RAZACK PEEROO: « Maurice appartient aux Mauriciens dans leur ensemble »

À la veille de la célébration du 49e anniversaire de l'accession de Maurice à l'indépendance et du 25e anniversaire de la République, l'ancien Speaker de l'Assemblée nationale Razack Peeroo souhaite que « notre pays construise une nation mauricienne où tous les Mauriciens seraient traités en toute égalité, où il y a de la tolérance, du respect et de l'harmonie ». Presque 50 ans après son indépendance, le pays, dit-il, a encore du chemin à faire pour atteindre l'idéal du mauricianisme. Il souligne également la nécessité que la Constitution soit remise à jour et qu'il y ait un système électoral répondant aux aspirations des Mauriciens. Selon lui, la motion contre l'actuelle Speaker à l'Assemblée devrait être débattue en priorité.

Nous célébrons dimanche le 49e anniversaire de l'accession de Maurice à l'indépendance. Comment cet anniversaire vous interpelle ?
Cela nous invite à réfléchir sur la façon que le pays a vécu ces 50 dernières années. Nous avons commencé très modestement, en 1968. Il y avait encore, à cette époque, une instabilité sociale. Heureusement que tout est réglé maintenant. Sur le plan économique, le pays avait commencé très modestement. Il n'y avait rien, sauf le sucre. Par la suite sont venues l'industrie touristique et la zone franche manufacturière, qu'on avait critiquée à l'époque. On réalise maintenant comment ce secteur a aidé à transformer le pays en créant de l'emploi pour les chômeurs. Il y a eu un transfert de la technologie vers Maurice dans le domaine du textile, des pull-overs et de l'habillement en général. C'était la plus importante source de revenus dans le secteur orienté vers l'exportation et, aujourd'hui, les opérateurs mauriciens figurent parmi les plus grands producteurs de textiles dans le monde et disposent d'unités de productions non seulement à Maurice, mais aussi à Madagascar, en Inde et au Bangladesh, entre autres. Il y a eu beaucoup de développements dans le domaine industriel, des nouvelles technologies, de l'énergie, dans le secteur financier... Toutefois, je constate un recul au niveau de l'agriculture. Il y a quelques années, Maurice était autosuffisante en ce qui concerne les produits maraîchers. Aujourd'hui, nous sommes obligés à certains moments d'importer nos légumes. Pourtant, nous avons beaucoup de terres fertiles qui, malheureusement, sont utilisées de plus en plus pour des projets immobiliers et non pour la production alimentaire. Pourquoi Maurice n'est-elle toujours pas autosuffisante dans la production de légumes alors que nous avons les moyens nécessaires en termes de terres, d'eau, etc ? Je ressens également une certaine appréhension en ce qui concerne nos exportations vers les Etats-Unis et l'Union européenne, surtout après l'arrivée de la nouvelle administration américaine, qui annonce une politique protectionniste. J'espère que l'administration Trump ne remettra pas en cause l'AGOA, qui permet aux pays africains de bénéficier d'exemptions pour leurs exportations. Le Brexit est également une autre source d'inquiétude pour nos exportations. Nous ne savons toujours pas ce qui se passera avec le retrait de la Grande-Bretagne de l'Union européenne et quelles seront nos relations avec Bruxelles.
Une des réalisations majeures pour le pays durant des 50 dernières années a été l'introduction de l'éducation gratuite, en 1976. C'est grâce à cela que le pays peut aujourd'hui se targuer d'avoir un centre financier performant et être une plateforme entre l'Asie et l'Afrique. Malgré un accès facile à l'éducation ainsi que le développement économique et infrastructurel, les mentalités n'ont malheureusement pas évolué. L'esprit sectaire continue à prévaloir sur l'esprit patriotique.

Voulez-vous dire que la nation mauricienne n'est toujours pas une réalité ?
Je me demande ce qu'on a fait pendant 50 ans pour réaliser l'idéal du mauricianisme. On a beau parler d'unité nationale, d'un seul peuple ou d'une seule nation, il faut admettre que 50 ans après l'indépendance, nous avons encore beaucoup de progrès à faire. Dans une certaine mesure, nous avons reculé. C'est mauvais pour le pays et pour son avenir.  À l'occasion de ce 50e anniversaire, je souhaite que les Mauriciens se ressaisissent. Nous sommes avant tout des citoyens mauriciens. Il faut faire encore beaucoup d'effort pour inculquer le mauricianisme, non seulement chez les jeunes, mais également dans toute la population.

