En 2003, quand Week-End avait rencontré Ravindranath Ghunowa, l’enseignant de préscolaire qu’il était nous racontait comment ses petits élèves l’appelaient « Miss ». Ravindranath Ghunowa, qui dirigeait son école maternelle Les Petits Anges à Rivière-du-Rempart, nous parlait de son métier avec passion et défendait la place de l’homme dans l’éducation préscolaire. À l’époque, il était avec Binu Madhoo les seuls puériculteurs qui avaient osé affronter les préjugés pour exercer un métier qu’on accordait au féminin. D’ailleurs, leur histoire avait séduit le jury des Southern African Gender and Media Awards. 16 ans plus tard, nous sommes repartis à la rencontre de Ravindranath Ghunowa. Si les petits l’appellent parfois « Miss », ils se corrigent rapidement, d’autant que « Monsieur » Ghunowa n’enseigne plus. Il dirige certes son école, mais il a pris un autre emploi pour faire face à des contraintes financières. L’école va lentement vers sa fermeture. Ravindranath Ghunowa, ex-employé d’hôtel qui avait repris la barre de l’école, un projet de son ex-épouse dans les années 1990, s’y est résolu. L’homme qui défendait ardemment l’égalité des genres dans le préscolaire et dans la vie n’a pas changé d’avis.

Est-ce que les petits vous appellent toujours « Miss » ?
À force d’interpeller les puéricultrices ainsi, ils m’appellent aussi « Miss » par réflexe. Mais ils se rattrapent et se corrigent aussitôt. Ils disent : Miss Monsieur.

Vous êtes-vous lancé dans ce métier sans avoir peur des préjugés ?
Je ne me suis pas posé de questions. Je vous l’avais déjà dit en 2003: quand un homme et une femme conçoivent un enfant, l’éducation de celui-ci n’est pas la responsabilité de la mère uniquement. L’homme, le père, doit jouer un rôle fondamental et égal à celui de la femme. On peut devenir père en cinq minutes. Mais la responsabilité paternelle, elle, ne dure pas que quelques minutes. À Maurice, pendant des années, le métier d’enseignant du préscolaire était une affaire de femme. Pire, la femme devenait Miss ti-lekol parce qu’elle n’avait pas de travail. C’était aussi un métier de “vieille fille”. J’ai bouleversé ce stéréotype [ ] À bien y réfléchir, je pense que si Les Petits Anges était un préscolaire urbain, je n’aurais pas eu à affronter tous ces préjugés. Je crois même qu’il aurait pu y avoir d’autres hommes enseignants de la maternelle. Ici, nous sommes dans un coin retiré, personn pa konn mwa. Comment changer la mentalité quand on n’a pas entendu parler de vous ? Certains peuvent penser que j’ai fait ce métier par obligation.Ils ne vont pas s’intéresser à un travail qui est pratiqué parce qu’on n’a rien de mieux.

Aujourd’hui, personne ne me juge, du moins pas comme avant. D’ailleurs, je passe peu de temps à la maternelle et lorsque j’y suis, je m’occupe principalement de l’administration.

Pourquoi y passez-vous peu de temps ?
De 150 enfants après les dix premières années de nos débuts, l’école n’en recrute que 50 depuis cinq ans. Les charges sont lourdes. Et les subventions ne suffisent pas. Pour devenir propriétaire du bâtiment qui abrite l’école, j’ai acheté le terrain. Pour des raisons économiques, j’ai dû repenser à ma situation professionnelle. J’avais lancé un projet qui n’a malheureusement pas marché. J’ai pris un emploi d’appoint, je gère le business d’un particulier qui a une entreprise de concassage de pierres. Je n’ai d’autre choix, car j’ai des obligations. Mais je dois aussi dire qu’à un moment, j’ai mis dans la balance la sensibilité que comporte ce métier quand on est un homme. Dans un contexte où tout, comme un geste anodin ou pratique envers un enfant, peut jouer contre moi, j’avoue que je préfère prendre du recul et éviter des problèmes.

Qu’est-ce qui explique la baisse de la population estudiantine dans votre école ?
Premièrement, si autrefois nous étions la référence du village et le seul préscolaire bien équipé, désormais les écoles maternelles ont poussé comme des champignons ! Deuxièmement, notre tarif, pour une région rurale, qui est de Rs 700, reste relativement élevé. Et enfin, la démographie a changé. Le taux de natalité a baissé [ ] D’ailleurs, je suis persuadé que d’ici quelques années, l’école fermera ses portes.

