Le défunt cardinal Jean Margéot, l’infatigable apôtre de l’unité nationale, avait coutume de présenter la nation mauricienne comme un bouquet multicolore. Chaque fleur et chaque nuance avaient leur place dans la composition de cet ensemble aux couleurs harmonieuses et nationales.

Le cardinal ne se contentait pas du « lip service » mais joignait la parole à l’acte. Il n’hésitait pas à monter en première ligne lorsque le tissu social était en danger. Le cardinal Maurice Piat, en tant que son digne successeur, a mis cap sur la même voie et s’impose comme un tribun respecté par toutes les composantes de la société mauricienne. Sa prise de position concernant le recensement ethnique mérite d’être saluée.

Or en ce moment, le débat sur le recensement ethnique de la population est en train de prendre une tournure déplorable en cette période préélectorale. Il provoque des réactions intempestives, voire extrémistes. Certains responsables d’organisations socioculturelles tiennent des propos déplorables et prennent à partie ceux qui ne partagent pas leurs points de vue. Bien sûr, nous sommes dans une démocratie où la liberté d’opinion et d’expression est garantie par la Constitution.

Il n’y a rien de mal à engager un débat raisonnable sur le recensement ethnique. Il importe toutefois de prendre en compte la relation de cause à effet. La motivation finale de ce recensement est-elle la création de l’unité nationale et la promotion du « nation building » ? Voulons- nous morceler la population qui demeure dans sa quête identitaire ? À qui cela aurait-il servi alors de chanter « lamin dan lamin » pour nos 50 ans d’indépendance ? Les intérêts politiques ou identitaires doivent-ils prendre le dessus sur l’intérêt national ? Devrait-on distiller la haine dans le cœur des Mauriciens sous prétexte de défendre leurs intérêts particuliers ? Dans l’éventualité où le recensement ethnique est effectué, sur quoi le résultat débouchera-t-il ? Comment ces données seront-elles utilisées ? Qu’adviendra-t-il de la méritocratie même ? Voudrait-on que Maurice dont la multiculturalité et le vivre- ensemble sont cités en exemple dans le monde (toutes les personnalités internationales présentes à Maurice durant la semaine du cinéma ont fait notre éloge avec force) connaisse le même sort que le Liban qui, hier encore, était désigné comme la Suisse du Moyen-Orient ? Ce sont autant de questions que devraient se poser des membres du clergé catholique, des dirigeants d’organisations socioculturelles ainsi que les partis politiques.

Down the memory lane, l’espoir de créer « enn sel lepep, enn sel nasion », avait animé toute la jeunesse des années 70. Avec pour résultat qu’après la victoire de 60-0 aux élections générales de juin 1982, une forte pression était exercée en vue de l’abolition du système de Best Loser qui symbolisait le communalisme. C’est ainsi qu’à l’occasion de la rentrée parlementaire, des milliers de jeunes devaient manifester devant l’hôtel du gouvernement. Paul Bérenger avait alors dû déployer toutes ses forces pour canaliser les manifestants à la rue La Corderie pour leur annoncer, à leur grande déception, que l’abolition du système Best Loser ne figurait pas au programme électoral.

C’est dans le cadre de cette mouvance que le gouvernement d’alors avait aboli le recensement ethnique comme un premier pas vers l’abolition du Best Loser System. Il avait été convenu que les meilleurs perdants seront choisis sur la base du recensement de 1972 qui prend en compte quatre communautés. Tel est le cas aujourd’hui. La formule de quatre communautés est aujourd’hui dépassée et beaucoup de Mauriciens ne s’y reconnaissent plus. Faudra-t-il élaborer une nouvelle liste de groupe ethnique ? Qui acceptera d’ouvrir cette boîte de Pandore ?

Le redécoupage électoral apparaît par contre comme une nécessité. Laissons les membres de l’Electoral Boundaries Commission entreprendre leur travail en toute tranquillité. Souhaitons que le bouquet de fleurs national conserve tout son éclat !