PAULA LEW FAI

D’emblée, disons-le.

NON au recensement ethnique. Une plaie systémique qui fait perdurer des intérêts sectaires au détriment d’un sentiment d’appartenance à une seule nation. Actualisé, il ne fera que perpétuer un système politique dont on connaît les effets pervers sur la constitution d’une société mauricienne fondée sur l’équité.

OUI aux données spécifiques à des minorités discriminées. Conjoncturel et sectoriel, leur recueil permet de rectifier les politiques de logement, de recrutement, d’éducation, de santé etc. qui affectent les minorités tenues en marge de l’ascension économique et sociale. Car il existe des discriminations profondes liées aux origines ethniques, aux classes sociales, et au genre. Elles sont déjà bien documentées, notamment par des études sur la pauvreté (1), le Rapport de la Commission Justice et Vérité et tout récemment, sur la scène internationale par l’action de l’Ong Affirmative Action. Par conséquent, tant que ces discriminations notoires sont perpétuées et connues, il faut et faudra déconstruire les discours vides de contenu sur notre accès à TOUS des opportunités que notre République de Maurice offre à ses enfants. Constats fondés sur la réalité des faits et analyse des freins qui bloquent des pratiques de justice. Là est TOUTE la question. Ne mélangeons donc pas les enjeux.

Je rappelle ici que la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée disait déjà en l’an 2000 :

Il faudrait donc encourager les États à collecter et diffuser des données spécifiques sur la situation des enfants appartenant à des minorités et des enfants de travailleurs migrants dans les domaines de l’éducation, de la formation et de l’emploi, y compris des données sur l’âge de sortie de l’école, les niveaux d’alphabétisation, la participation de groupes particuliers à la formation professionnelle et les taux de chômage par rapport à la communauté en général, avec une ventilation par sexe et par groupe minoritaire ou de migrants ».  Comité Préparatoire. Première session. Genève, 1-5 mai 2000.

Dans le cadre des travaux de la Commission Justice et Vérité, il m’a été demandé de travailler sur « A psycho-social approach to people of “pure” or mixed African and Malagasy origin in the Republic of Mauritius » (2).

Il faut souligner ici que les termes de référence de ma contribution portaient sur les “people believed to be of pure or mixed African and Malagasy origin”. La référence implicite est de fait une position de classe sociale, les « ti-kreol » comparés aux « kreol bourzwa » ou « gens de couleur ». Ces deux composantes et la population « blanche », franco-mauricienne sont réunies sous le terme officiel de « General Population, GP » dans les statistiques. Les données analysées dans notre recherche reprennent forcément la terminologie adoptée officiellement mais nous devons savoir que dans la division du travail et des secteurs concernés, le statut et les salaires suivent aussi une hiérarchie de couleurs (la pigmentocratie). Dans le secteur de l’éducation, l’implantation géographique des écoles et collèges donne une très bonne indication des ethnies et classes sociales qui les fréquentent.

Nous avons travaillé durant cinq mois, et pendant cette courte période de temps, nous avons épluché (d’arrache-pied) les travaux de recherche aussi exhaustifs que possible sur ce thème et une liste de 47,258 noms pour disséquer les répartitions ethniques dans les secteurs suivants (3) et les positions occupées dans la division du travail:

– Housing (CHA 2011): 16833 lessees).

– Education (School Certificate candidates and Passes 2009): Boys 5943; Girls 7297.

– Public Sector Staff (1962 = 1651; 1975 = 2512; 2005 =  8628).

– Parastatal Sector (Ports Authority 2011 = 529; Cargo Handling Ltd 2011 = 1481; Central Electricity Board CEB 2011 = 1944).

– Brown Sequard Inmates 2011= 420.

« From Nothingness to Pride and Resilience »

Notre contribution, « From Nothingness to Pride and Resilience », est un point de départ pour des actions structurelles. Constats et actions concrètes, surtout auprès des jeunes générations, furent ainsi détaillés et il serait impossible d’en faire mention dans le cadre ici présent. C’est une base qui  interpelle, appelle à des recherches systématiques et périodiques qui peuvent révéler des évolutions positives ou des régressions sociales sur la durée. Sans ce volet d’analyse sur des cohortes, nous courons toujours le risque de nous voiler la face et/ou de répéter les mêmes mantras sans aucune avancée sociale. Ce pourrait être un attribut majeur de la «  Equal Opportunities Commission ».