Vous semblez dire que l'éducation n'a pas atteint son objectif sur le plan social ?
Le système d'éducation a bien fonctionné mais n'est pas parfait. Il est malheureux de dire qu'elle a créé des citoyens “bookish” et qui ne s'intéressent qu'aux compétitions et aux résultats immédiats. L'éducation globale de nos enfants laisse à désirer et n'a rien à faire avec l'éducation libérale pratiquée en Europe. Même le système de lauréats contribue à créer plus d'égoïstes au détriment de l'altruisme. Aujourd'hui, chacun veut que son enfant soit parmi les meilleurs, les premiers. Et on oublie les autres.
Ce qui est plus inquiétant, c'est que l'université de Maurice ne répond plus aux besoins de l'île Maurice d'aujourd'hui. Elle avait été créée dans un contexte précis. Maurice venait d'accéder à l'indépendance et le pays avait besoin d'administrateurs, de gens maîtrisant l'anglais et le français. La majorité des enfants intelligents étaient des enfants de parents modestes et qui ne pouvaient se payer le luxe d'études supérieures à l'étranger. L'Université de Maurice a bien servi  cette cause. Je me demande toutefois si 50 ans après l'indépendance on peut adopter la même approche. Maurice a-t-elle toujours besoin aujourd'hui du même type de ressources humaines qu'après 1968 ? L'université doit avant tout être un laboratoire de création. Mais qu'est ce qu'on y crée aujourd'hui ? Je crains que l'université ne crée des chômeurs professionnels. En toute connaissance de cause, elle fabrique des “degree holders” sans savoir ce que ces diplômés feront par la suite. Ce problème se complique lorsqu'on voit le nombre d'universités étrangères qui opèrent désormais à Maurice. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond puisque le principal problème du pays est l'inadéquation entre la formation et la demande sur le marché du travail.

Que faut-il donc faire ?
Il faut que l'université sache exactement ce dont le pays a besoin et qu'elle soit un facilitateur et un fournisseur de gradués pouvant s'intégrer dans différents secteurs de notre société. A-t-on entrepris une étude pour savoir quel secteur aura le plus besoin de techniciens ? Aller compter le nombre de médecins et de dentistes qui ne travaillent pas dans ce pays. C'est le cas également dans la profession légale. Quelque 800 avocats sont actuellement enregistrés. Combien le pays peut-il encore en absorber ? Il y a, à l'évidence, un manque de planification adéquate et le chômage frappe surtout les gradués et les professionnels, avec pour résultat que beaucoup de Mauriciens quittent le pays pour s'installer au Canada ou ailleurs. Ils voient l'avenir incertain et sombre. On ne peut promettre de créer de l'emploi alors que l'on ne peut pas respecter ces promesses. Il faudrait pouvoir inculquer chez les jeunes l'esprit d'entreprise au lieu d'attendre que le gouvernement leur donne tout et sachant que la fonction publique est saturée.

Cinquante ans après son entrée en vigueur, ne devrait-on pas revoir la Constitution ?
La Constitution est le socle sur lequel repose toute la société mauricienne. C'est un document vital car il contient tous les grands principes qui garantissent le fonctionnement de toutes les institutions, qui assurent la stabilité, la sécurité et les droits fondamentaux de chaque individu. Tout amendement doit être apporté après mûre réflexion et s'il s'inscrit dans l'intérêt de l’État mauricien, et pas pour satisfaire des cas isolés et des individus. Il faut reconnaître toutefois que 50 ans après son entrée en vigueur, on peut toujours réfléchir sur la manière de l'améliorer en tenant en compte de l'évolution des réalités mauriciennes. Il faut pour cela que tout un mécanisme soit mis en place pour suggérer les amendements qui pourraient être apportés. Je parle du Law Reform Committee, qui doit regrouper des personnes ayant une très grande expérience. N'importe qui ne peut pas en être membre. Plusieurs amendements majeurs ont été apportés déjà. Le droit du vote a été ramené à 18 ans. Aujourd'hui, il devrait être ramené à 16 ans, car à cet âge, un jeune est aujourd'hui très bien informé, bien avisé de certaines choses et doit avoir le droit de participer dans la construction du pays dans le cadre d'un système démocratique.

