les épreuves physiques. Pour le recrutement de 2016, il n’y a pas eu de test écrit. Quelqu’un a même été recruté alors qu’il n’avait pas de certificat... Nous nous attendions à ce que le président de la PSC vienne avec une explication à ce sujet, mais il n’en a rien été.
Nous ne comprenons pas non plus le silence du gouvernement à ce sujet. En 2015, il avait été annoncé que les interviews allaient être enregistrées afin de permettre à des candidats de contester une nomination. Cela ne s’est jamais concrétisé. Pour redonner confiance au public, le gouvernement devrait mettre sur pied un Fact Finding Committee pour revoir les opérations de la PSC et de la DFSC.

Un comité ministériel présidé par sir Anerood Jugnauth a justement été mis sur pied pour travailler sur la réforme de la fonction publique. Comment accueillez-vous cela ?
Une Canadienne avait été désignée pour élaborer un plan de réforme de la fonction publique. Elle a eu plusieurs sessions de travail avec les fédérations syndicales. Elle avait promis de revenir vers nous avant de soumettre une ébauche de son rapport au gouvernement. Or, nous apprenons que le Cabinet a pris connaissance du rapport depuis cinq semaines. C’est pour cela qu’un comité ministériel a été institué pour l’étudier. Nous avons appris que ce rapport comporte des changements en profondeur qui seront très controversables. Nous ne comprenons pas non plus pourquoi après tout ce temps, le rapport n’a pas encore été rendu public.
Pour nous, la réforme doit se faire également au niveau des institutions. En 2005 par exemple, on avait supprimé le ministère de l’Economic Planning and Development. Nous demandons au gouvernement d’oublier la politique partisane et voir, pourquoi ces dernières années, de gros projets n’ont pas abouti ou ont été des flops. Prenons l’exemple de l’autoroute Terre Rouge/Verdun. Personne n’a pu donner une explication sur les problèmes notés. S’il y avait une Planning Commission, on aurait pu évaluer la viabilité économique et technique des projets. Si on avait fait cela pour Terre-Rouge/Verdun, la route n’aurait pas cédé; de même pour le métro express, il n’y aurait pas eu autant de polémiques. C’est pour cela aussi que le gouvernement n’a pu réaliser la majorité de ses projets. La réforme ne doit pas se limiter au flexitime.

La réforme prévoit également des changements au niveau du Pay Research Bureau (PRB) ?
On doit conserver le PRB malgré ses imperfections. Nous sommes ouverts aux discussions sur son mode opératoire. Il doit être inspiré par la philosophie du collective bargaining et non pas comme cela se fait actuellement : on va déposer sans savoir ce qui sera retenu. Le comité qui travaille sur le rapport de la réforme doit faire attention à la mise en œuvre des recommandations concernant la fréquence de parution du rapport du PRB. Pour nous, l’idéal aurait été trois ans, au plus cinq ans. Mais il ne faut pas laisser cette décision entre les mains des personnes au pouvoir. Si le rapport de la réforme est implémenté tel quel, le rapport du PRB risque d’être mis en application tous les 15 à 20 ans...

Qu’attendez-vous du prochain budget ?
C’est la première fois que nous aurons un budget préparé par quelqu’un qui est également Premier ministre pour la première fois. Il y a une perception qu’on a stagné depuis 2015. Ce budget devra trouver une réponse à cela. Cela ne devrait pas être un budget de routine sinon il coûterait très cher à Pravind Jugnauth. Les fonctionnaires attendent beaucoup de cet exercice; nous sentons une absence de leadership politique au sein de certains ministères. D’aucuns ne s’attendaient pas à être nommés. La réforme doit aussi prendre en compte la manière de nommer les ministres. Par ailleurs, nous pensons qu’il faut revoir le programme-based budget. Il y existe un manque de transparence. On trouve une partie du budget avec des chiffres que même les parlementaires ne comprennent pas. De même, nous pensons que le Financial Resolution ne doit se rapporter qu’aux mesures du Budget. C’est ainsi qu’en 2013, la loi sur la pension a été modifiée à l’insu de tous. De même, les Committees of Supply ne peuvent durer jusqu’à fort tard la nuit car il y a un manque de vigilance de la part des parlementaires. C’est une farce à la démocratie parlementaire.

De la fonction publique
La fonction publique comprend quelque 85 000 employés. Ce sont les fonctionnaires de différents ministères et autres départements, payés des fonds de l’État, pour offrir les services nécessaires aux citoyens. Toutefois, bon nombre de critiques ont été émises à ce niveau. Pour Rashid Imrith, la fonction publique opère avec deux ailes : une, permanente, avec les fonctionnaires et l’autre, temporaire, avec les ministres. « Si l’aile temporaire ne marche pas. Comment l’autre pourrait-elle fonctionner ? Nous appliquons les décisions prises à leur niveau », dit-il.
Le recrutement dans la fonction publique se fait à travers la PSC. Pour être éligible, il ne faut pas avoir plus de 40 ans.