Quelques relevés hors du secteur de l’éducation dont les données sont assez bien cernées

Logement

En 2011, il y avait 16,883 locataires, dont 11,145 Créoles dans les 128 domaines CHA. Ceux ayant plus de 200 locataires avec 2/3 de Créoles sont les suivants : Pamplemousses, Abercrombie, Pointe-aux-Sables, La Chaux, Attlee, La Caverne, Allée-Brillant, Richelieu, Mangalkhan, Malherbes, Briquetterie, Vallijee, Roche Bois, La Cure (874), Barkly (923).

La Fonction Publique

Les données suivantes, basées sur l’étude « Social Fabrics » SF, 1998, et nos propres travaux donnent une indication de l’évolution du recrutement des GP (« General Population »):

1901: 89.7% (SF 1998)

1946: 70% (SF 1998)

1962:  55%

1975: 28%

1985: 15,5% (SF 1998)

1992: 11.4% (SF 1998)

2005: 31%

L’évolution dans le recrutement est tributaire de plusieurs facteurs avec sans doute des événements “pivot”, avant et après l’accès du pays à l’Indépendance, l’émigration massive vers le Canada et l’Australie, développement du secteur de la construction après le passage du cyclone Carol, développement du secteur privé, les compétences requises, les élections générales en 2005. Outre ces éléments structurels, les facteurs de discrimination via les groupes de pression sont des freins dans le recrutement.

Les entreprises para-publiques en 2011

Mauritius Ports Authority

Total : 529 dont 479 de sexe masculin et 50 de sexe féminin (principalement dans des emplois administratifs, dans le département légal et finance (non GP)

Parmi le personnel de sexe masculin, 25% sont GP;

Ils sont surtout dans le département de la marine (32%) et dans les opérations du port (31%)

Cargo Handling Corporation

Total : 1302 dont 1296 de sexe masculin et 6 de sexe féminin.

Parmi le personnel de sexe masculin, 52% sont GP.

CEB

Total : 1634, dont 1551 de sexe masculin et 83 de sexe féminin.

Parmi le personnel de sexe masculin, 25% sont GP.

Santé Mentale: Brown Sequard Hospital 2011

41% des résidents sont GP. Parmi les résidents GP, 68% sont de sexe masculin. Parmi ceux souffrant de schizophrénie, 42 % sont GP.

Il est impératif de compléter ces données dans un tableau d’ensemble avec des articulations précises entre des variables comme par ex : le niveau d’instruction et l’emploi occupé, l’âge au premier emploi, les salaires.

Afin de mieux ajuster les politiques sociales dans le but de générer un sens de légitimité, diminuer la dissonance cognitive, frustrations et détresse sociale, estime de soi faible, incapacité de se projeter dans le futur « Nou touzour perdan » chez les minorités discriminées, il n’est nul besoin de recensement ethnique. Le courage est de se confronter aux faits de la vie réelle dans toute sa complexité, de prendre des mesures concrètes et de mettre fin aux stigmatisations.

« Le processus de catégorisation sociale se déclenche automatiquement lorsque nous sommes en présence d’individus appartenant à des catégories sociales stigmatisées et fortement associées à des stéréotypes négatifs ». Channouf A.,  p.72

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(1) En dehors de nos propres travaux, cf. entre autres :

-Etude Pluridisciplinaire sur l’exclusion à Maurice. Rapport Final. Mauritius, Government printing, 1997.

-Poverty in Mauritius. An Agenda for Reflection and Action: Articulating the Local and the Regional. Bunwaree S., Kasenally R. ( Eds), Mauritius, Caslon Printing, 2008.

-Social Fabric in Mauritius, Phase 1 & II, Mauritius Research Council, 1998, 1999.

(2) Axe de recherche proposé par feu M. Benjamin Moutou.

(3) Nous souhaitions recueillir les données relatives à l’incarcération mais elles étaient incomplètes et ne furent donc pas incluses dans le rapport. Travailler uniquement sur le critère du nom de famille est certes risqué mais en acceptant sa marge d’erreur possible, nous pouvions raisonnablement mieux fonder les argumentations sur la discrimination, notamment à l’égard des Créoles.

(4) Channouf A, Les freins invisibles à l’égalité des chances. Discriminations inconscientes. Paris, L’Harmattan, 2010. p.72.