Le système électoral n'a pas changé non plus... Qu'en pensez-vous ?
On dit que Maurice est calqué sur Westminster avec un système “first to past the post”. Toutefois, la Grande-Bretagne a deux chambres et nous sommes un système unicaméral. Lorsqu'on avait accepté ce système, lors de la conférence de Londres, on avait découpé Maurice en plusieurs circonscriptions à la lumière de la répartition de la population. Mais 50 ans après, est-ce que la population est restée la même ? Avec la croissance de la population, si on veut appliquer l'esprit westminstérien, on devrait pouvoir augmenter le nombre de députés et revoir les circonscriptions. Le découpage électoral avait été effectué dans un contexte donné en tenant compte des communautés et des réalités urbaines et rurales. Or, depuis l'indépendance, il y a eu une grande mobilité de la population. Pour prendre un exemple, la population de Quatre-Bornes aujourd'hui n'est pas la même qu'il y a 50 ans. C'est le cas pour la circonscription No 1, dont la configuration a changé, pour ne citer que celle-là. Je reconnais qu'il y a un risque qu'une minorité ne soit pas représentée. Il faudra donc trouver une formule qui leur donne satisfaction et qui évitera ces craintes.

Quid du système proportionnel ?
La question avait été évoquée avant l'indépendance. On avait peur à l'époque que ce système encourage un compartimentage de la population et perpétue la division en se basant sur les partis politiques. Aujourd'hui, j'estime qu'une dose de proportionnelle n'est pas mauvaise et permet de donner à tous ceux ayant voté d'avoir une représentation au Parlement. Le “first to past the post” est un mauvais système. Mais comme je vous le dis, tout système doit pouvoir respecter les aspirations de la population tout en évitant de générer de la peur.

Je vous signale que nous avons des exigences à respecter devant des instances internationales ?
Comme je vous le dis, on ne change pas un système aussi longtemps qu'on ne peut le remplacer par un meilleur. En même temps, il faut admettre qu'il y a une contradiction dans l'application du système de “best loser”. La Constitution parle du recensement de 1972. Donc, pour appliquer le système actuel, il faut  voir ce qui s'est passé cette année-là. Or, la population de 1972 n'est pas celle de 2017 et ne reflète pas la réalité d'aujourd'hui, et on dit qu'on vit toujours dans une démocratie. Soit on décide de garder le système de “best loser” et on fait le recensement pour que ce système fonctionne efficacement, soit on trouve un autre système qui puisse aplanir les appréhensions de certaines sections de la population. Encore une fois, on retombe sur le redécoupage électoral, qui pourrait régler ce problème. Il faudrait une instance pour réfléchir à tout cela. Tout en estimant qu'on ne touche pas à la Constitution comme on touche à n'importe quoi, je suis en faveur de l'institution d'un comité d'experts en matière constitutionnelle qui seraient équipés et “empowered” pour étudier et faire des recommandations au sujet des changements qui pourraient être apportés. Malheureusement, j'ai l'impression qu'aujourd'hui on ne pense pas aux structures constitutionnelles, aux institutions constitutionnelles. On ne fait que penser à la manière d'arriver au pouvoir. Le pouvoir est nécessaire mais il faut gouverner pour le bien de la population et pour moderniser le pays. Mais on semble plus intéressé à gagner le pouvoir qu'à faire gagner le pays.

Cela avait-il été le cas lors de la présentation du Prosecution Commission Bill ?
J'ai toujours pensé que nul n'est au-dessus des lois. Maurice n'est pas “Animal Farm”. On n'amende pas la Constitution pour servir la cause d'une poignée de personnes ou d'un parti politique. Lorsqu'on touche à la Constitution, c'est parce qu'objectivement, on est obligé de le faire. On ne badine pas avec la Constitution. Je n'aime pas trop ce qui s'est passé. D'un autre côté, puisque personne n'est au-dessus des lois, il serait dans l'intérêt du DPP, comme c'est le cas dans beaucoup de pays, qu'il y ait une institution pouvant garantir plus de sécurité et d'équité lorsqu'il s'agit de prendre certaines décisions. Il ne faut pas qu'une institution quelconque réponde aux exigences et aux besoins partisans. Il faudrait une institution dont l'indépendance serait garantie par la Constitution et qui pourrait revoir si besoin une décision du DPP.  Mais qui nommera les membres de cette commission ? Des politiciens, qu'ils soient ministres ou pas, ou la LJSC afin qu'il y ait plus de transparence. Je dis non à toute institution qui émanerait du gouvernement. Mais si cette institution jouit d'une indépendance totale, alors je dis oui.