Que disait-on quand on vous jugeait ?
« Ta ! Sa travay-la ki to pe fer ? » Ena riy ou, zot krwar ki ou pe kasiet deryer zip madam. Les critiques ne m’ont jamais fait peur. Maintenant que j’ai vieilli, on peut même penser que je suis en marge de la technologie, car l’informatique est un outil commun dans le préscolaire. Affronter les préjugés n’était pas une chose facile, j’ai eu des doutes sur ce que je faisais. Était-ce bien ou pas ? Mais j’ai écouté mon cœur. J’ai eu raison. En presque 27 ans, j’ai contribué au développement d’un grand nombre d’enfants. Nous avons formé des enfants qui ont fait leur entrée dans la vie active en tant que professionnels dans leur domaine. Deux lauréats, dont Varesh Kumar Beeharry, de la dernière cuvée, et de nombreux classés au Higher School Certificate viennent de chez nous. Mais ma plus grande satisfaction est d’avoir introduit des pédagogies ludiques pour des enfants d’ici et grâce auxquelles on a pu déceler des handicaps visuels, auditifs ou un certain retard chez eux. À mes débuts, j’ai saisi toutes les opportunités qui m’étaient offertes pendant mes voyages et sollicité l’aide de mes contacts à l’étranger pour visiter des préscolaires et ramener de nouvelles méthodes d’apprentissage pour les petits. Je dois aussi reconnaître que pour bien des parents qui m’ont fait confiance comme puériculteur, la présence d’un homme à la maternelle est rassurante. Un homme représente la sécurité aussi bien que l’autorité paternelle. Combien de fois les mamans m’ont dit : « Kriy ar li misie, yer li pa’nn manze » ou encore « Ou ti donn li devwar koloryaz pou fer, kriy ar li, li pa’nn fer. »

Est-ce qu’il y a eu des hommes qui ont voulu vous emboîter le pas et postulé auprès de votre école maternelle ?
Non ! Et je ne crois pas qu’il y en aura. Pour cause, le salaire n’est pas attrayant. Le métier est une vocation, on l’a ou on ne l’a pas. Et puis, malgré tout ce qui a été dit sur l’égalité des genres, un puériculteur n’échappera pas aux préjugés. On aura beau féliciter et encourager les femmes qui font les métiers jusqu’ici pratiqués par des hommes, mais l’inverse ne suscitera pas la même réaction. On sera en admiration, à juste titre, devant une femme qui doit s’occuper de sa maison, de ses enfants et travailler en même temps comme maçon sur un chantier. Parkont, si demin mo met linz mo madam sek lor lakord ou pou tande. Zom riy zom ! Je ne comprends pas, ça me dépasse. Cela doit changer. Si un jour mon fils m’annonce qu’il voudrait être enseignant du préscolaire, je ne m’y opposerai pas [ ] Il faut arrêter avec des pensées rétrogrades.

Pourquoi selon vous des hommes qui ont la même vision que vous hésitent à défendre ouvertement l’égalité des genres ?
La réponse est dans leur éducation. Tout dépend comment ils ont été élevés et les valeurs qui leur ont été inculquées pendant leur enfance. Et puis, l’ego démesuré de certains hommes les empêche de défendre ouvertement l’égalité des genres [ ] Je suis heureux qu’il y ait une Journée internationale pour les droits des femmes. Mais je crois que nous devons parler davantage de l’égalité entre hommes et femmes.

En tant que pédagogue, quelle est votre appréciation de l’évolution des enfants que vous avez vus traverser chez vous ?
Beaucoup de ces enfants sont ceux de nos anciens élèves. À partir de là, l’on peut déjà comprendre que les parents sont encore très, très jeunes. La transmission des valeurs n’est malheureusement plus la même. Le comportement des petits — ils reproduisent les habitudes de la maison — est notre indicateur. Il arrive même que des parents nous donnent des directives sur l’instruction de leurs enfants ou nous demandent de renvoyer une Miss avec pour argument :  « Mo zanfan pa kontan li. » Bien entendu, ce sont des choses qui ne passent pas. À 55 ans, j’ai des principes que j’entends transmettre et faire respecter, parmi lesquels il y a la ponctualité. Il m’est arrivé de perdre des élèves à cause de la ponctualité. Les parents n’avaient pas apprécié que la porte de l’école soit fermée après 9 h. L’éducation ne se résume pas uniquement à l’apprentissage académique, on met trop d’accent sur cet aspect pour oublier l’approche holistique.

Avez-vous l’impression que le préscolaire est partie intégrante dans la réforme dans l’éducation ?
La réforme dans l’éducation n’a pas accordé suffisamment d’attention au préscolaire et à son importance. On regarde la réforme à partir du primaire. Le préscolaire est la base de la préparation d’un enfant à sa vie estudiantine. Ce n’est pas en Grade I qu’on détecte le potentiel d’un enfant, mais à la maternelle. On décèle aussi son caractère et ses prédispositions pour des activités artistiques. On nous a remis un cahier de performances et de suivi pour accompagner l’enfant pendant sa scolarité en maternelle. Qu’advienne-t-il de nos observations ? D’autre part, la réforme n’a pas enlevé le spectre de la compétition. Les examens du Primary School Achivement Certificate n’ont pas éliminé la compétition qui existait au temps du Certificate of Primary Education. Des parents viennent déposer leurs enfants à la maternelle avec le PSAC en tête. Je ne suis pas d’accord avec cette mentalité. à cet âge de l’enfance, l’heure de la compétition n’a pas encore sonné. À cet âge, un enfant a besoin de conditions affectives, émotionnelles, de développement sensoriel, cognitif comme base.