On dit que l'indépendance ne sera pas complète aussi longtemps qu'on n'aura pas récupéré les Chagos...
Alors qu'un pays comme Maurice luttait pour son indépendance, il a subi des marchandages, malgré le fait que c'était un gouvernement travailliste qui était au pouvoir en Grande-Bretagne. Cette dernière considérait que les îles et Maurice étaient ses propriétés et qu'elle pouvait garder ce qu'elle voulait. Or, la loi internationale préconise que la décolonisation tienne compte d'un territoire dans son ensemble. Peut-on imaginer la Grande-Bretagne accorder l'indépendance au Kenya en gardant le contrôle de Nairobi ? Les Chagos fait partie intégrante du territoire mauricien. En décolonisant Maurice, la Grande-Bretagne devait donc prendre en considération tout ce qui tombe sous le contrôle de Maurice. Lorsque les Anglais gouvernaient Maurice, ils gouvernaient également Rodrigues, Agaléga, les Chagos, St-Brandon, etc. L'excision des Chagos est contraire à la loi internationale. Lorsqu'il s'agit de la souveraineté et de l'intégrité territoriale du pays, on ne cède pas, même pas 0,0001%.

Le gouvernement a donc raison d'aller jusqu'à la Cour de justice internationale ?
Je lui donne 100% raison. On ne peut jamais compromettre l'intégrité territoriale de mon pays.

Vous avez été Speaker de l'Assemblée et voilà qu'on est en présence d'une motion contre l'actuelle Speaker. Quelle est la procédure qui doit être suivie ?
Si un membre a suffisamment de raisons solides, il peut soumettre sa motion. Mais il ne faut pas le faire pour des raisons politiques partisanes ou des raisons personnelles. Il faut respecter l'institution qu'est le Speaker. Si on détruit cette institution, on détruit le Parlement.
Si un membre a des raisons solides pour le faire, le Speaker doit donner priorité à une telle motion, même si cela n'est pas écrit dans les “standing order”, parce que “if the chair is in challenge you have to give priority”, le Parlement ne peut fonctionner normalement. La motion doit être débattue, même si elle n'est pas adoptée, car de telles motions viennent de l'opposition, qui est minoritaire. Quoi qu'il en soit, le Speaker doit, durant son mandat, être au-dessus de la politique partisane et ne doit pas avoir de liens ou de préférences pour qui que ce soit. Il doit traiter tous les parlementaires comme s'ils étaient égaux.

Le Conseil des religions demande qu'il y ait un protocole afin de définir clairement les relations entre les religions et l’État. Qu'en pensez-vous ?
Nous sommes dans un État séculier. C'est-à-dire qu'il faut bannir la religion de la politique. Il faut autant que possible éviter de mélanger la religion et la politique dans un pays multiculturel, multiethnique et multireligieux. À qui la faute si la religion interfère quelquefois dans la politique ? Au religieux ou au politicien ? La faute revient en fait aux politiciens, qui utilisent des manifestations religieuses pour faire de la politique. Souvent, dans une fête religieuse, on voit plus de politiciens que de religieux sur l'estrade. Certains politiciens s'habillent même en religieux pour cette occasion. Parfois, cette manière de faire “blurs” la distinction entre la politique et la religion. Cette situation encourage l'intervention religieuse dans la politique. Je suis d'accord pour un code guidant la conduite des politiciens et des hommes religieux, surtout lorsqu'il s'agit d'une fête nationale diffusée en direct à la télévision et sur les radios. Certaines personnes doivent comprendre que Maurice appartient aux Mauriciens dans leur ensemble, quelle que soit la foi ou la communauté. Nous venons tous d'ailleurs.

Un souhait aux Mauriciens à l'occasion de la fête nationale ?
Du fonds de mon coeur, je souhaite que notre pays construise une nation mauricienne où tous les Mauriciens seraient traités en toute égalité, où il y a de la tolérance, du respect et de l'harmonie. Et ensemble, nous réaliserons le vrai idéal du mauricianisme.